Le vieux shnock
Loin de la routine habituelle de ses expéditions solitaires, où seuls son fidèle chien et sa carabine lui tenaient compagnie, ce matin-là vit une assemblée hétéroclite se former à son départ. Sa famille proche, mêlée à quelques âmes juvéniles et vieillissantes de la bourgade, s'était levée à l'aube pour l'escorter, chacun venant juger sur pièce la validité de sa quête obsessionnelle. Pour la première fois, une vague de soutien inattendue baignait son entreprise.
Déjà une éternité qu'il pistait l'ombre d'un spectre, une chimère aux yeux de tous. On le prenait pour un excentrique sénile, hanté par les fantômes de son passé, tandis que d'autres murmuraient que son isolement dans le désert aride n'était qu'une ruse pour tomber sur sa proie avant d'être débusqué lui-même.
L'enthousiasme était palpable au commencement de leur traque. La nuit précédente, le vieil homme avait déniché un indice ténu, une lueur dans l'obscurité qui, selon lui, les mènerait droit à l'individu qu'il jugeait si dangereux. Leur nombre était modeste, certes, mais la présence de ces visages derrière lui était un baume à son âme. Il n'ignorait pas que certains étaient là, l'œil rivé sur la substantielle prime promise pour la capture de cet homme, mais peu lui importait, pourvu qu'ils lui fussent utiles dans l'exploitation de son ultime fragment d'information. Autrefois pilier des forces de l'ordre, l'élite du shérif Fincher, une mésentente avait brisé ce lien, le poussant sur une voie parallèle, tout aussi ardue : celle de chasseur de primes.
Deux jours s'étirèrent en un silence stérile, aucune nouvelle n'émanant de cette équipée singulière lancée à sa suite. Les curieux, venus pour le spectacle, avaient déjà regagné leurs foyers. Pour un homme de son âge, il avait prodigué une énergie considérable pour dénicher ce dernier fil conducteur. La rumeur courait même qu'après avoir enfin serré dans ses mains l'indice tant convoité, il s'était évanoui sur sa monture, terrassé par l'épuisement sur le chemin du retour, heureusement reconnu par les âmes charitables de la ville.
Son fils, viscéralement opposé à cette lubie de suivre son père vieillissant dans cette aventure incertaine, n'était présent qu'à la supplique poignante de sa femme. Elle l'avait imploré de veiller sur son père, sentant l'ombre de la fin planer sur son ultime croisade. Contrairement à ses absences coutumières de deux mois, cette fois, l'intuition lui disait que c'était sa dernière danse avant de s'abandonner au néant.
Onze jours s'égrenèrent, sans la moindre trace de leur insaisissable cible. La faim et la tension commençaient à ronger les nerfs de la petite troupe. Quatre-vingt pour cent de leurs maigres rations avaient été engloutis en pure perte, et le spectre de la disette planait. La nuit approchant, ils firent halte, préparant un campement rudimentaire pour la nuit. Un feu crépita bientôt, autour duquel ils s'assirent, leurs carabines serrées contre eux. La légende murmurait que l'homme qu'ils traquaient pouvait surgir des ténèbres à tout moment, terrassant leur nombre par sa seule sauvagerie.
Le fils du vieil homme tenait son cadet dans ses bras, tandis que l'aîné, les yeux lourds de fatigue, s'était blotti sur les genoux de son grand-père. Le pain circula de main en main, tandis qu'une femme, la voix mélancolique, entonnait les ballades de l'esprit indompté de l'Ouest.
« Papy, raconte-nous une histoire », murmura le petit garçon, sa voix teintée de lassitude.
« Non, mon petit, tu ferais mieux de laisser Morphée t'emporter », intervint son père, tentant de l'attirer dans ses bras.
Son fils, à peine neuf printemps, voyait rarement son grand-père, mais leurs retrouvailles étaient toujours synonymes d'une affection indéfectible. Le vieil homme nourrissait son imagination de récits épiques, le transformant en un héros d'un autre temps. Le père, lui, nourrissait une sourde inquiétude à l'idée de voir son fils prendre un homme aussi singulier pour modèle.
« Laisse l'enfant ! Je crois qu'il a encore quelques braises d'énergie à offrir », rétorqua le vieil homme, tirant doucement son petit-fils hors des bras de son père. Il le reposa sur ses genoux, puis saisit deux bûches robustes qu'il jeta avidement dans les flammes. La petite assemblée se rapprocha, sentant l'imminence d'un conte aux résonances mystérieuses.
« En ces temps reculés, l'enfer lui-même était désert. Tous les démons avaient élu domicile à Rose Creeks, se délectant de la transgression des lois morales. Et moi, j'espère bien avoir affaire à ces âmes tièdes », conclut le vieil homme, son regard soudainement grave et pénétrant.