Chapter 1
Il faisait chaud cet après-midi-là. Une chaleur poisseuse, écrasante, typique d’un mois de mars à Abidjan. Le genre de chaleur qui fait coller les chemises aux dos, qui rend les sièges en plastique brûlants, et qui fait transpirer même les murs. Dans la cour du lycée Le Cocody, les élèves flânaient entre deux cours, accoudés aux balustrades, accroupis dans les recoins ombragés, ou regroupés autour des kiosques à friandises. Des voix s’entremêlaient, les rires fusaient, les bavardages flottaient comme une nappe sonore constante, vivante. Une ambiance typique d’après-midi oisif, entre paresse et exaspération.
— La fille du fond est jolie hein.
— Tu parles de qui ?
— Ahy, Grâce, toi aussi !
— Ouais, mais elle parle pas beaucoup.
— En plus, elle semble pas être intéressée par les garçons.
— Ah bon ? C’est peut-être parce que je n’ai encore rien tenté.
— Orrr, le grand Chris, le chouchou des nanas !
— Tu me crois pas ? Avant la fin du trimestre, je la ferai mienne.
— Humm... on attend de voir ça.
Je me suis redressé, les mains croisées devant la table en bois écaillée, un sourire au coin des lèvres, le visage un peu trop près de celui de Jo, mon pote de toujours. Ils me connaissent. Ils savent que quand je dis un truc, c’est pas pour faire joli. C’est parce que j’ai déjà commencé la partie dans ma tête.
Je n’arrive pas à croire que c`est petit là me sous-estime à ce point. Moi, Chris Irié, élève en terminale D au lycée Le Cocody. J’ai toujours été brillant. Et je dois remercier mes parents pour le corps qu’ils m’ont offert. Du haut de mes 1m90, je dépasse largement la plupart de mes camarades. Mon corps massif, sec, musclé, me donne une allure de fou. Mais surtout ce visage... merde, des fois, quand je me regarde dans le miroir, moi-même je me suis fan.
En plus de tout ça, j’ai eu un petit cadeau du bon Dieu. De toutes les façons, tout le monde le sait : garçon mince est toujours bien équipé. À peine 18 ans, mais je peux faire rougir Rocco.
Aujourd’hui, ma cible, c’est elle. Grâce. Elle est jolie. Tous les garçons autour la veulent. Elle a un mélange entre Skyny et Apouchou, pas très grande, des jambes fines, un corps harmonieux. Elle a de longs cheveux en nappy dressés comme une couronne, et quand elle sourit, même un peu, ça peut Dja. Mais bon, c’est rare.
Elle m’a toujours intrigué, mais aujourd’hui, encore plus.
Je l’ai repérée près du couloir de la salle B, le regard perdu dans son cahier. Le soleil déversait ses rayons blancs sur la cour, l’air était lourd de poussière et de parfum bon marché. Elle ne me voyait pas venir. Moi, je la fixais. Je préparais mon entrée. Le prof d’histoire nous avait mis dans le même groupe d’exposé. Une véritable aubaine. Merci mon vieux.
Je me suis approché tranquillement. Elle a levé les yeux. Pas un sourire, mais pas de rejet non plus. Neutre. Intrigant.
— Hello miss.
— Bonjour.
— Le prof d’histoire nous a mis ensemble pour l’exposé, mais je me rends compte que j’ai pas ton numéro. Comment on fait pour travailler, alors ?
Elle m’a regardé un court instant, a hoché la tête, a sorti son téléphone.
— Oui, c’est vrai. Tu peux le prendre.
Je lui ai tendu mon téléphone, tout sourire.
— Tu veux aussi le mien ?
— Si, bien sûr. Tu peux me rappeler ton prénom, s’il te plaît, pour que je t’enregistre ?
Attends... quoi ? Elle ne connaît pas mon prénom ? C’est une blague. Elle plaisante.
— Chris. Tu peux m’enregistrer sous le nom de Chris. Et mets un petit cœur.
Elle a souri. Un vrai sourire cette fois. Fugace, mais présent.
— Toi, c’est bien Grâce, non ?
— Oui, c’est ça.
Dans ce sourire, j’ai cru voir une promesse. Ou un avertissement.
Mais sur le moment, je n’ai retenu que le frisson dans mon dos.
Quand je me suis éloigné, je l’ai senti monter, ce petit goût amer sur ma langue. Une pointe de vexation. Elle ne connaissait pas mon nom. Moi, Chris Irié, la référence du lycée. Le gars que les filles s’arrachent, que les surveillants saluent avec indulgence, que même les anciens appellent « petit mais déjà grand ».
J’ai marché jusqu’à l’ombre d’un manguier, les mains dans les poches, en ruminant. Peut-être qu’elle bluffait. Peut-être que c’était sa façon de jouer.
Mais cette idée-là, que je n’avais pas encore conquis une fille comme elle, que je n’étais peut-être même pas dans son radar... ça m’a chatouillé l’orgueil.
Et là, j’ai su. Ce trimestre allait être plus intéressant que prévu.








