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chroniques d'un enfant sceptique

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Summary

Chroniques d'un enfant sceptique Un maelstrom de réflexions existentielles, sceptiques mêlées à la naïveté et à l'innocence...

Status
2yrs ago
Chapters
1
Rating
3.0 (1 review)
Age Rating
18+

Chapitre 1

Préface

L’histoire que vous vous apprêtez à lire est celle d’un éveil brutal, d’un enfant qui découvre, à travers l’épreuve, la véritable nature du monde qui l’entoure. C’est une plongée dans les méandres d’une enfance marquée par l’innocence, l’incompréhension et, surtout, la quête de sens.

À travers les yeux d’Amine, nous assistons à la collision entre le rêve et la réalité, entre l’amour maternel et la dureté d’un foyer brisé, entre l’innocence et la brutalité d’un destin implacable. Ce récit n’a pas pour but de juger, mais d’exposer, sans fard, une vérité que beaucoup vivent en silence.

Que reste-t-il d’un enfant après le choc de la vie ? Peut-on se relever après avoir découvert trop tôt la face cachée du monde ? Ce livre tente d’apporter une réponse, à travers l’histoire d’un garçon qui voulait juste comprendre


Chapitre 1

Je dois me replonger dans un passé lointain pour revivre une partie de mon enfance qui, jusqu’à ce jour, a bouleversé mon existence. En d’autres termes, elle m’a ouvert les yeux sur l’endoctrinement exercé sur ma génération.

C’était une journée ordinaire. Tout s’annonçait bien pour mon héros, Amine. Cartable sur le dos, chantonnant le générique de son dessin animé préféré, il se dirigeait vers l’école, insouciant. Mais le destin en avait décidé autrement.

Heureux à l’idée de retrouver sa petite amie, armé d’un amour encore naïf et pur, il s’apprêta à traverser la route. Il regarda à gauche, puis à droite, comme maman le lui avait appris. Rien à signaler. Il s’élança sur le passage piéton, fredonnant distraitement nananana..., quand soudain, une voiture surgit de nulle part—ou plutôt, d’un endroit qu’il avait oublié de vérifier. L’impact fut brutal. La voiture ne ralentit même pas, poursuivant sa course comme une balle perdue.

Amine fut transporté d’urgence à l’hôpital le plus proche de son village. Une âme encore jeune, que le sort semblait déjà vouloir briser...

Quelques heures plus tard, toute la famille arriva à l’hôpital, un maelström d’émotions flottant dans l’air.

— Mama… mama… murmura Amine d’un ton essoufflé.

— (Elle est où sa mère ?), s’inquiéta une infirmière.

Sa mère, infirmière diplômée d’État — ce qu’Amine ignorait encore — accourut aussitôt.

— Oui, mon chéri, je suis là, répondit-elle d’un ton ferme, tentant de cacher son inquiétude.

— J’ai raté mon cours de français, maman… souffla-t-il avant de sombrer dans un profond sommeil.

Son état étant jugé stable, le médecin autorisa son retour à la maison le soir même.

Chapitre 2

Sa mère appela son travail pour prévenir de son absence pendant quelques jours. Amine avait besoin d’elle, et elle comptait rester à ses côtés, un geste dont il se souviendrait toujours.

Elle avait deux enfants : Amine, l’aîné, et son petit frère, Aladin—un prénom qu’Amine lui avait donné à l’âge de deux ans. Elle vivait avec un mari qu’elle n’avait pas choisi, un ivrogne qui lui rendait la vie insupportable. C’était elle qui s’occupait de tout : le loyer, les courses, les factures…

Amine n’était pas un enfant comme les autres. Curieux à l’extrême, il voulait tout comprendre, tout savoir. Mais parfois, la connaissance est une arme à double tranchant. Il l’apprit à ses dépens, et ironiquement, c’est son propre père qui lui inculqua cette amère vérité : tout savoir n’est pas bon.

Le drame semblait terminé. Amine retrouva son sourire auprès de sa mère et de son petit frère. Il rangea ses affaires, se lava, puis se mit au lit. Lumière éteinte. Que vienne le sommeil...

Clac clac. Le bruit d’une clé glissant dans la serrure déchira le silence. La mère d’Amine, à moitié endormie, se redressa.

La porte s’ouvrit, laissant entrer une silhouette vacillante, titubante, engourdie par l’alcool. Chez lui, boire n’était pas une habitude, c’était un rituel, un besoin vital, une compulsion incontrôlable.

D’un geste vif, elle alluma la lampe.

— Tu n’as pas honte ?! lança-t-elle avec colère.

— Fiche-moi la paix… grogna-t-il avant de s’effondrer dans son lit.

Encore une nuit gâchée. Encore un cauchemar éveillé pour elle.

Les séquelles de l’accident ne tardèrent pas à apparaître chez Amine. Il était déjà différent des autres, mais l’événement ne fit qu’accentuer cette singularité. À l’école, ses camarades le surnommèrent Samsa, en référence à l’œuvre de Kafka.

Ce sobriquet, c’est pourtant sa propre mère qui le lui avait donné en premier. Elle le détestait. Elle voyait en lui le reflet exact de son père. Comme si un monstre ne suffisait pas, elle en avait mis un autre au monde…

Transition

Tout ignorant que j’étais des tourments de ma mère, incapable encore de nommer certaines choses—des sentiments, par exemple—je ressentais néanmoins une vive répugnance envers ce que, des années plus tard, je saurais désigner sous un terme précis : la providence.

J’ai grandi dans une famille que l’on pourrait qualifier, au mieux, de musulmane. J’ai assisté à d’innombrables rituels dont j’ignorais l’utilité, et on m’a inscrit dans un sanctuaire pour apprendre à réciter le Coran. Maman justifiait cette démarche comme un moyen de renforcer ma mémoire et d’enrichir mon vocabulaire—moi qui peinais encore à épeler mon propre nom... Pire encore, à l’école, le professeur de charia nous apprenait à faire nos ablutions avec de l’eau glacée, en plein hiver. Quelle purification religieuse…

J’ai compris que l’enfance, dans une société comme la nôtre, pouvait être d’une cruauté insidieuse. Un esclavage déguisé, souvent bien intentionné, mais inconscient.

C’était une belle journée de fin octobre. Je peux encore faire revivre dans mon esprit cette rare réunion familiale—un événement exceptionnel, tant les absences de mon père étaient fréquentes. Quant à maman, je ne lui reprochais rien.

Elle me tendit un plat contenant une substance que je détestais, mais que je devais manger. Un enfant n’a pas son mot à dire…

Je contemplais mon assiette, cherchant désespérément un moyen de détourner son attention. Une idée me traversa l’esprit :

— Maman, aujourd’hui, la maîtresse de français nous a demandé de lire un conte ou une légende…

— C’est bien, tu en as déjà lu, non ?

— Oui, répondis-je fièrement. Mais tu sais, maman, je crois que la maîtresse s’est trompée : elle a dit que les contes sont imaginaires.

Elle me fixa, cherchant à comprendre où je voulais en venir, puis demanda :

— Et toi, qu’en penses-tu ?

— Je crois que le fictif est un réel qu’on ignore. Tu sais, maman, Salomon parlait aux animaux… Le professeur de charia nous a dit que les prophètes comprenaient le langage animal.

— Ce sont des miracles que Dieu a accordés à ses messagers.

— Maintenant, mange, ordonna-t-elle brusquement, comme pour mettre fin à la discussion.

Je ruminais ses paroles, les laissant tourner en boucle dans mon esprit. Les prophètes sont-ils fictifs ? Une angoisse diffuse me gagna. Je cherchais des réponses auprès des adultes, mais ils semblaient tous avoir accepté certaines idées sans jamais les questionner.

Je dévorai mon repas avec dégoût. Mon petit frère, lui, mangeait avec plaisir. Nous étions si différents : il aimait tout ce que maman préparait ; moi, je ne me nourrissais que de ses livres.

Un silence de mort régna dans la salle à manger. Je portais en moi ce même silence, et il ne me quitterait jamais. En classe, parler en présence d’un professeur était un crime : ils se croyaient détenteurs d’un savoir absolu. À la maison, ce n’était guère mieux. Parler était une faute, non un besoin libérateur.

La parole était une geôlière.

Et moi, j’étais son prisonnier.

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Mon père s’apprêta à quitter la pièce. Hésitant, comme s’il avait quelque chose à ajouter, il se tourna vers moi et dit :

— Fiston, ce qui nous distingue des autres, c’est la curiosité que nous portons en nous, cette avidité de tout connaître, de tout comprendre. Sois curieux, sois sceptique : plus tu l’es, plus tu apprends, et plus tu es capable de lier les idées entre elles. Cependant, tu dois en assumer les conséquences… Ton grand-père m’a dit un jour, quand il m’a surpris en train de picoler : « Quand on prie pour la pluie, il faut aussi accepter la boue. »

Puis il quitta la salle.

Ses mots résonnèrent en moi comme un glas. Je n’avais jamais su, jusqu’à ce jour, que mon père pouvait être aussi… sage.

Je me rappelle la journée qui suivit avec une amertume particulière. Aujourd’hui encore, il me semble qu’elle marqua le début de toutes les désillusions auxquelles j’allais être confronté.

La curiosité est une entreprise périlleuse, une quête qui exige de distinguer l’éclectique de l’absolu, le juste de l’indispensable, une vérité héritée d’une casuistique nécessaire. Nous sommes tous marqués par cette dualité intérieure ; certains en sortent grandis, d’autres en sont détruits. Et bien souvent, nous sommes contraints de faire des concessions, d’accepter, bon gré mal gré, de changer d’opinion.

Ce jour-là, ma grand-mère vint nous rendre visite. Une visite loin d’être anodine : chaque fin de mois, elle se présentait avec une régularité que même les agents du fisc auraient enviée, pour s’assurer que maman respectait le serment fait le jour où elle avait décroché son premier emploi : lui reverser une part de son revenu mensuel. Après avoir échangé quelques mots avec ma mère, elle repartit, son obole en poche.

Ma grand-mère était une octogénaire superstitieuse. Elle voyait en moi les signes d’une obsession démoniaque et interprétait mes insomnies comme une malédiction. Elle conseilla alors à ma mère de m’emmener voir une certaine augure du coin.

— Ton fils n’a rien sur le plan physique, j’en suis sûre, et pourtant, je suis loin d’être une experte ! Mais toute ignorante que je sois, je peux te l’assurer…

Ma grand-mère haïssait les médecins au plus profond d’elle-même. Elle disait souvent :

— Les médecins nous empoisonnent, tandis que les marabouts nous purifient…

Transition

Tout ignorant que j’étais des tourments de ma mère, incapable encore de nommer certaines choses—des sentiments, par exemple—je ressentais néanmoins une vive répugnance envers ce que, des années plus tard, je saurais désigner sous un terme précis : la providence.

J’ai grandi dans une famille que l’on pourrait qualifier, au mieux, de musulmane. J’ai assisté à d’innombrables rituels dont j’ignorais l’utilité, et on m’a inscrit dans un sanctuaire pour apprendre à réciter le Coran. Maman justifiait cette démarche comme un moyen de renforcer ma mémoire et d’enrichir mon vocabulaire—moi qui peinais encore à épeler mon propre nom... Pire encore, à l’école, le professeur de charia nous apprenait à faire nos ablutions avec de l’eau glacée, en plein hiver. Quelle purification religieuse…

J’ai compris que l’enfance, dans une société comme la nôtre, pouvait être d’une cruauté insidieuse. Un esclavage déguisé, souvent bien intentionné, mais inconscient.

C’était une belle journée de fin octobre. Je peux encore faire revivre dans mon esprit cette rare réunion familiale—un événement exceptionnel, tant les absences de mon père étaient fréquentes. Quant à maman, je ne lui reprochais rien.

Elle me tendit un plat contenant une substance que je détestais, mais que je devais manger. Un enfant n’a pas son mot à dire…

Je contemplais mon assiette, cherchant désespérément un moyen de détourner son attention. Une idée me traversa l’esprit :

— Maman, aujourd’hui, la maîtresse de français nous a demandé de lire un conte ou une légende…

— C’est bien, tu en as déjà lu, non ?

— Oui, répondis-je fièrement. Mais tu sais, maman, je crois que la maîtresse s’est trompée : elle a dit que les contes sont imaginaires.

Elle me fixa, cherchant à comprendre où je voulais en venir, puis demanda :

— Et toi, qu’en penses-tu ?

— Je crois que le fictif est un réel qu’on ignore. Tu sais, maman, Salomon parlait aux animaux… Le professeur de charia nous a dit que les prophètes comprenaient le langage animal.

— Ce sont des miracles que Dieu a accordés à ses messagers.

— Maintenant, mange, ordonna-t-elle brusquement, comme pour mettre fin à la discussion.

Je ruminais ses paroles, les laissant tourner en boucle dans mon esprit. Les prophètes sont-ils fictifs ? Une angoisse diffuse me gagna. Je cherchais des réponses auprès des adultes, mais ils semblaient tous avoir accepté certaines idées sans jamais les questionner.

Je dévorai mon repas avec dégoût. Mon petit frère, lui, mangeait avec plaisir. Nous étions si différents : il aimait tout ce que maman préparait ; moi, je ne me nourrissais que de ses livres.

Un silence de mort régna dans la salle à manger. Je portais en moi ce même silence, et il ne me quitterait jamais. En classe, parler en présence d’un professeur était un crime : ils se croyaient détenteurs d’un savoir absolu. À la maison, ce n’était guère mieux. Parler était une faute, non un besoin libérateur.

La parole était une geôlière.

Et moi, j’étais son prisonnier.

Mon père s’apprêta à quitter la pièce. Hésitant, comme s’il avait quelque chose à ajouter, il se tourna vers moi et dit :

— Fiston, ce qui nous distingue des autres, c’est la curiosité que nous portons en nous, cette avidité de tout connaître, de tout comprendre. Sois curieux, sois sceptique : plus tu l’es, plus tu apprends, et plus tu es capable de lier les idées entre elles. Cependant, tu dois en assumer les conséquences… Ton grand-père m’a dit un jour, quand il m’a surpris en train de picoler : « Quand on prie pour la pluie, il faut aussi accepter la boue. »

Puis il quitta la salle.

Ses mots résonnèrent en moi comme un glas. Je n’avais jamais su, jusqu’à ce jour, que mon père pouvait être aussi… sage. Pourtant, il n’incarnait pas ce qu’il prônait. C’était un homme perdu dans ses propres contradictions, noyant peut-être ses désillusions dans l’alcool, tout en s’accrochant à un fragment de lucidité. Devais-je l’admirer ou le plaindre ?

Je me rappelle la journée qui suivit avec une amertume particulière. Aujourd’hui encore, il me semble qu’elle marqua le début de toutes les désillusions auxquelles j’allais être confronté.

La curiosité est une entreprise périlleuse, une quête qui exige de distinguer l’éclectique de l’absolu, le juste de l’indispensable, une vérité héritée d’une casuistique nécessaire. Nous sommes tous marqués par cette dualité intérieure ; certains en sortent grandis, d’autres en sont détruits. Et bien souvent, nous sommes contraints de faire des concessions, d’accepter, bon gré mal gré, de changer d’opinion.

Ce jour-là, ma grand-mère vint nous rendre visite. Une visite loin d’être anodine : chaque fin de mois, elle se présentait avec une régularité que même les agents du fisc auraient enviée, pour s’assurer que maman respectait le serment fait le jour où elle avait décroché son premier emploi : lui reverser une part de son revenu mensuel. Après avoir échangé quelques mots avec ma mère, elle repartit, son obole en poche.

Ma grand-mère était une octogénaire superstitieuse. Elle voyait en moi les signes d’une obsession démoniaque et interprétait mes insomnies comme une malédiction. Ce jour-là, elle s’installa dans le salon, me scrutant longuement d’un regard inquiet, puis se tourna vers ma mère.

— Ton fils n’a rien sur le plan physique, j’en suis sûre, et pourtant, je suis loin d’être une experte ! Mais toute ignorante que je sois, je peux te l’assurer… Ce n’est pas normal qu’un enfant de son âge ait le regard si… profond. Comme si quelque chose pesait sur lui.

— Il est juste curieux, maman, tenta de la rassurer ma mère. Il pose beaucoup de questions, c’est tout.

— Trop de questions, corrigea ma grand-mère, comme si le simple fait d’interroger était un mal en soi. Tu devrais l’emmener chez l’augure du coin. Elle saura chasser ce qui le tourmente.

Ma mère se tut. Je vis son regard vaciller un instant, comme si elle hésitait entre raison et superstition. Elle avait grandi avec ces croyances, ces rites, ces pratiques ancestrales qu’elle savait absurdes, mais qu’elle n’osait jamais totalement rejeter.

— Je ne pense pas que ce soit nécessaire, finit-elle par dire.

Ma grand-mère claqua la langue avec mépris.

— Ah… Vous les jeunes, vous croyez tout savoir. Mais tu verras… Les médecins nous empoisonnent, tandis que les marabouts nous purifient.

Un silence pesant s’installa.

Mon père, adossé à la porte, observait la scène sans dire un mot. Puis, dans un souffle las, il déclara :

— Maman, tu parles de purification, mais tu veux remplir sa tête de peurs et d’interdits. Il ne dort pas parce qu’il pense, pas parce qu’il est possédé.

Ma grand-mère le fusilla du regard.

— Toi, tu n’es qu’un perdu, un égaré ! Tu es la honte de cette famille. Tu crois mieux savoir, avec tes grandes phrases, mais regarde-toi ! Un ivrogne, un raté !

Mon père se contenta de sourire tristement.

— Peut-être… Mais au moins, je ne fais pas semblant.

Il quitta la pièce, me laissant seul face à ces deux femmes qui tiraillaient mon destin entre raison et croyance.

Ce jour-là, j’ai compris qu’être curieux, c’était déjà être coupable.

Maman repensait à l’idée de consulter une augure. Elle monologuait pendant des heures, imaginant tous les scénarios possibles. Sa foi en Dieu l’en empêchait, mais une voix qu’elle qualifiait de satanique lui répétait qu’elle n’avait pas le choix.

— Les gens oublient que nous sommes aux prises avec le plus grand stratège : Le Bon Dieu — marmonna-t-elle.

— Un bon stratège aurait pensé à accorder du repos à ses guerriers, non ?

Tard dans la soirée, mon père revint de la ville. Il avait mauvaise mine, son haleine empestait le pinard, et son humeur était plus âcre encore. Furieux contre ma mère, il incarnait l’abus même. Il nous imposait une terreur muette, au point que personne n’osait lui adresser la parole. Quand ma mère l’appela le jour de mon accident, il ne manifesta aucun émoi. Il resta aussi inébranlable qu’un rocher.

— Il est pas mort, quoi ! Il apprendra à être plus attentif dorénavant.

Ce fut la seule réponse de celui qui était censé être mon protecteur…

Chaque soir, nous devions attendre Sa Majesté avant de dîner, qu’importe si ma mère devait se lever à l’aube pour aller travailler ou si mon frère et moi avions école. Nous étions ses serviteurs en quelque sorte. J’avais sous mes yeux les deux extrêmes de la nature humaine : une mère qui aurait sacrifié sa jeunesse pour ses enfants et un homme qui considérait sa propre progéniture comme un fardeau.

Quand on lui rappelait ses responsabilités, il restait sourd. Aveugle aussi, incapable de voir dans quel bourbier nous vivions. Aucun jour ne passait sans que nous ayons affaire à un désastre. S’il pleuvait, on craignait l’inondation. S’il y avait du vent, c’était la guerre aux bougies. Quand on en avait les moyens, on allumait des quinquets pour éclairer le tombeau où nous survivions. Pendant les journées caniculaires, nous luttions contre les insectes et les reptiles. Et par-dessus tout cela, il y avait l’indifférence écrasante d’un père.

Un jour, à l’école, on me demanda ce que faisait mon père. Mes camarades, enthousiastes, répondaient avec fierté :

— Mon père est policier !

— Le mien est officier de police !

— Mon père est enseignant ! lança une voix féminine au fond de la classe.

J’hésitai un instant avant de lâcher :

— Ma mère est infirmière.

Un silence. Puis des rires moqueurs se répandirent dans la salle.

— Silence ! ordonna l’enseignant avant de me reposer la question.

J’avalai ma salive et répondis, cette fois avec franchise :

— Je ne sais pas, Monsieur.

C’était la vérité. Même ma mère ignorait ce que faisait mon père. Il était discret jusqu’à l’os, son existence même semblait lui échapper.

L’enseignant n’apprécia pas ma réponse. Pour lui, je n’étais qu’un enfant en quête d’attention, un provocateur. Dans ces camps d’endoctrinement que l’on appelait école, l’enfant n’était pas là pour penser, mais pour obéir. Ses réponses devaient satisfaire les attentes des adultes, non troubler leur vision bien ordonnée du monde. Réfléchir était une transgression.

— Le diable réside dans les détails, répétait-il.

Pauvre diable…

Ce qui me distinguait des autres, c’était ce refus de me plier aux ordres. On me voyait comme un garçon timide, mais à l’intérieur, je me décomposais. Mon regard restait vide, mon esprit flottait dans le brouillard de mes interrogations. À l’école, on glorifiait des traîtres en histoire, on chantait la débauche en poésie arabe, et on nous serinait des légendes absurdes.

— Vos ancêtres ont rejoint la guerre de libération dès leur plus jeune âge !

— À treize ans, Oussama Ibn Zayd menait une armée pour propager l’Islam !

Hélas, la réalité était tout autre…

Coincée entre la honte, la crainte et l’épuisement, ma mère cherchait un moyen d’approcher mon père pour lui parler de l’augure. Elle savait qu’il fallait attendre le bon moment.

— Le centre du pessimisme, c’est l’estomac, disait-elle souvent.

Elle connaissait mon père mieux que quiconque. Elle savait que la seule brèche possible dans son mur d’indifférence était après un repas ou entre deux cigarettes.

Coincée entre la honte, la crainte et l’épuisement, maman cherchait comment aborder mon père pour lui parler de l’idée de m’emmener voir une augure. Certains gestes sont universels, la terreur qu’il nous inspirait en faisait partie…

Elle attendait qu’il ait le ventre plein avant de lui en parler.

— Le centre du pessimisme, c’est l’estomac, disait-elle souvent.

Et comme elle connaissait mon père mieux que quiconque, elle savait que le moment idéal pour toute discussion avec lui était lorsqu’il fumait ses clopes ou juste après un repas.

Maman fit un signe de tête à mon frère pour qu’il regagne notre chambre, comme pour se débarrasser de lui. Tout devait être minutieusement préparé avant d’avoir cette maudite conversation. Il fallait s’assurer que personne ne voie ni n’entende ce qui allait suivre, une scène qui se répétait trop souvent dans cette maison. Elle nettoya la table, évitant le regard de mon père lorsqu’elle entama le sujet.

— Tu es conscient de l’état de ton fils, n’est-ce pas ?

— Qu’est-ce qu’il a encore ?

— Il n’est plus le même depuis l’accident… Il ne dort presque plus.

— Et je suppose que c’est encore de ma faute s’il ne trouve pas le sommeil ?

— Les médocs n’ont aucun effet sur lui…

— Qu’est-ce que tu insinues ?

— Eh bien… (Hésitante) Ma mère est venue ce matin…

— Oui, et… ?

— Elle m’a conseillé de l’emmener voir l’augure de la ville.

— Ah ! Super ! Continue…

— Je voulais ton accord. (Maman savait que monsieur haïssait tout ce qui touchait à la spiritualité, à la religion, aux charlatans.)

— Et qu’en dit ton bon Dieu de tout ça ?!

Ne sachant quoi répondre, elle tenta de détourner la conversation.

— Si tu as une autre solution, ça serait sympa de ta part !

— Vous me dégoûtez, toi et ta mère ! s’écria-t-il avant de claquer la porte.

Mon père avait prouvé plus d’une fois qu’il était un être irrésolu, souvent irresponsable et irrespectueux, un homme qui voulait tout contrôler sauf lui-même. Pour ma mère, il incarnait un échec permanent qu’elle devait s’efforcer de réparer. Mais il était évident qu’elle ne tiendrait pas éternellement dans cet enfer.

Il était un allié douteux, un mari infidèle. Pour mon frère et moi, il était un fripon. Nous l’avions tous les deux déjà imaginé mort, une pensée qui, quelques années plus tard, aurait pu nous apaiser.

Un petit vent nocturne se leva, chariant des nuages bas. Puis une pluie fine, semblable à de la rosée, commença à tomber. Mon père, qui haïssait les nuits pluvieuses, fut contraint de rentrer. Il arriva un peu après neuf heures, alors que j’étais plongé dans un livre appartenant à ma mère : La Cicatrice de Bruce Lowery. Ce roman allait bouleverser ma perception du monde, de l’enfance et de Dieu. Il était encore trop tôt pour me déclarer athée ou me révolter contre une entité dont l’absence pesait sur ma vie, mais quelque chose s’ébranlait en moi.

Trempé jusqu’aux os, hors d’haleine, il avait quitté sa clique d’ivrognes. D’une voix rauque, il me demanda d’aller lui chercher une bouteille d’eau. Quelques minutes plus tard, assis devant une canette de soda, une clope au bec, il entama son rapport sur la demande de ma mère.

— Tu sais, fiston… Ta mère dit parfois n’importe quoi. C’est absurde venant d’elle. Elle me traite de nihiliste, de sale ivrogne, mais elle n’est pas meilleure que moi ! Chacun fuit son Dieu à sa façon. Moi, je noie mes problèmes dans le vin, pour me venger d’un Dieu que je trouve obsolète. Ta mère, elle, veut t’emmener voir un charlatan pour te rendre le sommeil…

Il marqua une pause, tira une longue bouffée, puis ajouta :

— Écoute, le malheur frappe à la porte de tout le monde. Tu n’as pas choisi ton sort. Tu es encore trop jeune pour comprendre la vie et ses détours. Moi, je n’ai jamais été à l’école. Je regrette mon éducation, tu sais… Mais je m’avoue vainqueur contre cette putain de vie.

Un silence.

— Il y a deux types de manipulateurs dont tu dois te méfier : ceux qui prêchent la parole de Dieu et ceux qui s’y opposent. Les premiers invoquent Dieu quand ça les arrange, et le blasphèment quand tout va mal. Quant aux seconds… ils savent qu’ils vendent du vent. Ils guettent les naufragés de Dieu, ceux qui ont perdu la foi. Ils les interceptent au large de leur malheur et leur proposent des solutions… aux problèmes que Dieu a lui-même créés.

Il écrasa sa cigarette dans un geste lent.

— C’est ce qu’on appelle l’œuvre du Diable…

Maman repensait à l’idée de consulter une augure. Elle monologuait pendant des heures, imaginant tous les scénarios possibles. Sa foi en Dieu l’en empêchait, mais une voix qu’elle qualifiait de satanique lui répétait qu’elle n’avait pas le choix.

— Les gens oublient que nous sommes aux prises avec le plus grand stratège : Le Bon Dieu — marmonna-t-elle.

— Un bon stratège aurait pensé à accorder du repos à ses guerriers, non ?

Tard dans la soirée, mon père revint de la ville. Il avait mauvaise mine, son haleine empestait le pinard, et son humeur était plus âcre encore. Furieux contre ma mère, il incarnait l’abus même. Il nous imposait une terreur muette, au point que personne n’osait lui adresser la parole. Quand ma mère l’appela le jour de mon accident, il ne manifesta aucun émoi. Il resta aussi inébranlable qu’un rocher.

— Il est pas mort, quoi ! Il apprendra à être plus attentif dorénavant.

Ce fut la seule réponse de celui qui était censé être mon protecteur…

Chaque soir, nous devions attendre Sa Majesté avant de dîner, qu’importe si ma mère devait se lever à l’aube pour aller travailler ou si mon frère et moi avions école. Nous étions ses serviteurs en quelque sorte. J’avais sous mes yeux les deux extrêmes de la nature humaine : une mère qui aurait sacrifié sa jeunesse pour ses enfants et un homme qui considérait sa propre progéniture comme un fardeau.

Quand on lui rappelait ses responsabilités, il restait sourd. Aveugle aussi, incapable de voir dans quel bourbier nous vivions. Aucun jour ne passait sans que nous ayons affaire à un désastre. S’il pleuvait, on craignait l’inondation. S’il y avait du vent, c’était la guerre aux bougies. Quand on en avait les moyens, on allumait des quinquets pour éclairer le tombeau où nous survivions. Pendant les journées caniculaires, nous luttions contre les insectes et les reptiles. Et par-dessus tout cela, il y avait l’indifférence écrasante d’un père.

Un jour, à l’école, on me demanda ce que faisait mon père. Mes camarades, enthousiastes, répondaient avec fierté :

— Mon père est policier !

— Le mien est officier de police !

— Mon père est enseignant ! lança une voix féminine au fond de la classe.

J’hésitai un instant avant de lâcher :

— Ma mère est infirmière.

Un silence. Puis des rires moqueurs se répandirent dans la salle.

— Silence ! ordonna l’enseignant avant de me reposer la question.

J’avalai ma salive et répondis, cette fois avec franchise :

— Je ne sais pas, Monsieur.

C’était la vérité. Même ma mère ignorait ce que faisait mon père. Il était discret jusqu’à l’os, son existence même semblait lui échapper.

L’enseignant n’apprécia pas ma réponse. Pour lui, je n’étais qu’un enfant en quête d’attention, un provocateur. Dans ces camps d’endoctrinement que l’on appelait école, l’enfant n’était pas là pour penser, mais pour obéir. Ses réponses devaient satisfaire les attentes des adultes, non troubler leur vision bien ordonnée du monde. Réfléchir était une transgression.

— Le diable réside dans les détails, répétait-il.

Pauvre diable…

Ce qui me distinguait des autres, c’était ce refus de me plier aux ordres. On me voyait comme un garçon timide, mais à l’intérieur, je me décomposais. Mon regard restait vide, mon esprit flottait dans le brouillard de mes interrogations. À l’école, on glorifiait des traîtres en histoire, on chantait la débauche en poésie arabe, et on nous serinait des légendes absurdes.

— Vos ancêtres ont rejoint la guerre de libération dès leur plus jeune âge !

— À treize ans, Oussama Ibn Zayd menait une armée pour propager l’Islam !

Hélas, la réalité était tout autre…

Coincée entre la honte, la crainte et l’épuisement, ma mère cherchait un moyen d’approcher mon père pour lui parler de l’augure. Elle savait qu’il fallait attendre le bon moment.

— Le centre du pessimisme, c’est l’estomac, disait-elle souvent.

Elle connaissait mon père mieux que quiconque. Elle savait que la seule brèche possible dans son mur d’indifférence était après un repas ou entre deux cigarettes.

J’avais hâte de quitter ce trou à rats et de rentrer chez moi...

Pendant les jours qui suivirent, j’ai vécu dans un autre monde, celui du combattant en quête de paix intérieure. J’ai repassé en revue tout ce qui m’était arrivé, ou plus précisément ce qui m’était destiné. Mon ultime combat fut contre moi-même : je m’interrogeais sans cesse sur ce qui s’était passé l’autre jour, sur les causes de mon accident. Serais-je le même si j’avais pu y échapper ? Toujours des questions qui s’ajoutaient aux autres, creusant un gouffre insondable dans mon âme.

Le pire dans tout cela, c’est que, dans les familles traditionnelles comme la mienne, discuter n’était pas une option. Lorsqu’un enfant cherche des réponses, même si ses interrogations semblent vides de sens, il faut lui en donner afin d’apaiser ses doutes, plutôt que de le réduire au silence. Un enfant est une machine à penser qu’il est primordial d’entretenir, d’écouter et de guider. Sinon, il devient une bombe à retardement.

Dans ma famille, j’ai tout vécu à l’extrême. Une mère hyperprotectrice qui nous interdisait de franchir le seuil de la maison. Oser passer la porte, avec ou sans autorisation, c’était s’exposer à une punition. Le fouet était le seul langage que maman maîtrisait sans prononcer un mot. Et puis, il y avait mon père, plus absurde encore que Meursault, le personnage de Camus. Le genre d’homme qui buvait du samedi au jeudi, mais jamais le vendredi, car il considérait ce jour sacré et refusait d’y pécher.

La liberté était un mot désuet, hors d’usage. Je ne sais qui de Dieu ou des hommes l’a interdite à un enfant de confession musulmane. Celui à qui l’on impose une religion n’est jamais libre. On lui confisque son enfance, sa volonté avec…

C’était chaque fois pareil : on se promettait de ne plus parler de religion. Mais ma soif d’en savoir plus l’emportait toujours. C’était lourd, impossible de ne pas y revenir. Ce que ma mère ignorait, c’est que mes questionnements, aussi naïfs soient-ils, nécessitaient des réponses. À défaut, un simple éclaircissement aurait suffi pour apaiser mon esprit tourmenté. Alors, je tournais en rond dans un vide existentiel, mes singularités grandissaient de jour en jour. Scindé entre l’aliénation et l’apathie, je suis devenu sceptique sans même en avoir conscience. Peut-être même sans le vouloir...

— Il y a des sujets dont il vaut mieux ne pas parler, me rappelait maman. À ton âge, tu devrais te concentrer sur tes études plutôt que de perdre ton temps à penser l’impensable. Ces idées ont gangrené ton âme. C’est une preuve d’intelligence que de passer à autre chose quand on est bloqué.

Elle aurait peut-être raison si, au lieu de me renvoyer à mes démons, elle avait au moins essayé de m’écouter…

Il me fallait tenir, non seulement pour des raisons simples et évidentes, mais aussi pour des raisons que je ne savais comment traduire en mots et qui, pourtant, pesaient sur ma conscience comme une malédiction, forte et implacable.

Il me semblait juste de souffrir, car tout le monde souffrait d’une manière ou d’une autre. Et pour moi, enfant en quête de réponses logiques et ordinaires à des questions capables de troubler même les esprits les plus vifs et matures, y réfléchir encore et encore était une autre forme de souffrance.

La société orientale imposait des exigences d’une cruauté implacable à ceux qui se sentaient contraints de penser. Je dis bien “contraints de penser”, car pour certains, réfléchir était une échappatoire aux dogmes et aux traditions étouffants qu’elle imposait. Il était évident, même pour un enfant, que cette société avait remplacé le divin par les mœurs, le culte par les usages, et Dieu par l’opinion publique.

Les commandements divins, de Moïse à Mahomet, étaient restés les mêmes jusqu’à l’ère des Omeyyades, qui ont altéré le contenu des livres sacrés, instaurant une religion qui, de Dieu, n’avait que le nom, et du Diable, tout le savoir.

Une semaine s’était écoulée depuis la déshonorante consultation chez l’augure, dont l’ombre semblait encore peser sur ma mère. Il était hors de question d’y retourner. Épuisée, elle cherchait désespérément une alternative pour sortir de ce dilemme. Elle était convaincue que Dieu l’avait mise à l’épreuve et qu’elle avait échoué au moment même où elle avait écouté sa mère, ma grand-mère. Finalement, elle décida de laisser la vie suivre son cours…

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Strong Dialog

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author

vous avez un vrai talent pour écrire mais je crois que vous aurez dût le coupper en plus de chapitre

2 years
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