Prologue
Serafina
Mes pieds nus avancent avec précaution sur un chemin pavé de pierre blanche, un long frisson parcourt ma colonne vertébrale. Où suis-je ? J’aimerais faire demi-tour, partir d’ici, de cet endroit qui m’angoisse sans en connaître la cause. Je ne reconnais rien de ce qui m’entoure. Des parterres de fleurs fanées longent ce sentier, comme si toute trace de vie avait quitté cet endroit qui, autrefois, devait être beau et paisible. Sans que je ne leur en aie donné l’ordre, mes jambes me guident un peu plus loin et mon regard s’arrête devant une vieille bâtisse où seules des poutres tentent de rester debout, vestiges d’anciens bâtiments. Plus j’avance et plus une peur grandit au fond de moi, quelque chose s’est passé ici, quelque chose de terrible. Un peu plus loin, là où le chemin prend fin, plusieurs croix blanches, plantées à même le sol, me font face. Mes pieds cessent de fouler le sol et mon regard se fixe sur les inscriptions gravées. Il n’y a plus qu’elles et le poids de leurs noms, des dates... Les mêmes. Un lien identitaire, un même anniversaire funèbre. Une famille a été décimée.
Je me réveille en sursaut, des gouttes de sueur perlent sur mon front, ma respiration est saccadée. Je regarde autour de moi puis vers l’horloge : 03h25. J’allume ma lampe de chevet, récupère un carnet et un stylo dans le tiroir de la table et me mets à écrire ce qu’il vient de se passer. Ce cauchemar.
Demain, je devrai aller le voir pour lui en parler rien que d’y penser, je me mets à soupirer. Malheureusement, c’est le seul qui pourra me dire si cela reste un simple cauchemar ou…
La réalité.
Angel
Je mee réveille après une nuit agitée. Je retire le drap découvrant mon corps, vêtu d’un boxer noir. Je me passe les mains sur le visage en soupirant. Je sais que quelque chose de dramatique va se produire aujourd’hui à 15h25. Je décide de me lever, j’enfile un jogging sombre puis je vais dans la cuisine pour me faire un café. Quand je récupère ma tasse, je commence à faire un décompte à voix haute :
—3...2...1.
Quelqu’un frappe à ma porte. Avant même d’ouvrir, je lâche un « Putain ». Dès que la porte s’ouvre, Serafina entre sans mon autorisation et débite les paroles concernant son cauchemar. Une fois terminée, elle me demande si cela est vrai. Pour seule réponse, je lui montre la porte encore ouverte, signe qu’elle n’est pas la bienvenue.
—Fais un effort ! dit-elle en soupirant.
—J’en ai fait un, maintenant dégage.
—Angel, s’il te plaît !
—Dégage ! répété-je
—Putain, tes parents se sont trompés quand ils ont choisi ton prénom ! souffle-t-elle en sortant.
Je lui claque la porte au nez. Je l’entends râler de l’autre côté de la porte, je lève les yeux au ciel.
J’ouvre la porte et je passe ma tête dans l’entrebâillement.
— 15h25, drame. Point.
—15 h 25 ? Je me suis réveillée à 3 h 25… C’est une famille qui est concernée ? demande-t-elle
—Démerde-toi avec cette info, dis-je en refermant la porte.
—Putain, tu m’énerves !
Serafina
—Putain, tu m’énerves ! râlé-je.
Pourquoi est-il le seul qui peut répondre à mes questions ? Il n’y a pas quelqu’un d’autre qui est capable d’avoir des prémonitions en dehors de ce clébard enragé ? Je décide de rentrer chez moi afin de me reposer et de me calmer.
En arrivant, je reprends mon carnet de rêves pour relire le cauchemar. Une famille entière décimée, comment est-ce possible ? Je regarde l’horloge : 10 h 30. Dans 4 h 55, si mon cauchemar et la prémonition d’Angel sont exacts, un foyer va perdre la vie.
—C’était quoi leur nom de famille ? dis-je en mettant ma tête entre mes mains.
L’information la plus cruciale, je ne l’ai pas, je ne parviens pas à m’en souvenir, même après m’être réveillée pour le marquer, je l’avais déjà oublié. Je me traite de tous les noms, car je ne peux rien faire pour empêcher ce drame.
—J’en serai coupable…
Car je l’ai rêvé.
Combien ai-je de morts sur ma conscience involontairement ? Plusieurs. Dormir est mon pire cauchemar sans faire de jeu de mots merdique. Je ne veux plus m’endormir, car je sais que si j’en fais un, si Angel à une prémonition qui corrobore avec ça, on sait tous les deux que ça va se dérouler. Sauf que ce chien enragé d’Angel est une crevure qui se la joue en solo. Même si dans notre enfance, on était les meilleurs amis du monde, en grandissant, nous sommes devenus les meilleurs ennemis du monde.
Depuis petits, lui et moi on savait qu’on n’était pas des gamins normaux. On a été rejeté par je ne sais combien de parents qui ne voulaient pas que leurs gosses jouent avec nous. Combien de pseudo copains se sont éloignés quand ils voyaient ce qu’on était capable de faire, même si ce n’est pas volontaire ? Une chiée !
On a commencé à s’éloigner la dernière année de collège, lors d’un événement qu’on a vu tous les deux. L’assassinat de sa mère, par son amant… Je vous laisse deviner qui c’était. Mon père. Étant donné qu’on l’a vu tous les deux, on aurait pu l’arrêter, me direz-vous, non. Interagir, aller à l’encontre du destin risque de jouer sur le futur ou causer notre perte.
Depuis cet événement, Angel a mis ce drame sur mon dos. Malheureusement pour lui, le destin a fait qu’on habite dans le même immeuble. Pas de chance. Pour lui.
Aller le revoir me démange, mais je sais comment je vais être accueillie, il fait deux têtes de plus que moi, il est baraqué au point que s’il me fout une claque je fais le tour du monde en tapant la bise à la lune au passage.
—Et, il est putain de beau, lâché-je d’un coup.
Beau, mais pète ovaires level légendaire. On dit toujours des filles qu’elles sont casse-couille, bin je crois qu’une part de féminité se cache dans son corps !
Après avoir fini de m’énerver contre le monde entier et surtout Angel, je décide de me faire un café puis au moment où une petite partie de mon fessier ne touche mon confortable canapé, la sonnette d’entrée retentit.
—Sa mère le phacochère, c’est qui encore ?
Je pose ma tasse puis me dirige vers la porte et l’ouvre. Je me retrouve face à un torse masculin, habillé d’une chemise noire entrouverte et d’un jean de même couleur, je lève la tête : Angel. Qu’est-ce qu’il fout là ? Avant que je ne dise quoique ce soit, il répète la même action que j’ai faite en débarquant chez lui. Je le regarde d’un air hébété, il se fait un café puis se pose sur un tabouret devant mon bar.
—Ça va, tranquille ? dis-je en fermant la porte.
—Au calme.
—Qu’est-ce…
—La famille Hertz, c’est elle qui va perdre la vie dans un accident de voiture sur l’autoroute en partant en vacances. Un camion va leur rentrer dedans en voulant doubler et boom, la famille mourra.
—Et, ça te fait sourire ?
—C’est la vie.
Comment fait-il sérieux ? Il me désespère encore plus, tellement que j’ai envie de lui foutre ma main dans sa belle gueule. Ça me ferait chier, car je l’abîmerai…
—Ok, donc, on ne peut absolument rien faire.
—On ? Ne m’inclus jamais dans tes tentatives de sauvetages, on n’est pas une équipe.
J’ai failli lui balancer que lorsque ça concernait sa mère, il était prêt à tout et que pour le coup, on aurait été une équipe. Mais je pense que même sans prononcer quoi que ce soit, il a compris ce qui se trame dans ma tête.
—Tu fermes ta gueule, me dit-il froidement.
—Je n’ai rien dit.
—Tu y penses.
—Oui, mais je n’ai rien dit.
Il se lève, pose sa tasse dans l’évier en me remerciant pour le café sans mon consentement et quitte mon appartement.
—Quel fils de… ah non, elle est morte.
Une fois qu’il a quitté l’appart, je m’installe devant mon ordinateur pour faire une recherche sur cette famille. J’espère trouver un numéro de téléphone afin de les joindre mais je m’arrête net.
—Je ne dois pas interagir dans la réalité, chuchoté-je. Fais chier !
J’abaisse le clapet de mon ordinateur en soupirant. Je maudis ce don, mais qu’est-ce que je le maudit bordel. J’entends la sonnerie de mon téléphone. En regardant l’appelant, j’arque un sourcil puis décroche.
—Coucou chérie, c’est papa, comment tu vas ?
—Bien.
—Je vais bien aussi, merci de demander ! J’ai une bonne nouvelle à t’annoncer !
—Tu sors de prison ? Pas sûr que ce soit une bonne nouvelle vu les dégâts que tu as causé, dis-je froidement.
—Alors j’ai une mauvaise nouvelle, oui, je sors de prison. Je suppose que tu ne voudras pas me voir ?
—Ta supposition est correcte, je ne veux pas d’un destructeur dans ma vie. Bonne journée et bon courage pour la suite.
Je raccroche aussitôt, comment ose t-il m’appeler ? Et surtout, comment peut-il croire qu’il peut revenir vers moi comme s’il ne s’était rien passé ? Cette fois-ci, je compose un numéro et attend que ça décroche.
—Oh Serafina ! Ma puce, comment tu vas ? Fait une voix douce.
—Je vais bien maman, et toi ? Comment tu te sens ?
—Beaucoup mieux, cette fichue grippe m’a bien fatigué tout de même !
—Je veux bien te croire.
—Alors, dis-moi tout !
—J’ai eu une certaine personne, avec un certain rôle qu’il a bien loupé au téléphone.
—Il va sortir ?
—Oui, je lui ai fait comprendre qu’il ne sera pas le bienvenu.
—Il devait faire 10 ans…
—Ca a été raccourci apparemment, il a dû faire le gentil toutou obéissant pour s’en sortir.
—Angel est au courant ?
Je bute sur le prénom, elle ne sait pas que depuis cette histoire, lui et moi avons coupé les ponts. Ou l’aqueduc, je sais pas.
—Serafina ? Tu es toujours là ?
—Oui, excuse-moi. Euh, non je ne sais pas, ça fait un moment que je ne l’ai pas vu, menté-je.
—Oh, vous avez gardé contact au moins ? Enfin, j’espère que cette histoire…
—Tout va bien maman, ne t’en fais pas ! Je dois te laisser, j’ai un autre appel, bisous !
Je raccroche aussitôt en soupirant, je déteste mentir à ma mère, mais là, je n’ai pas eu le choix.
L’heure fatidique approche, la famille doit être en train de rouler sur cette foutue autoroute, à rêver de leurs vacances, de ce qu’ils feront. Les enfants doivent se chamailler derrière, l’un doit sûrement demander quand ils arriveront, un autre informe qu’il veut aller aux toilettes, peut-être que le dernier dort. Je n’en sais rien, mais leurs vacances se termineront dans un cimetière.
15h45. Fin.
Je m’imagine l’accident, ce camion qui leur rentre dedans, la voiture fait plusieurs tonneaux, peut-être, les cris, les pleurs et puis le silence. Les conducteurs ayant assisté à l’évènement s’arrêtent et appellent les pompiers. Mes larmes coulent, je ne peux les retenir, j’ai rêvé de leurs morts et je n’ai rien pu faire. Angel doit sûrement continuer son train-train habituel sans s’en soucier comme d’habitude, alors que moi je suis rongée par la culpabilité, celle de n’avoir rien pu faire sauf en rêver. Putain de cauchemar !
Le soir, en allumant la télévision, le journaliste parle de l’accident. Comment m’achever en un clic. Je l’éteins aussitôt puis je pars me faire un café. Comme chaque soir, je retarde au maximum l’heure du coucher et je prie pour faire des insomnies. Alors que la plupart des gens veulent dormir, moi je veux rester éveillée. Je ne veux plus dormir, absolument plus. Je décide de me caler sur mon lit, l’ordinateur sur mes jambes pour regarder des séries.