Avant-prologue : Les ténèbres d’un passé immortel
La pluie tombait doucement sur Londres, transformant les pavés irréguliers des ruelles en miroirs d’encre. L’air était saturé d’humidité, un mélange d’effluves métalliques et de fumée s’échappant des cheminées dispersées dans le lointain. Sous la lueur vacillante des réverbères, une silhouette solitaire avançait sans bruit, comme une ombre glissant sur le fil du temps.
Éthan.
Sa démarche était lente, calculée, comme s’il portait le poids d’un siècle sur ses épaules. Le col relevé de son trench-coat noir masquait une partie de son visage, mais ne pouvait cacher ses yeux. Gris acier, scintillant d’une intensité presque inhumaine, ils balayèrent les ruelles désertes, cherchant un refuge ou, peut-être, une raison.
Il passa devant une vitrine, et son propre reflet le fit s’arrêter net. Une image floue, éthérée, presque inexistante, lui renvoya son visage : peau trop pâle, lèvres fermées sur un secret qu’il ne pouvait partager. Ses doigts tremblèrent légèrement lorsqu’il posa une main contre la vitre froide. Pas de buée. Pas de chaleur.
— Combien de temps encore ? La question résonna dans son esprit, amère, presque moqueuse.
Il détourna le regard et reprit sa marche, entraînant un groupe de fêtards bruyants sortant d’un pub. Leurs rires perçaient la nuit comme des éclats d’un monde auquel il n’appartenait plus. Une chaleur étrangère l’effleura lorsqu’il croisa leur chemin, mais il s’efforça de ne pas ralentir, de ne pas respirer trop profondément.
Dans la solitude, la faim était une douleur sourde, omniprésente. Mais parmi les vivants, elle devenait une bête enragée, grondant sous sa peau. Ethan serra les poings dans ses poches, ancrant ses ongles dans ses paumes glacées. Il s’était juré de ne jamais céder. Pas encore. Pas après la dernière fois.
Une odeur familiale lui parvint soudain, douce et traîtresse : le fer, la vie, le sang. Son pas vacilla, et il s’arrêta, le souffle suspendu.
Un murmure. Une voix douce, hésitante, brisée par la peur et le froid.
— Monsieur ? Vous allez bien ?
Ethan tourna lentement la tête, découvrant une jeune femme en manteau trop léger pour la saison. Une écharpe usée était serrée autour de son cou, et ses cheveux mouillés collaient à son visage fatigué. Elle tenait un sac de provisions d’une main tremblante. Ses yeux le fixaient, emplis d’une compassion qu’il ne méritait pas.
Il voulait répondre, mais ses mots restèrent coincés dans sa gorge. Tout ce qu’il voyait, c’était la pulsation douce sous la peau fine de son cou. Une invitation involontaire.
C’est quelque chose.
— Je vais bien, répondrai-il finalement, sa voix rauque. Trop rauque.
La femme recula légèrement, visiblement troublée par son ton, mais elle ne partit pas.
— Vous êtes sûr ? Vous êtes… si pâle.
Un sourire fantôme passé sur ses lèvres. Il était un fantôme.
— Rentrez chez vous. La nuit est dangereuse.
Elle sembla hésiter, puis hocha la tête, reculant lentement. Il attendit qu’elle disparaisse au coin de la rue avant de poser une main contre le mur pour se stabiliser. Le combat intérieur était un feu froid qui le brûlait de l’intérieur.
Tu pourrais. Juste un peu. Elle ne sentirait presque rien.
Non. Pas encore. Pas après…
Un souvenir le frappa comme une lame : un autre visage, d’une beauté effacée par le temps mais gravé dans sa mémoire. Ses doigts effleurant une joue rougie par l’hiver, un rire qu’il avait juré de protéger. Puis le goût amer du sang. Sa gorge déchirée par des crises. Ses mains, autrefois douces, luttant contre lui avant de retomber sans vie.
Ethan Tituba, repoussé par l’horreur de sa propre mémoire. Il leva les yeux vers le ciel, où la lune, pleine et implacable, semblait le juger.
Tu n’es qu’un monstre.
Il devait partir. Quitter cette ville, ces rues, ce poids qu’il ne pouvait plus porter. Mais au fond de lui, une infime lueur persistait, une étincelle qu’il n’avait pas encore laissée s’éteindre. Peut-être que quelque part, quelqu’un pourrait l’aider à trouver un autre chemin.
La pluie redoubla d’intensité alors qu’il s’éloignait dans la nuit, avalé par les ombres qui étaient son seul refuge.