Chapitre 1: L'inconnu du marché
Je finis de passer le balai et réarrange mes affaires sur ma commode un peu dépareillée du reste des meubles. Je voulais qu’on les achète tous en noir, mais Tata Sissy a refusé en parlant de mauvais esprits ou je ne sais quoi d’autre. Je me regarde dans le miroir et fonce un peu mes longs sourcils au crayon.
C’est à peu près tout ce que je fais parce que je n’ai pas le courage de certaines filles de mettre tous ces produits pour que mon maquillage résiste à cette chaleur. Ma peau sombre ne montre pas facilement trop d’imperfections de toutes les façons. Je mets du gloss et le range. Je pose les yeux sur la bible toujours ouverte dans ma chambre, c’est censé protéger et nous encourager à nous plonger dedans. Ironiquement, mon père avait acheté celle-là à ma mère pour l’embobiner.
Ce type c’était un “shotta”, un vrai gangster de ce qu’on m’a dit. Il ne valait pas grand-chose. Il est parti quand je n’étais même pas née. Il ne m’a laissé aucune chance. Maintenant, j’ai 18 ans et je suis encore coincée dans mon village sur cette île sans Maman. Juste Tata Sissy. Elle est très bien, mais depuis ces trois ans Maman me manque tellement. Son cœur a lâché et je suis sûre que c’est à cause de cette vie difficile. Je lui avais promis de m’en aller et je le ferais. Mais d’abord, je devais aider Tata Sissy avec ses jumelles.
C’était le temps qu’elle se remette de cette grave pneumonie qu’il a fallu qu’elle attrape à cause des anciens locaux de son travail, où le mauvais air trop sec l’a eu. Ça ne devait durer que des semaines et au final j’ai laissé passer ma bourse pour cette université de l’autre côté de la mer en Californie. J’espère que mon petit espoir laissé dans la réponse de ma lettre de refus est vrai. J’enfile mon débardeur gris que j’avais laissé jusqu’au dernier moment puis éteins le ventilateur. La chaleur recouvre encore plus ma peau. Je sors et dehors il fait chaud et humide comme très, très souvent.
Je ferme le portail devant notre maison peinte en bleu clair. Ses murs en béton contrastent avec la verdure environnante. Je passe devant chez le voisin et bien sûr Jeremiah, son fils écoute du dancehall d’après le son. Tata Sissy ne supporte pas ça et interdit aux jumelles de passer par là et jouer de notre côté du jardin en commun. Vu les paroles, c’est compréhensible. Le pire et le plus drôle c’est que Jeremiah écoute ça en étudiant et c’est l’un des meilleurs élèves de son lycée.
Une fois au marché, je me balade au milieu des stands en mangeant un peu de tamarins confits. Je remarque un jeune homme à la peau pâle plutôt grand et aux cheveux noirs dégagés en arrière. Il a une mâchoire bien dessinée et des pommettes hautes accentuées par le rire qu’il partage avec Terrence, un autre marchand. Ses yeux ont l’air très fins et allongés et ses sourcils sont inclinés avec un angle se finissant de façon pointue. Ça lui donne un certain air déterminé.
Le seul asiatique ici c’est Mr.Yamazi, je me demande si c’est son fils caché venu de je ne sais où. Enfin, non, ils ne se ressemblent pas vraiment. Je ne sais pas pourquoi je l’observe. Je m’éloigne puis au bout d’un moment je m’arrête de flâner. Ce que je faisais histoire de laisser passer le temps avant que les jumelles reviennent de chez leur amie. Je demande un kilo de bananes à Andre, un vendeur qui après l’avoir mis en sachet m’annonce:
-510JMD.
Je ris, puis réponds: -Bien sûr.
-Ah non, non je suis sérieux.
-C’était 450 la semaine dernière.
-C’est la crise, ma belle.
-On n’est pas aux États-Unis Andre.
Je sursaute en entendant en anglais juste derrière-moi: -Je vais les prendre.
Je m’éloigne de l’étranger que j’observais s’étant mis derrière moi et Andre me dit moqueur dans notre langue:
-T’as de la chance qu’il te trouve jolie, le plumes pas.
À ma surprise avec un très bon accent l’étranger rétorque calmement à Andre:
-Il y a pas de risque que je me fasse plumer, mais merci de t’en inquiéter.
Face à son usage excellent de notre langue, Andre rigole puis demande: -Ah, donc t’es d’ici?
-Non, mais je me débrouille bien en langue.
Andre dit en anglais:
-T’es un bon gars. Aller Shaday, je vais te les faire à 450JMD grâce à ton ami.
Ils rient tandis que je les regarde irritée. L’étranger sort un billet, mais je dis en anglais:
-Non, j’ai pas besoin de ton aide pour des bananes.
Andre émet un:
-Ouch.
L’étranger se contente de sourire et payer Andre qui le remercie trop content. Je dis entre mes dents:
-Merci.
Avec un sourire affinant son visage l’étranger répond: -Pas de souci Shaday.
Il s’en va et je décampe en saluant Andre. Je suis ce type en lui tendant mon billet et dis:
-Hey! Non! Attends! Prends ça.
Il s’arrête et ses lèvres à la forme plaisante s’étirent en même temps qu’il me dit:
-Non. C’est bon.
-Aller, j’ai dit qu...
-Si, t’as besoin d’aide. On en a toujours besoin et tu devrais l’accepter. Pense à toi et prends-la.
Je le regarde confuse puis il me demande:
-T’as fini tes courses?
-Oui.
-Tu mens.
-Pardon?
-Je t’ai vue, tu viens d’arriver et en plus tu me lorgnais.
Je fronce les sourcils face à son sourire. Je bredouille:
-N...non, je euh.
-Ça va aller, je t’avais remarqué aussi.
-Ça veut pas dire que je vais te laisser payer mes courses.
-Les filles, ça ne les dérange pas normalement.
-Ben, tu peux m’appeler “garçon”.
Je sors du marché pour m’éloigner dans les rues bordées de verdure. Des arbres parfois fruitiers et des plantes au milieu des constructions. Il me suit et je lui lance un regard perplexe, mais ne le chasse pas. Je lui demande:
-T’es ici depuis longtemps pour déjà savoir parler comme nous?
-Même pas, j’ai appris vite. Je suis malin.
Je pouffe et il me dit:
-Hey, on ne devrait pas se moquer des gens parce qu’ils reconnaissent leurs qualités.
Je souris et il demande sur son ton posé: -C’est quoi ta principale? La principale chose dans laquelle t’es bonne?
-La communication. Je me suis occupée de la promo et de certains visuels de beaucoup de magasins du village comme petits jobs. C’est pas exactement le cadre et la mission exacte, mais je m’en sortais. Par contre les réseaux pour moi c’est plus trop ça. Trop de dramas.
-On est d’accord niveau réseaux, tu me retrouveras pas.
J’étire mes lèvres et il me demande:
-Donc t’étudies?
Mon sourire retombe et je lui réponds:
-Pas cette année. L’an prochain, j’espère.
-Moi aussi j’espère pour toi.
Je lui souris et il semble remarquer quelque chose. Il s’approche d’un arbre et revient avec un ackee, notre fameux fruit au dégradé d’orange. Notre fruit pouvant être toxique. Je lui dis: -T’essaies de te rendre malade? Il n’est pas ouvert.
-Je sais, mais j’en ai déjà gardé un qui s’est ouvert.
-Oui, je connais le truc, le résultat est variable. Roulette russe.
-Orh, c’est bon. C’est pas mortel non plus.
-Ça dépend de comment ton corps se bat.
Il hoche la tête et je demande: -Sinon tu t’appelles comment?
-Seiya
-J’aime bien.
Il rigole puis me répond: -Merci, merci. Tes parents ne vont pas s’énerver en nous voyant ou en entendant parler du fait que je te suis? Je connais le truc des petits villages.
-Tout le monde parle.
-J’ai vécu dans un que jusqu’à 6 ans, mais j’ai eu ma dose de dramas.
-Tu peux te détendre, j’ai que ma tante et elle pense que les hommes et les femmes peuvent juste être amis...s’ils se trouvent moches.
On rit et avec son regard onyx plaisant il me dit:
-Eh ben mince.
En comprenant ce qu’il veut dire avec son regard j’ai comme des éclairs dans l’estomac et lui sourit avant d’ajouter:
-Je suis pas une fille pour qui on doit s’inquiéter de toute façon.
-Oh t’es du genre gentille fille?
J’esquisse un sourire avant de dire:
-Non, disons que mon expérience m’a bien dégoûté. C’étais pas super...cool.
-Je pourrais rendre ça cool. Enfin t’es majeure hein? On sait jamais.
Je lui décoche un sale regard et siffle:
-Je suis très majeure et capable de te faire crier très vite, avec ton insolence.
-Dans le mauvais contexte ç...
-On est déjà dans le mauvais contexte, mais t’es du genre à prendre toutes les perches que je peux tendre sans faire exprès hein?
-On apprend à aimer ça.
Je pense que c’est déjà le cas.








