Les reflets de l'Ancien Monde - Le tombeau de glace

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Summary

Après une catastrophe de grande ampleur, une partie de l'humanité est retournée vivre auprès de la nature, abandonnant la vaste Neos, capitale technologique des Hommes. Parmi ces exilés que l'on nomma Reculés, certains individus, les Porteurs, gardent en eux des entités appelées Esprits. Pourtant indispensables à l'équilibre du monde, les Porteurs deviennent subitement la cible d'attaques conduisant à la mort d'une partie d'entre eux. Entre Neos et le monde Reculé, il s'agira de mettre un terme à la menace avant que tous les Porteurs aient été tués, tout en maintenant le fragile équilibre diplomatique entre les peuples.

Status
Complete
Chapters
46
Rating
n/a
Age Rating
18+

Partie I - Chapitre 1

Trois coups sourds frappés à la porte d’entrée sortirent Hiéronn de sa torpeur. Assis sur une chaise bancale dans la pièce principale, il leva ses yeux fatigués. Le silence retombait déjà dans sa demeure accablée par les ans, tant et si bien qu’il se demanda s’il n’avait pas rêvé. Il avait dû s’assoupir sans s’en rendre compte.

Coupant court à ses réflexions, les coups se renouvelèrent, plus francs. Hiéronn se leva alors, contourna la table de bois sur laquelle il était longuement resté avachi et marcha vivement jusqu’à l’entrée, en dépit de ses courbatures qui le faisaient souffrir.

En ouvrant la porte, il se retrouva face à un grand homme recouvert d’un long manteau dont la capuche lui couvrait le visage. Une pluie fine ruisselait sur ses épaules. La nuit était tombée depuis quelques heures, et le vent était déjà glacial.

— Aokura, le salua Hiéronn en s’écartant de la porte. Merci d’être venu.

— De rien, c’est naturel, répondit l’imposante silhouette en s’avançant sans hésiter à l’intérieur de la modeste demeure.

Aokura jeta un regard à ce qui l’entourait. La petite maison était plongée dans l’obscurité malgré les lueurs de la bougie et du feu de cheminée qui crépitait presque sans bruit dans le salon adjacent ; l’endroit restait fidèle à ses souvenirs.

Le nouveau venu abandonna son sac de voyage bien rempli près de la table. Il se laissa tomber sur une chaise, posa ses pieds sur une autre, ferma les yeux et fit basculer sa tête en arrière en poussant un long soupir de soulagement. Une cascade de cheveux blancs s’écoula de sa capuche pour atterrir souplement sur le sol.

— Bon, alors, lança Aokura. Pourquoi tu m’as fait venir ?

Hiéronn reprit place face à son invité et s’appuya sur la table avant de le regarder avec gravité :

— Je crois que de funestes jours s’annoncent, Aokura. J’ai vraiment besoin de ton aide.

Aokura rouvrit un œil, intrigué. Il se redressa et retira les mèches qui lui tombaient devant les yeux, dévoilant ainsi la marque noire sur son œil gauche.

— Tu as l’air fatigué, mon vieux, remarqua-t-il.

Hiéronn sourit tristement. Il aurait aimé que ce fût là son seul problème, mais son invité n’avait pas tort. Bien qu’il dépassât à peine la quarantaine, Hiéronn arborait déjà des traits fatigués, et ses cheveux bruns s’éclaircissaient. Il se sentait plus faible chaque jour, comme s’il entamait une douce descente jusqu’à son trépas.

— J’ai accompli la Passation il y a trois heures, déclara-t-il finalement en baissant les yeux sur ses poings serrés.

Aokura le dévisagea, stupéfait.

— Tu as fait quoi ?

Il jeta un regard machinal vers la main droite de son interlocuteur : son sceau de Porteur avait disparu.

Le silence s’installa dans la petite pièce. On n’entendait plus que léger battement de la pluie sur les carreaux ternis par le temps.

Aokura soupira et détourna le regard. Il n’y avait pas prêté attention au premier abord, mais des bagages avaient été rassemblés près de la table basse devant la cheminée. Son regard tomba ensuite sur un cadre photo récemment décroché. La marque sur le mur était encore visible, mais le cadre était à présent posé sur le meuble de l’entrée, de façon à rester visible. On pouvait y voir Hiéronn en compagnie de sa femme Ellen, dotée d’une impressionnante chevelure châtain à pointes noires. Devant eux se trouvait leur fille unique, portrait craché de sa mère.

— Je n’avais plus le choix, déclara finalement Hiéronn face au mutisme de son hôte. Je m’affaiblis de jour en jour. Si je ne l’avais pas fait aujourd’hui, j’aurais pris le risque de le laisser mourir avec moi. Et je devais garder suffisamment de forces pour pouvoir accomplir la Passation…

Il enfouit son visage dans ses mains. Aokura, préoccupé, le considéra sans mot dire. Il sortit d’une de ses sacoches un long et étroit calumet doré, dans lequel il émietta des herbes sèches.

— Tu aurais dû m’attendre, maugréa-t-il. Je suis sorcier, Hiéronn. Je t’aurais filé un coup de main.

Aokura alluma son calumet d’un simple mouvement de la main. Il tira longuement sur l’embouchure et recracha la fumée vers le plafond.

— Ce n’est pas que pour ça que je t’ai demandé de venir, avoua Hiéronn en occultant sa gêne vis-à-vis de la fumée. J’ai un service très important à te demander.

Aokura leva un sourcil. Son vieil ami le dévisageait avec un mélange de peine et de culpabilité.

Quoi donc ?

Je crois que les Porteurs courent un grave danger.

Pourquoi ça ?

Tu te souviens de l’incendie qui a ravagé l’île d’Euresias, il y a quinze ans ?

Je ne m’en souviens pas vraiment, j’étais jeune, mais c’est une histoire connue à Anethie. On a même recueilli la seule rescapée.

— Le Porteur d’Euresias est mort dans l’incendie. En emmenant son Esprit avec lui.

— C’est vrai... Mais ce n’est pas le premier Porteur à qui ça arrive.

— Penses-tu à Aslan ?

À ce nom, le regard d’Aokura s’assombrit.

— On ne sait toujours pas ce qui lui est arrivé, répliqua Aokura. Rien ne nous dit qu’il y a un lien entre Euresias et sa disparition.

— Certes, admit Hiéronn. Seulement voilà, Il y a quelques jours, les habitants de Godrin ont été massacrés.

Massacrés ?

Des bandits, parait-il.

Songeur, le sorcier détourna le regard, expirant lentement sa dernière bouffée de fumée opaque.

— Je n’aime pas ça, admit-il. Godrin est trop pauvre pour être ciblée par des bandits.

— Ils n’ont laissé aucun survivant. Ils ont même assassiné Calide, la Porteuse du village.

Aokura fut pris d’une quinte de toux.

— Tu penses que quelqu’un en veut à la vie des Porteurs ? parvint-il à articuler après être parvenu à récupérer son souffle. Et Euresias ? Tu ne penses quand même pas que cet incendie était prémédité ?

— Je ne le pense pas ; j’en suis certain. Même Allendil est de mon avis. Je lui en ai parlé il y a trois jours lorsqu’il est venu me parler de Godrin. Allendil… Le pauvre pourrait aller mieux. Il n’a pas d’enfant et craint de ne jamais trouver quelqu’un à qui léguer son Esprit.

— Je me demande comment il va s’y prendre, soupira Aokura en mettant son calumet de côté, la gorge en feu. La Passation n’est déjà pas facile avec quelqu’un de sa famille, mais j’ai entendu dire que c’était bien pire pour la faire à un étranger.

— Oui. Allendil a peur pour sa vie, et je ne peux pas le laisser comme ça. Je vais aller l’aider à trouver un moyen de léguer son Esprit, à une personne qu’on pourra ensuite mettre en sécurité. Nous partirons ensemble, Ellen et moi.

— Tu pars avec ta femme ? s’étonna Aokura. Et qu’est-ce que tu fais de la petite, du coup ?

Hiéronn baissa les yeux, les articulations blanchies à force de se triturer les mains.

— C’est ce que je voulais te demander, murmura-t-il. Maintenant que Nahru est une Porteuse, elle est elle aussi en danger. Elle est si jeune, elle n’a que quinze ans. J’ai peur de l’emmener avec moi. Vu mon état, je ne pourrais pas la protéger. Aokura…

Le sorcier fronça les sourcils, réalisant alors ce que son vieil ami attendait de lui.

— J’aimerais que tu emmènes Nahru avec toi.

Le calme régnait en maître sur le petit village endormi. Une porte s’ouvrit, laissant filtrer un rai de lumière dans l’obscurité. Une haute silhouette encapuchonnée franchit le seuil, une jeune fille profondément assoupie dans les bras. Une carriole tirée par un cheval de trait était arrêtée devant la maison. Sa conductrice adressa un bref regard au couple resté sur le pas de la porte. La silhouette déposa avec précaution la jeune assoupie dans la carriole, se retourna une dernière fois vers ses parents, et monta à son tour à bord. Les deux conjoints s’enlacèrent sans bruit lorsque le cheval se mit en marche, s’enfonçant avec son chargement dans la forêt ténébreuse, disparaissant avec leur fille unique dans le silence de la nuit.




LES REFLETS DE L’ANCIEN MONDE

LE TOMBEAU DE GLACE

Partie I



Son lourd sommeil la quittait peu à peu. Émergeant doucement du pays des songes, Nahru enfouit sa tête dans son oreiller en poussant un faible gémissement. Étrange. L’odeur n’était pas habituelle. Ses parents avaient-ils remplacé sa literie pendant son sommeil ? Intriguée, elle ouvrit doucement les yeux.

Elle se redressa d’un coup.

Elle n’était pas dans sa chambre. Il s’agissait d’une tout autre pièce, qu’elle n’avait jamais vue. Elle y comptait deux lits, incluant celui dans lequel elle s’était réveillée. À sa gauche, une fenêtre donnait sur de multiples toitures colorées. Le soleil était déjà haut dans le ciel parsemé de quelques nuages paresseux.

Le souffle court, Nahru osa poser ses pieds au sol et faire quelques pas timides sur le parquet. Pourquoi était-elle ici ? Comment y avait-elle atterri ? Elle tenta de rassembler ses souvenirs, mais ils ne remontaient qu’à sa chambre, dans sa petite maison, où elle s’était paisiblement endormie, comme chaque soir. Que diable s’était-il passé durant la nuit ? Avait-elle été enlevée ?

Elle prit une grande inspiration. Il fallait simplement qu’elle analyse calmement la situation avant de tirer des conclusions hâtives. Elle commença par constater – non sans soulagement – que sa nuisette grise, avec laquelle elle s’était endormie chez ses parents, ne l’avait pas quittée durant le voyage qu’elle avait dû faire à son insu. Il n’avait donc pas dû s’écouler beaucoup de temps entre sa dernière soirée chez elle et son réveil ; peut-être même qu’une seule nuit.

En levant les yeux pour apercevoir l’extérieur, dans l’espoir d’y reconnaître un quelconque détail familier, elle remarqua la présence d’un petit sac en bandoulière posé sous la fenêtre, auquel elle n’avait pas prêté attention en s’éveillant. Reconnaissant sa besace qui ne la quittait jamais, elle se précipita pour l’ouvrir. Elle y découvrit son petit couteau, sa tunique préférée, quelques mouchoirs et des remèdes concoctés par sa mère. Ses yeux tombèrent ensuite sur un autre sac, qu’elle identifia comme étant celui que son père utilisait parfois pour ses voyages. Il contenait ses propres vêtements soigneusement pliés. Quelqu’un l’avait donc transportée ici avec ses bagages ? Pourquoi ? Et où diable se trouvait-elle ?

Un craquement la fit sursauter. Elle retint un cri et tomba sur les fesses. Un homme grand et mince au visage allongé venait de franchir la porte au fond de la pièce. Son regard bleu ciel était assombri par la marque noire qui traversait son œil gauche, et il était vêtu d’une longue cape, presque aussi longue que sa chevelure blanche dont les pointes se baladaient à hauteur de ses genoux.

— Ah, t’es réveillée, constata Aokura d’un air maussade.

Nahru ne répondit pas. Elle se redressa tant bien que mal contre son lit, terrifiée, sans parvenir à quitter l’individu des yeux. Une myriade de questions se bousculait dans sa tête, mais la peur l’empêchait de réfléchir.

Aokura se massa la nuque, déstabilisé de susciter autant de crainte de la part de la jeune fille.

— C’est bon, arrête de flipper, maugréa-t-il. Je vais pas te bouffer. C’est ton père qui m’a demandé de t’emmener avec moi, alors tire pas cette tronche…

— Mon… père ? répéta Nahru d’une voix faible.

Aokura sortit une enveloppe des replis de sa cape et la lui tendit. Nahru hésita, son appréhension la poussant à ne pas faire le moindre geste. Le sorcier prit donc l’initiative de s’avancer vers elle. En réponse, Nahru recula vivement et se cacha derrière son lit en poussant un gémissement de terreur. Aokura laissa simplement tomber la lettre sur ses couvertures et fit demi-tour pour sortir de la pièce à grandes enjambées.

— On met les voiles dans dix minutes, annonça-t-il sur le pas de la porte. T’as intérêt à être prête.

Il claqua la porte derrière lui, et le silence retomba dans la petite chambre. Nahru resta un moment interdite, tentant de se remettre de ses émotions. Elle se redressa péniblement en s’aidant de la rambarde de son lit. Ses yeux tombèrent sur l’enveloppe, qu’elle ramassa et ouvrit précautionneusement. Elle en sortit une lettre, où elle reconnut l’écriture de son père.

« Nahru,

Je suis désolé d’avoir dû préparer tout cela sans t’en parler. Je m’affaiblis de jour en jour, et je ne pouvais pas prendre le risque d’entraîner mon Esprit avec moi. Ta mère et moi avons dû effectuer la Passation durant ton sommeil ; tout s’est bien passé. Nous voulions attendre ton réveil pour te dire au revoir et te souhaiter bonne chance, mais le temps joue contre nous. Tu n’es pas en sécurité au village. En attendant que je revienne te chercher, tu dois faire confiance à l’homme qui t’a emmenée avec lui. Il veillera sur toi le temps que la situation s’améliore.

Encore une fois, je suis désolé de ne pas avoir pu te parler de tout cela de vive voix. Quand nous nous reverrons, je te promets de ne plus rien te cacher de la sorte. En attendant, sois prudente.

À bientôt, ma fille, et bon courage. Ta mère et moi t’aimons de toutes nos forces. Ne l’oublie jamais.

Papa »

Machinalement, elle regarda à nouveau à l’intérieur de l’enveloppe. Elle en sortit une photographie datant de quelques années, où elle souriait entourée de ses deux parents. Elle relut la lettre plusieurs fois, pour se convaincre de ce qui y était écrit. Impossible. Pourquoi, si rapidement, sans prévenir ? Elle n’avait même pas eu le temps de se préparer, de leur dire au revoir… Combien de temps serait-elle loin d’eux ? Quant à cette histoire de Passation…

Se remémorant soudain les implications de ce rituel, elle se mit à regarder frénétiquement sur ses bras, ses jambes, elle se tordit pour essayer d’apercevoir son dos, puis se rua vers le mur près de son lit où un petit miroir était attaché. Face à son reflet, ses yeux s’écarquillèrent de stupeur. Lentement, elle porta une main à son visage et caressa lentement la marque qui s’était dessinée sur sa joue droite. Fine et ondulée, elle ressemblait à s’y méprendre à celle que son père avait gardée sur le dos de la main durant les longues années où il était Porteur.

Nahru resta un long moment à contempler son reflet. Elle était déjà Porteuse. Un Esprit habitait son être. La dernière fois qu’elle avait parlé de la Passation avec son père, ce dernier lui avait affirmé qu’il la ferait le plus tard possible, pour qu’elle n’ait pas à subir trop longtemps la pression de ce rôle. Cette conversation remontait à quelques mois à peine ; elle ne s’était pas imaginée un seul instant qu’elle hériterait de ce fardeau à l’aube de ses seize ans.

Elle se laissa tomber au sol, accablée. Elle qui n’avait presque jamais franchi les frontières d’Elantis, son village natal, se retrouvait désormais loin de tout ce qu’elle connaissait, apparemment menacée par quelque chose dont elle ignorait la nature, en compagnie d’un inconnu qui ne faisait pas beaucoup d’efforts pour se montrer empathique. Et pour ne rien arranger, elle ignorait quand elle aurait la chance de revoir sa famille. Son cœur se serra. Son poing aussi.

Elle se releva vivement, déterminée. Son père avait porté ce fardeau de longues années durant, aussi longtemps qu’il l’avait pu, et c’était à présent à elle, sa fille unique, de porter ce flambeau qui faisait honneur à leur famille. Elle prit une longue inspiration avant de se diriger vers son sac pour y chercher de quoi s’habiller. Elle revêtit sa tunique en lin couleur sable ainsi que son corsaire bleu. Une fois apprêtée, elle passa devant le miroir pour arranger sa chevelure en carré plongeant, redonnant de l’ordre à ses mèches châtain à pointes noires.

Ses cheveux bicolores étaient une preuve de son appartenance à l’un des clans de Reculés. Quand bien même les membres du sien avaient oublié leurs talents pour la métamorphose en animal, elle se sentait différente des hommes des cités, les résidents de Neos restés cloitrés dans leur bulle de béton après le Grand Cataclysme.

Nahru se retourna brusquement lorsque la porte de la pièce s’ouvrit une nouvelle fois, laissant réapparaître l’homme qui l’avait amenée jusqu’ici.

— C’est bon, t’es prête ? Alors on y va. Traîne pas, on a de la route à faire.

Nahru inspira profondément et s’avança de quelques pas pour faire face à l’individu qui la fixait d’un air méprisant

— Je peux savoir qui vous êtes ? Et si vous voulez que je vous suive, vous allez devoir me dire ce qui se passe.

En guise de réponse, Aokura claqua la porte de la pièce, faisant sursauter Nahru. Face au regard froid du sorcier, elle regretta son élan de témérité.

— On va mettre les choses au clair : mon identité n’a pas d’importance. Ton père m’a demandé de te garder avec moi le temps qu’il s’occupe de quelque chose. C’est tout. Moins tu poseras de questions inutiles, moins on perdra de temps.

Nahru ne sut trouver les mots pour répondre, abasourdie par l’attitude de son interlocuteur. Celui-ci profita de son silence pour sortir un calumet doré, qu’il prépara et alluma en la surveillant d’un regard réprobateur.

Nahru plaqua une main contre son nez, plissant les yeux, incommodée par la fumée nauséabonde. Plus le temps passait, et plus la perspective de devoir suivre cet individu était déplaisante.

— Dites-moi au moins où on est, mendia-t-elle. Et comment je suis arrivée là.

Face à son regard implorant, Aokura leva les yeux au ciel.

— On est à Sya, dit-il. C’est une connaissance de tes parents qui nous y a conduits cette nuit. Satisfaite ? Allez, on y va.

Nahru écarquilla les yeux. Sya était à une quarantaine de kilomètres d’Elantis ; c’était la plus grande ville proche de son village natal.

Elle tut ce qu’elle aurait volontiers répliqué si le dialogue lui avait été permis, mais à en juger par l’attitude de l’homme, elle n’aurait pas plus de réponses pour l’instant. Muette de rage, elle attrapa son sac et le jeta sur son épaule avant de suivre le sorcier à contrecœur. Elle profita d’être derrière lui pour lui lancer un regard noir. Elle n’allait pas se laisser faire. Elle obtiendrait ses réponses, puis elle rentrerait chez elle pour retrouver ses parents, et elle le laisserait vaquer à ses passionnantes occupations.

Tandis qu’ils descendaient de longs escaliers de planches grinçantes, elle constata qu’ils se trouvaient dans une auberge. Aokura salua l’homme qui tenait l’accueil d’un hochement de tête. De son côté, Nahru se hâta de sortir du bâtiment, fascinée par ce qu’elle apercevait à l’extérieur.

Elle s’avança sur la route, contemplant les alentours avec émerveillement. Elle observa les gens qui défilaient dans la rue par dizaines, les marchands qui hélaient les passants devant leurs étals, les quelques carrioles qui circulaient sur les pavés de pierre. La ville était charmante, avec de hautes maisons colorées et des lampadaires installés le long de la rue. Nahru sourit en voyant les enfants courir sur les trottoirs, sautiller autour de leurs parents et courir après les oiseaux qui s’envolaient sur leur passage. Les villageois penchés à leur fenêtre époussetaient leurs draps, faisaient sécher leur linge, arrosaient les fleurs qui embellissaient leurs balcons. Cette vision éclipsa brièvement sa frustration : pour la première fois de sa vie, elle découvrait la fameuse Sya, dont elle avait maintes fois entendu parler, sans jamais avoir l’occasion de s’y rendre. Combien de fois avait-elle rêvé par le passé de partir découvrir ce monde, ces couleurs, cette vie ?

Alors qu’elle se rapprochait des enseignes de l’autre côté de la rue, elle sentit une main attraper son bras et la tirer sans douceur dans la direction opposée. Emportée par son élan, elle faillit trébucher avant de se tourner furieusement vers Aokura.

— C’est quoi votre problème, au juste ? s’exclama-t-elle en reprenant la marche hâtivement devant lui. La communication c’est pas votre fort, hein ?

Aokura leva les yeux au ciel au lieu de répliquer. Il inspira dans l’embouchure de son calumet et, pressant la marche, s’avança dans la rue bondée.

Nahru serrait fortement la bandoulière de son sac : elle s’était rarement sentie aussi frustrée. Frustrée par l’étrangeté de la situation, et de ne même pas profiter un peu de sa présence à Sya. Après y avoir été emmenée de force, elle aurait trouvé correct que l’homme la laisse au moins visiter. Elle en venait à se demander si échapper à la vigilance de son compagnon de voyage n’était pas une option méritant d’être étudiée.

Brutalement, elle s’arrêta. Aokura, agacé, marcha jusqu’à elle.

— Tu me fais quoi, là ? maugréa-t-il.

Nahru lui fit face, déterminée, bien qu’elle ne se sentît pas vraiment de taille contre lui – ne fût-ce que parce qu’elle lui arrivait à l’épaule, et qu’elle devait lever la tête pour pouvoir le regarder dans les yeux.

— Répondez simplement à deux questions et je vous suis sans broncher, asséna-t-elle.

À son grand étonnement, l’homme ne protesta pas. Il se contenta de croiser les bras en tenant nonchalamment son calumet.

— Comment s’appelle la personne qui nous a amenés jusqu’ici, et comment s’appellent mes parents ?

Il leva les yeux au ciel.

— Raya d’Elantis, Ellen d’Elantis, Hiéronn d’Elantis. On peut y aller, maintenant ?

Nahru se tut, surprise de la rapidité et de l’exactitude de la réponse. Même si elle n’avait pas vu Raya elle-même, elle savait que cette dernière était une amie de sa mère et possédait en effet une carriole et un beau cheval de trait au caractère très doux.

Respectant son marché, Nahru accepta de reprendre la route, regrettant de ne pas avoir négocié quelques questions supplémentaires. Par exemple, « qui êtes-vous », « pourquoi est-ce que mes parents m’ont confiée à vous spécifiquement », « pourquoi une passation si tôt et sans prévenir », « quand comptez-vous me ramener à Elantis », ou encore, « avez-vous au moins l’intention de m’y ramener ».

Le brouhaha du centre-ville, particulièrement animé en cette fin de matinée, s’estompa à mesure que les deux voyageurs progressaient vers la périphérie du village. De là où ils se trouvaient désormais, ils pouvaient apercevoir les champs qui bordaient la ville. Nahru se laissa distraire par les paysages bucoliques qui s’offraient à son regard, les champs de céréales bordées de haies champêtres, les bosquets et les vergers. Cela lui rappela immédiatement la campagne d’Elantis. Elle se rappelait du bonheur que lui procurait la valse des épis de blé sous le vent du soir, les étoiles naissantes qui se reflétaient dans les étangs, le calme et le silence. Elle se sentait alors loin de tout, au plus proche de ses racines, et avait l’impression de ne faire qu’une avec la nature.

C’est à ce moment que, recevant une partie de la fumée d’Aokura dans la figure, elle revint à la réalité. Elle toussa et le fusilla du regard. Il ne faisait même pas attention à la direction dans laquelle sa fumée partait. Décrétant qu’elle avait été suffisamment patiente pour mériter quelques réponses complémentaires (elle avait tout de même accepté de marcher une dizaine de minutes sans se plaindre et ce n’était pas rien), elle décida d’opter pour une nouvelle stratégie. Elle trottina innocemment pour rattraper l’homme et entama la conversation avec une voix mielleuse.

— Dites, vous ne m’avez toujours pas dit qui vous étiez. Et on peut savoir où on va ? J’aimerais vraiment comprendre…

— Tu m’emmerdes, à la fin.

Nahru sentit son visage se crisper sous la colère. Frissonnante de rage, elle fouillait à toute vitesse dans son sac à insultes lorsqu’elle dut s’arrêter pour éviter de percuter Aokura, qui s’était brusquement stoppé au beau milieu du chemin. Il regardait une jolie bâtisse de briques ornée d’une grande horloge.

Une gare ferroviaire. Le cœur de Nahru bondit dans sa poitrine.

Sans attendre Aokura, elle se précipita à l’intérieur du bâtiment, comme si sa colère et sa frustration s’étaient envolées. Elle ne put retenir une exclamation de joie lorsqu’ils arrivèrent quelques instants plus tard sur l’unique quai de la gare, après que son compagnon de voyage se fut procuré deux billets de train.

Nahru guettait fébrilement le chemin de fer, espérant voir arriver d’un côté ou de l’autre l’une de ces imposantes machines de fer qu’elle n’avait pu admirer que dans ses livres, et qui permettaient aux gens et aux marchandises de voyager en un rien de temps sur de si longues distances.

— On a le temps, l’informa la voix d’Aokura derrière elle. Il ne passera pas avant une bonne heure.

Nahru se tourna dans sa direction. Il s’était affalé sur le banc le plus proche, son calumet à la main, entouré des nombreux sacs de voyage qu’il portait.

Nahru le rejoignit, ravie de pouvoir elle aussi poser sa besace dont la bandoulière avait endolori son épaule. Elle étira ses jambes avec un gémissement volontairement bruyant, mais cela ne fit aucunement réagir Aokura, qui semblait déjà perdu dans ses pensées.

Elle le dévisagea longuement, se remémorant le message de son père. Cette personne était forcément l’une de ses connaissances proches, pour que Hiéronn lui confie sa protection. Plus elle le regardait, plus elle avait l’impression de l’avoir déjà vu. Plus encore, elle était particulièrement intriguée par la marque noire qu’elle distinguait sur sa paupière gauche, qui ressemblait à deux griffes asymétriques, et qu’elle supposait être un tatouage. Les deux griffes grimpaient jusqu’à son sourcil et une seule d’entre elles dépassait sous son œil, s’étirant jusqu’à la partie supérieure de sa joue.

Néanmoins, ce n’était pas son physique atypique qui la perturbait. Depuis son réveil, et a fortiori depuis qu’il était à proximité d’elle, elle avait une sensation étrange. Elle n’aurait pas su la décrire avec exactitude, mais elle avait l’impression qu’elle était capable de ressentir la présence de l’homme, de savoir s’il était devant ou derrière elle, sans avoir besoin de le regarder. Elle n’y avait pas prêté attention au premier abord, mais ce qu’elle avait pris pour un effet secondaire de sa confusion après son réveil cachait peut-être autre chose. Mais quoi ?

Le sorcier finit par tourner les yeux vers elle, constatant qu’il se faisait épier depuis cinq bonnes minutes.

— Quoi ? lança-t-il avec dédain.

— Je vous ai déjà vu, non ? répliqua Nahru, résolue à ne pas se laisser impressionner.

— Peut-être. Mais à chaque fois que je venais voir ton père, t’étais soit absente, soit terrée dans ta chambre.

Nahru alla répliquer, mais se ravisa pour se mettre à réfléchir. C’était donc bien un ami de son père. Quelqu’un qui était déjà venu chez elle…

Soudainement, ses souvenirs firent irruption pour lui apporter la réponse qu’elle cherchait.

— Vous me faites penser à un loup qui venait parfois rendre visite à mon père ! dit-elle en se redressant. Mais il avait des oreilles de loup, contrairement à vous, et pas de…

Elle mima grossièrement la marque sur l’œil de son interlocuteur.

— Les Loups d’Anethie peuvent choisir de montrer leurs oreilles animales ou humaines, expliqua-t-il. Ou même de se transformer complètement. La métamorphose, tu connais pas ?

Nahru ouvrit la bouche sans répondre. Elle ne s’était pas trompée. Elle se remémorait les deux Reculés qui venaient parfois leur rendre visite : un adulte qui devait avoir l’âge de son père, et un plus jeune – probablement son fils. Ils avaient une apparence parfaitement humaine, si l’on omettait leurs oreilles canines et leur queue de fourrure blanche. Leurs yeux d’un bleu aussi intense que celui du ciel, ils portaient tous deux une longue chevelure lisse et immaculée.

À l’époque, sa timidité était telle qu’elle restait cachée dans sa chambre lorsque les deux loups étaient de passage. Elle se rappelait même d’une fois où elle avait tenté d’entrer dans le salon alors que les deux voyageurs s’y trouvaient. Le plus jeune des deux lui avait souri et tendu la main ; pour toute réponse, Nahru avait fait volte-face et s’était enfuie en courant. Cela faisait bien des années que le duo n’était pas repassé par chez elle.

— Au fait, qu’est-ce qu’il t’a dit de beau dans sa lettre, le paternel ? lui demanda soudainement Aokura d’un ton railleur, la tirant de ses réflexions. Dis-moi qu’il a pensé à mettre un mode d’emploi…

Nahru fut tellement surprise qu’il poursuive lui-même la conversation qu’elle n’eut aucune envie de relever la provocation. Elle repensa plutôt à ce que son père lui avait appris. Cette Passation qu’elle n’avait absolument pas vue venir. Elle serra les bras autour de ses genoux en baissant les yeux.

— Je ne comprends pas ce qu’il se passe, admit-elle. Pourquoi faire la Passation si soudainement, sans m’en avoir parlé avant ? Pourquoi ne m’a-t-il rien dit ?

— Il n’a pas eu le temps, répondit simplement Aokura. Et dès qu’il aura fait ce qu’il a à faire, je pourrai te ramener chez toi et tu me ficheras enfin la paix.

— Qu’avait-il à faire ? répliqua Nahru en ignorant une nouvelle fois les sarcasmes du sorcier.

— Rien de passionnant.

— Je vous jure…

Nahru s’affala sur le banc en poussant un long soupir. Elle allait devoir changer de méthode pour tenter de gagner le respect de son accompagnateur.

— Vous devriez avoir un peu plus de considération pour moi, enchaîna-t-elle. Je suis Porteuse après tout. Je suis indispensable à ce monde.

Aokura lui jeta un regard amusé qu’elle ne remarqua que du coin de l’œil. Il se contenta d’un bref sourire en guise de réponse.

— Indispensable, répéta-t-il. Tu sais pourquoi, au moins ?

— Bien sûr, répondit-elle immédiatement. Mon Esprit contribue à tous nous protéger.

— Nous protéger de quoi ?

Elle jeta un regard vers lui, agacée. Allait-il jusqu’à remettre en cause son statut de Porteuse, et l’importance titanesque que cela représentait ?

— D’un autre cataclysme, évidemment, asséna-t-elle.

Aokura ne réagit pas immédiatement à sa réponse. Son regard s’était perdu au loin.

— Le grand cataclysme, reprit-il. Cela va bientôt faire mille ans que l’humanité dit l’avoir traversé. Mais en fin de compte, nul ne sait réellement ce dont il s’agit. Sauf si ce secret est transmis de Porteur à Porteur ? ironisa-t-il ensuite en jetant un regard malicieux à Nahru.

Il n’avait pas l’air de prendre tout cela très au sérieux. Et il prétendait être là pour veiller sur elle ? S’il ne croyait pas au fait que les Porteurs et leurs Esprits assurent l’équilibre de leur monde, pourquoi donc ne la laissait-il pas tranquille ?

— Allons, je suis sûre que vous savez ce que c’est, répliqua-t-elle. Quelqu’un de si visiblement cultivé que vous ne peut ignorer un fait pareil.

— J’aimerais que tu aies raison, répondit Aokura avec un sourire. Mais je ne suis pas certain que nous aurons la réponse un jour. Peu importe, à vrai dire. Qu’importe si l’Ancien Monde prospérait sans les Esprits. Le fait est que nous devons les protéger aujourd’hui. On en est tous conscients. C’est presque devenu instinctif.

Nahru ne répondit pas. Elle fut troublée par cette réponse, qui l’amenait indirectement à remettre en question un précepte qu’on lui avait dicté toute sa vie.

— Vous pensez que… Que les Esprits pourraient n’être aucune utilité à ce monde ?

— Il doit y avoir une raison solide pour que les Reculés décident tout à coup de porter avec eux et durant toute leur vie des entités dotées de pouvoirs qui les dépassent. Et comme ils ne peuvent visiblement en tirer aucun bénéfice, pourquoi auraient-ils fait tout cela si les Esprits ne conféraient pas un avantage certain ? Leurs pouvoirs nous sont abstraits, mais bien réels. On dit que notre monde est de nouveau vivable grâce à eux. Je ne sais pas s’il le serait sans. Personne ne peut le dire. Ça devrait suffire à nous convaincre de veiller sur eux, comme ils ont veillé sur nous.

En guise de conclusion, Aokura fit passer à sa protégée une sacoche contenant une miche de pain et quelques fruits. Il avait failli oublier qu’il avait prévu un encas pour la route. Nahru s’en saisit prestement ; la contemplation de nourriture eut pour effet de lui faire réaliser que son ventre criait famine. Sans attendre, elle s’attaqua à son repas avec plaisir, sans pour autant parvenir à oublier ses nombreux questionnements et son trouble profond. Ils garderaient une petite place dans son esprit pendant encore un temps, au moins jusqu’à ce qu’elle puisse revoir ses parents, et retrouver sa vie normale.

Après une heure d’attente, ils entendirent un sifflement. La cheffe de gare s’était avancée sur le quai et veillait à ce que les quelques voyageurs présents s’éloignent de sa bordure.

Nahru bondit sur ses pieds et s’empara de sa besace. Aokura suivit rapidement le mouvement, davantage pour surveiller Nahru que par crainte que le train ne reparte sans eux.

L’imposante machine s’avançait lentement sur les rails, dévoilant sa locomotive fumante et sa lourde carcasse métallique. Longue de plusieurs dizaines de mètres, elle possédait de nombreuses voitures sobrement décorées, et ses vitres laissaient apparaître des sièges rudimentaires qui donnèrent pourtant à Nahru l’envie irrépressible d’aller s’écrouler dessus.

Malgré l’étrangeté de sa situation, elle avait été contente de faire un petit voyage et de découvrir Sya. Cependant, la perspective de monter à bord d’un train avait une tout autre dimension dans son esprit. Ces engins massifs, dragons d’acier dévoreurs de charbon, n’étaient pas fréquents dans le monde reculé. Elle avait même perdu espoir, au fil des années, d’embarquer dans un wagon un jour. Finalement, son rêve qu’elle avait longtemps cru enterré était sur le point de se réaliser.

Nahru attendait que le train s’arrête complètement avant de monter dans une voiture, mais Aokura la retint par le bras. Surprise, elle constata qu’il observait deux hommes en uniforme gris neosien monter dans la voiture adjacente. Méfiant, Aokura préféra s’éloigner d’eux et emmena sa protégée vers la toute dernière voiture. En temps normal, il n’avait pas la moindre raison de se méfier des Neosiens, mais il avait été certain d’apercevoir des armes à feu à leur ceinture. Sachant qu’ils avaient l’interdiction formelle d’en faire usage hors de Neos, c’était mauvais signe. Peut-être veillaient simplement sur un convoi important, mais dans le doute, Aokura préférait rester sur ses gardes.

Nahru ne broncha pas et suivit Aokura, grimpant dans la voiture avec enthousiasme. Bientôt appuyée de tout son poids sur la rambarde extérieure, sa besace à ses pieds, elle épia la cheffe de gare qui faisait sa ronde le long du quai, guettant le moment où elle signalerait le départ du train. Aokura, lui, ne s’en préoccupait pas le moins du monde. Accoudé à la rambarde à côté de Nahru, il observait le paysage tout en épiant régulièrement les passagers installés dans leur voiture, guettant d’éventuels hommes en uniforme gris.

— Vous pouvez aller vous asseoir à l’intérieur si vous voulez, lança Nahru joyeusement. Ça ne me dérange pas de rester ici toute seule !

Aokura tourna son regard vers elle, songeur.

— Je vais rester là, dit-il.

— Comme vous voulez !

Elle se mit à chantonner, gigotant ses jambes tout en restant solidement appuyée sur la rambarde. Aokura n’eut même pas le courage de lui faire quelque remarque désobligeante pour tempérer son enthousiasme.

Lorsque la locomotive siffla et que la cheffe de gare fit de grands gestes pour annoncer leur départ, Nahru crut que son cœur allait s’envoler. Elle se sentit aussi légère qu’un oiseau quand le wagon amorça son mouvement, accélérant progressivement. Au bout de quelques minutes, le paysage se mit à défiler à toute allure autour d’elle, mariant les formes et les couleurs en une peinture abstraite.

— Ce train va à Helem, dit alors Aokura.

Stupéfaite que l’information lui soit parvenue sans même qu’elle ait à la demander, Nahru resta brièvement ébahie.

— Helem ? répéta-t-elle. La ville minière, c’est ça ? Et… on va y faire quoi ?

— Je dois aller retrouver un chef de clan qui vit dans la forêt d’Anethie juste à côté. Nous avons à parler, lui et moi.

— Et vous avez besoin de moi pour ça ? s’étonna Nahru.

— Non, ce n’est pas tout à fait ça... Mais il y a quelque chose d’important que je dois mettre au clair. Et que tu le veuilles ou non, je t’emmène avec moi.

Nahru savait qu’elle ne pourrait pas en apprendre davantage pour le moment. Néanmoins satisfaite de ces quelques informations, elle se concentra à nouveau sur les sensations nouvelles que lui procurait ce voyage inattendu. Les soubresauts du wagon ne l’importunaient pas le moins du monde, pas plus que les puissants rugissements de la locomotive. Bien qu’elle éprouvât encore quelque ressentiment à l’égard de son compagnon de voyage qui ne faisait pas beaucoup d’efforts pour être vivable, elle ne ressentait pas la moindre appréhension pour la suite de son périple. Même sa destinée de Porteuse ne l’effrayait pas. Au contraire, elle se sentait vivante car dotée pour la première fois de sa vie d’une importante responsabilité : garder cet Esprit précieusement au fond d’elle, le protéger, pour qu’il continue d’assurer l’équilibre de ce monde qu’elle avait hâte de découvrir.

Le vent frais balayait son visage. Aokura avait détourné la tête ; il s’était remis à fumer.

Nahru ferma les yeux.