Chapitre 1
1er Décembre, Osaka, Naniwa Ice Skating
Révérence.
Face au public, je m’incline. Quelques secondes tout au plus avant de me redresser, un grand sourire aux lèvres. Je me sens galvanisé par l’énergie que me transmettent leurs applaudissements. Je ne me lasserai jamais des cris, des encouragements, des louanges. Toutes ces personnes que je ne connais et ne distingue même pas m’insufflent cette énergie dont j’ai besoin pour tenir le coup. Ils ne savent pas à quel point leur enthousiasme m’émeut et me pousse à continuer ce que je fais. Bien que j’adore patiner et que cela fasse partie intégrante de ma vie puisque c’est à la fois mon travail et ma passion, je suis comme un moteur qui a besoin de carburant pour avancer. L’essence, c’est la consécration de mon dur labeur.
Mes orbes pétillent pendant que j’avise la foule, cachée par les spots lumineux qui m’éblouissent. Parfois, j’aimerais être en mesure de voir les visages de ceux qui m’encouragent. Ça rendrait ces moments moins impersonnels. Au micro, les félicitations qui me sont faites me tirent de ma contemplation. Je jette un dernier coup d’œil avant de faire volte-face. J’effectue mes derniers pas sur la glace tout en me dirigeant vers la sortie de piste. Mes ébènes ne tardent pas à tomber sur Takeshi. Son euphorie est si grande qu’elle fait naître aux bords de mes yeux de petites perles salées. De joie, qu’il ne s’y méprenne pas. C’est toujours une satisfaction de voir la fierté qu’il éprouve à mon égard. Lui, mon entraineur depuis des années, arrive encore à croire en moi, et ce, malgré mon âge qui ne tardera pas à me desservir, à n’en pas douter. À vingt-six ans, je commence à me faire vieux pour ce sport. Je suis conscient d’être à l’apogée de ma carrière et que, bientôt, je devrai effectuer ma dernière salutation. Bien que le plus tard sera le mieux.
Avant lui, j’ai vu passer des tas d’autres personnes. Mes parents n’étaient cependant jamais convaincus de leurs compétences. Il m’a fallu du temps pour comprendre que c’était là l’expression de leur peur sous-jacente que je ne réussisse pas et que je ternisse l’image de réussite qui colle à la famille depuis deux générations. Qu’on se le dise, ça a été un véritable combat pour mettre un pied sur la glace. Le jour où je leur ai annoncé que je voulais pratiquer ce sport, ma mère m’a dit que ce n’était pas pour les hommes — ou plutôt pour ceux de qu’elle qualifie de « pédales ». À six ans, la portée de ses mots ne pas atteinte.Je ne les ai tout bonnement pas compris. Aussi, j’ai insisté. À de nombreuses reprises, j’ai manifesté mon envie de m’essayer au patinage artistique. On m’a toujours remballé.
« Tu n’as pas ton mot à dire, Aiji ».
L’ai-je seulement eu un jour ?
Jamais de la vie.
Pourtant, ça comptait beaucoup pour moi. C’était la première fois que je leur demandais quelque chose. Autrement, je me suis toujours plié à leurs exigences avec le secret espoir de gagner un jour leur amour. Quoi que, je me suis moi-même mis des bâtons dans les roues. C’est difficile à obtenir, d’autant plus lorsqu’on est le dernier d’une fratrie de quatre, non désiré, et qu’on s’amuse à quitter le chemin qu’on lui a élaboré à peine né. Ma vie était toute tracée au sein de l’entreprise familiale, Naiya, grandement appréciée à l’international — à l’instar de mes frères et de ma sœur sans pour autant avoir le même poste. Les reproches furent et sont toujours un refrain redondant qui sonnent à mes oreilles à chaque repas de famille. Personne ne m’a encouragé dans mes choix et ça ne sera jamais le cas. Mes réussites ne suffiront jamais à rattraper tout ça.
Un après-midi d’hiver, alors que nous étions en train de manger dans un silence pensant, Mère a déclaré subitement après avoir posé ses baguettes avec toute la prestance du monde :
— Aiji, nous t’autorisons à faire du patinage artistique (j’entends encore cette façon qu’elle a eu de dégueuler ces mots comme si c’était une abomination sans précédent), à la condition que tu deviennes impérativement professionnel. Je te rappelle que tu dois faire honneur au nom que tu portes. Si tu échoues, si tu peines à monter dans les classements, tu pourras faire une croix sur tout ça. En parallèle, tu seras obligé de suivre des études de commerce, comme cela devait être fait. Je n’accepterai pas que tu n’aies aucun diplôme et que tu ne fasses rien une fois tout ce cirque terminé. Qu’on se le dise, ça ne durera certainement pas longtemps. Je te donne un an pour prouver ce que tu vaux. Passé ce délai, si tu n’as pas fait tes preuves, tu pourras jeter tes patins dans la première poubelle à porter.
Imaginez le bonheur qui m’a envahi et la terreur qui s’est logée sur mes épaules — comme une ombre menaçante. Je n’avais pas envie de me retrouver à conseiller le dernier parfum, à sourire comme un guignol toute la journée et à côtoyer sans arrêt des gens imbus d’eux-mêmes et de leur argent.
J’ai travaillé dur. Quand je tombais, je me relevais. Quand j’avais peur, je me faisais violence pour y aller. Les débuts ont toutefois été compliqués. Les entraineurs me lâchaient rapidement, complètement dépassés par l’autorité et l’exigence de mes parents. Jusqu’à ce qu’ils trouvent Takeshi. Il était passionné, sévère et à la fois bienveillant. Avant qu’il ne commence à m’apporter son savoir-faire, nous avons eu une grande conversation, lui et moi. Son écoute a ouvert ma bouche plus que je ne l’aurais imaginé. Je lui ai partagé bon nombre de choses qui se bousculaient dans mon cœur. Mon envie vorace de pratiquer ce sport, cette peur qui n’avait de cesse de s’accentuer à mesure de voir défiler les coachs, l’espoir que lui ne me laisse pas sur la touche… Je ne sais pas si notre discussion a influencé sa motivation… Mais il est resté, pour moi. « Et je te promets que tu iras même au-delà de tes rêves », m’a-t-il confié un jour. D’ailleurs, Mère ne me l’a avoué, un jour : il était ma dernière chance.
Les parents n’ont assisté à aucune de mes compétitions. Père était « trop occupé par le travail » et, de toute façon, absent en tout temps. Mère, souhaitait conserver sa ligne de conduite directrice, froide et hostile. « Inutile de faire le déplacement ». « On regardera à la télévision ». « J’ai d’autres choses plus importantes à faire ». « Je n’ai pas envie de m’assoir à côté d’une bande de singes bruyants ». Hors de question pour elle de mélanger notre monde et celui des autres.
Aujourd’hui n’est pas une exception. Elle n’est pas présente au bord de la piste, mais je sais qu’elle vient de mettre en route la rediffusion en direct de ces qualifications pour les championnats nationaux qui auront lieu d’ici quelques semaines. Tout ce qu’elle a besoin de savoir, c’est de voir la place à laquelle je vais arriver. Cela lui suffit. Je la vois derrière son écran, à guetter la moindre erreur de ma part qui finirait par lui donner raison.
Car, ce cirque, il dure depuis plus longtemps qu’elle ne l’avait envisagé.
Arrivé au bord de la barrière, j’attrape les plastiques pour protéger les lames de mes patins que Takeshi me tend. Un pied puis l’autre, je les enfile. Je relève le nez vers lui. Sa paume rassurante couvre mon épaule avec affection tandis qu’il m’adresse un énorme sourire.
— Bravo mon grand. Tu l’as réalisé à la perfection, ton programme long ! Mieux qu’à l’entrainement. Ta combinaison était beaucoup plus fluide, ça t’a fait gagner des points. Bonne idée de rajouter un quadruple saut. J’avoue avoir douté, mais tu as fait le bon choix.
— Merci, Takeshi.
— Tu es fier de toi ?
À chaque fin de représentation, c’est la question qu’il me pose. Un petit rituel auquel je n’échappe pas. Il a compris depuis bien longtemps que je n’ai pas confiance en moi. Si je mets toutes ces émotions qui me bouleversent au cœur de mes prestations, que je vis chacune de mes valses sur la glace comme si c’était la dernière, ça ne m’empêche pas de remettre en question ce que j’ai fait. Malgré les nombreuses répétitions, je doute. Autant dire qu’apporter une réponse à cette interrogation est un véritable calvaire. J’ai peur de passer pour un prétentieux. Ou à l’inverse, que mon jugement soit mauvais — que ma chorégraphie n’ait pas été à la hauteur. C’est idiot, je le sais ! D’autant plus que Takeshi ne me jugera pas, au contraire. Il me pousse à être un peu plus fier de moi à chaque fois.
— Dis-le, que tu es content de ce que tu as fait. C’était émouvant.
— Je suis heureux, oui, concédé-je finalement en baissant la tête.
Sa main passe dans mon dos et me pousse gentiment vers la gauche.
— Tant mieux. Allez viens, on va écouter les résultats.
Sans plus attendre, nous nous dirigeons vers le lieu en question. Nous nous asseyons, les caméras rivées sur nous. L’écran devant est encore noir tandis que j’entends les présentateurs faire les pronostics tout en repassant les moments forts. Les images de nos réactions étant transmises en direct, je m’arme à sourire de toutes mes dents. Parce que je suis content, comme à chaque fois, mais surtout car l’image. Très important.
Les résultats ne tardent pas à tomber. Je termine premier de ma catégorie et je suis donc qualifié pour les championnats nationaux. Sans que je ne me contrôle, je me tourne vers mon coach et le serre dans mes bras. À son oreille, je murmure, ému :
— Merci, merci…
Merci pour tout ce que tu as fait pour moi.
Je n’attends rien de mes parents à la découverte de mon classement. Après tout, j’ai déjà été médaillé d’or olympique à plusieurs reprises et même mondial une fois, l’année passée. Les petits championnats du Japon, ce n’est rien à côté de ça. Ça n’empêcherait toutefois pas ma génitrice de m’incendier si j’avais eu le malheur de faire un faux pas, comme ça a pu être le cas suite à mes premiers concours. Elle profite sans arrêt de la moindre occasion pour me tomber dessus. De toute façon, une compétition reste une compétition. Je ne vais pas moins m’entrainer pour autant et considérer la première place comme acquise. À mes yeux, la médaille nationale reste d’une importance capitale.
Notre étreinte prenant fin, nous nous levons pour sortir du coin des résultats. À l’entrée du couloir, Kiyono-san m’attend. Les larmes aux yeux, elle frétille sur place dès lors où ses pupilles pétillantes tombent sur moi. Poings fermés contre son buste, elle trépigne, attendant que j’arrive à sa hauteur — raison pour laquelle je presse le pas. Ravi de la voir ici, je ne tarde pas à venir l’enlacer. Je presse son corps contre le mien, en quête de chaleur et de réconfort.
— Comme tu as été beau, mon petit Aiji ! C’est toujours un bonheur de te voir patiner.
Kiyono-san est ma gouvernante. Celle qui m’a littéralement élevé comme si j’étais son fils. Tant, que je la considère plus comme ma mère que ma génitrice biologique. Même si c’était son travail, il est arrivé un moment où c’est devenu plus que ça. Elle m’amenait à mes leçons d’escrime puis de patinage. Elle me préparait à manger, me lisait des histoires avant de dormir, jouait avec moi. Elle m’a appris à lire et à compter, à faire mes lacets. Elle a été présente et aimante. Je lui dois beaucoup.
— Tu n’as plus qu’à venir me voir aux nationaux maintenant !
— Bien sûr que je serai là ! rigole-t-elle tout en venant ébouriffer mes cheveux.
Elle s’écarte, gardant toutefois ses deux mains délicates sur mes épaules. Nous échangeons un sourire tandis qu’elle ne m’informe, guillerette :
— J’étais avec ta tante, en appel vidéo. Elle m’avait demandé de l’appeler puisqu’elle ne pouvait pas être là. Elle a malheureusement dû raccrocher après que tes résultats aient été annoncés, mais elle m’a dit être très fière de toi. Tout comme je le suis.
Ma tante, Nijiko, est à l’origine de tout ce joyeux bordel. Sans elle, je ne me serais jamais intéressé au patinage artistique. Elle m’a transmis son amour pour cette discipline. Elle en avait fait étant jeune, mais elle a dû arrêter après une grosse chute qui l’a marqué. Grand-mère qui a été terrifiée pour le fruit de sa chair ce jour-là, lui a interdit de remettre des patins aux pieds, ce qui a complété son choix de mettre un terme à sa passion. Ce qui ne l’a toutefois pas empêché de suivre assidument les compétitions au fil des années.
Un jour où elle me gardait, elle m’a dit « vient Aiji, je t’emmène quelque part, c’est une surprise ! ». Nous sommes allés voir les championnats nationaux. Et quand je les ai vu danser sur la glace, avec grâce, émotion, finesse, je me suis dit que je voulais être comme eux. Qu’un jour, je voudrais être aussi beau qu’ils ne l’étaient tous ce jour-là. Elle m’a encouragé, bien entendu. Elle m’a poussé, elle m’a secoué quand je n’y croyais plus.
— Tu te doutes qu’elle a déjà réservé nos places.
Un petit souffle amusé s’échappe de mon nez. Elle n’est pas croyable.
— Quelle bonne nouvelle de vous savoir toutes les deux dans les gradins.
— Je crois que ta sœur viendra, elle aussi.
— C’est vrai ? m’exclamé-je, surpris.
— Oui. C’est ce que m’a dit Nijiko-san.
— Elle a réussi à se libérer !
Mon ainée a un emploi du temps chargé. Après tout, elle est l’héritière de l’entreprise Naiya. Nos parents attendent d’elle une attitude et un sérieux irréprochables. Elle n’a pas le droit à l’erreur. Je doute d’ailleurs que ce petit passage aux nationaux soit bien vu. Dès qu’ils la verront en aparté, ils ne garderont pas leurs langues dans leurs poches. Père ne dira rien — il pense plus qu’il ne parle. Mais Mère, elle, ne se privera pas pour dire tout ce qui lui chante. Ma sœur saura lui tenir tête. Tout en la respectant, elle saura lui glisser son avis. Elle manie l’art des mots pour garder l’équilibre. Je l’admire rien que pour ça.
Kiyono me relâche.
— Allez, file ! On se retrouve après la remise des récompenses !
Après un sourire entendu, Takeshi et moi empruntons le chemin opposé. J’en profite pour m’acheter une bouteille d’eau supplémentaire en route, avant d’aller attendre la cérémonie.
Le coude contre la portière, mon menton posé dans ma paume de main, j’avise ce bouquet de fleurs qui m’a été donné pour ma première place. Une expression adoucie pare mes traits. Cette fatigue que je ressens en valait la peine. Elle en vaut toujours la peine. Je ne regrette jamais un passage sur la glace. Même quand je m’entraine et que je tombe, que je me loupe, que je dois recommencer encore et encore. Ma flamme est toujours la même qu’au premier jour.
Les doigts délicats de Kiyono viennent se faufiler entre mes cheveux tandis qu’elle m’adresse quelques douces caresses.
— Repose-toi. Il nous reste encore de la route à faire pour arriver à Tokyo. Je te réveillerai quand nous serons arrivés.
Je tourne la tête vers elle, percuté de plein fouet par cette tendresse qui émane d’elle. Je ne peux qu’abdiquer. Je pose les fleurs délicatement à mes pieds avant de me décaler un peu sur la gauche. Je lui jette une œillade, l’interrogeant doucement d’un :
— Je peux ?
— Bien sûr, Aiji.
Alors, ma tête vient reposer sur son épaule. Je ferme les yeux.
Tu as raison, j’ai besoin de repos, oui.
Pour ce qui m’attend ensuite.