Le Talisman du Silence
Il y a une beauté étrange dans les ruines. Je la déteste.
Le vent glisse entre les pierres brisées comme s’il cherchait encore des choses à emporter. Des toits éventrés, des silhouettes d’arbres calcinés, des traces de griffes dans les murs. La ville a été rongée de l’intérieur. Pas un cri, pas un corps. Juste le silence, épais comme de la boue, et l’odeur âcre du Néant.
J’avance seul au milieu des décombres, les mains dans les poches, les bottes salies par une poussière qui refuse de s’effacer. On m’a prévenu : l’endroit est vide. Le danger, théoriquement, passé. Je suis là pour observer, noter, rapporter. Le Conseil veut des faits. J’aurais préféré leur livrer des mensonges.
Un soupir m’échappe alors que je m’arrête devant un pan de mur effondré. Une inscription est encore visible, à moitié rongée par l’impact : “Que la lumière protège ceux qui résistent.” Je ris, sans joie.
— La lumière a clairement foutu le camp, ici.
Je m’accroupis, pose une main contre la terre fendillée. Je sens encore des résidus de magie, des frémissements telluriques disloqués. Ma magie, liée à la Terre, réagit par vagues muettes, comme un chien battu flairant les ruines d’un foyer. Ça pulse. Faiblement. Le sol est malade.
Je me redresse et, sans y penser, je porte la main à l’intérieur de mon manteau. Mes doigts trouvent l’objet immédiatement, à sa place habituelle, contre ma poitrine. Une pierre noire, veinée d’un or mat, fendue en son centre. Froide. Silencieuse.
Je la sors, la contemple à la lumière terne de l’après-midi.
— Je devrais la jeter. Sérieusement.
Je ne le ferai pas.
Ce talisman, Dan me l’a donné trois ans plus tôt, au terme d’une mission qui a failli nous tuer tous les deux. Officiellement, c’était un outil. Une pierre d’ancrage enchantée, faite pour stabiliser la magie en cas de perte de contrôle. Mais je me souviens parfaitement de son geste, ce jour-là. Sec, brutal, presque agacé.
— Prends ça. Tu dégages trop d’énergie, tu vas nous faire exploser.
Aucun merci. Aucun regard. Mais il m’a sauvé la vie. Et depuis, je porte ce rappel collé au cœur comme une brûlure volontaire.
Je replace lentement la pierre dans ma poche intérieure. Ce n’est pas de la sentimentalité. C’est… autre chose. De l’orgueil. Ou peut-être une forme d’humiliation si bien polie qu’elle brille. Je ne lui ai jamais rendu le talisman. Il ne m’a jamais demandé de le faire.
Et maintenant, évidemment, on nous a envoyés ensemble. Encore.
La mission ? Enquêter sur l’état de cette ville après une attaque du Néant, dresser un rapport pour le Conseil. J’ai reçu l’ordre comme on reçoit une claque.
“Vous formez un binôme efficace. Faites abstraction de vos différends.”
J’ai répondu avec un sourire. Ce qui, dans mon langage, équivaut à un “allez mourir”.
Un bruit de pas derrière moi me tire de mes pensées. Pas lourds. Maîtrisés. Reconnaissables entre mille. Je n’ai même pas besoin de me retourner.
— Bien sûr, je grogne. Lui.
Dan est là.
— Caleb.
Sa voix fend l’air comme un silex contre la pierre. Pas un salut. Pas une question. Juste mon nom, prononcé comme une accusation tranquille.
Je ne me retourne pas. Pas tout de suite. Je préfère lui laisser le plaisir de mon silence, de mon mépris soigneusement poli. Dan est doué pour entendre ce qu’on ne dit pas. Et moi, je suis doué pour le faire taire sans parler.
— T’as pris ton temps, dis-je en me redressant.
Je fais face. Il est là, grand, droit, les épaules tendues sous sa cape. Sa barbe de trois jours découpe ses traits durs, et ses yeux, ces foutus yeux, ont toujours cette teinte impossible : une tourmaline noire tachetée d’or. Il ne dit rien. Il m’évalue. Et je le laisse faire. Que ça l’épuise.
— Le Conseil m’a fait faire un détour, répond-il enfin. Une autre zone à vérifier avant celle-ci.
Je hausse les sourcils.
— Bien sûr. Tu dois être ravi de me retrouver.
Un souffle. Peut-être un soupir. Mais son visage ne bouge pas.
— Tu comptes collaborer ou me ralentir ?
Je souris, un peu trop. C’est ma réponse.
Nous commençons à marcher côte à côte dans les rues éventrées. Le silence entre nous est comme du verre craquant sous les pas. J’ai envie de le briser juste pour entendre le bruit. Il ne me regarde pas. Je ne le regarde pas non plus, mais je note tout : la façon dont il garde une main près de sa lame, le léger plissement entre ses sourcils, sa mâchoire tendue.
— Ils pensent qu’il y avait une brèche ici ? demandé-je.
— Oui. Le flux est instable, mais encore actif. On devrait rester vigilants.
— Charmant programme.
Je m’arrête devant ce qui reste d’une maison. Le toit s’est effondré, le sol est fendu, des meubles brisés gisent sous la poussière. Je m’approche d’un mur partiellement debout, pose mes doigts sur la pierre.
Ma magie entre en contact avec elle, et une onde monte le long de mon bras. C’est subtil, presque douloureux. Des traces du Néant sont encore là, accrochées comme du poison au fond des veines du sol. Ça me donne la nausée.
— Ça va ?
Je relève la tête. Dan me fixe. Il a bougé. Un peu trop vite.
— T’inquiète pas, je réponds en me redressant. Je tiens debout. Pour l’instant.
Il ne commente pas. Je déteste ça. Parle, bon sang. Dis quelque chose.
Mais non. Il continue. Je le suis.
Nous passons des ruelles éventrées, des maisons ouvertes comme des blessures. Parfois, je m’attarde. Je ressens des choses que je ne veux pas nommer. Il ne dit rien. Il est lisse, maîtrisé. Insupportable.
— Tu sais, je pensais que tu refuserais la mission.
— J’y ai pensé.
— Et ?
— J’ai accepté.
— Quel sens de la narration.
Il ne répond pas.
Le soir tombe quand on établit un camp précaire à l’entrée de la ville. Une tente, un feu faible, et ce silence… toujours. Je sens la fatigue me mordre les muscles, mais mon esprit refuse de se taire.
Je le sens près de moi. Trop près. Il ne me touche pas, mais l’air entre nous est chargé.
Alors je le fais. Je sors le talisman.
Juste pour voir.
Je le tiens entre mes doigts, le fait tourner. La pierre noire brille doucement sous la lueur du feu.
— Tu l’as gardé.
Sa voix est basse. Pas surprise. Pas vraiment.
Je me fige. Puis je tourne lentement la tête vers lui.
— Tu croyais que je l’avais jeté ?
Il ne répond pas tout de suite. Il me regarde. Longtemps. Puis :
— Non. Je crois que je ne savais pas ce que je voulais que tu en fasses.
Je ris. Un son court, amer.
— C’est bien, ça. Fidèle à toi-même. Toujours dans l’entre-deux.
Il fronce légèrement les sourcils. Son regard se baisse vers la pierre. Et moi, je me tends. Parce que je sais ce que ce regard veut dire.
Il n’a jamais oublié, lui non plus.
Il ne dit rien. Évidemment. Il reste là, les yeux fixés sur le talisman comme si je venais de le jeter dans les flammes à ses pieds. Et je sais ce qui va suivre. Je l’ai vu venir à des kilomètres. Et pourtant, je ne bouge pas.
— Tu comptes me le rendre ?
Je relève la tête, le regarde. Mon cœur bat trop vite. Je ne veux pas qu’il l’entende.
— Tu le veux ?
— C’est à toi de décider.
— Tu veux que je choisisse maintenant ? Après trois ans de silence ?
Dan reste impassible, mais ses yeux ne mentent pas. Ils brillent. Et pas de colère, pas vraiment. D’autre chose. Quelque chose qui me donne envie de crier.
— T’étais là, tu te souviens ? Tu me l’as balancé comme un bout de viande. “Prends ça, tu vas exploser.”
Je ris. C’est nerveux, moche.
— J’aurais pu le jeter. Je crois même que j’ai essayé. Mais je l’ai gardé. Pas parce que je t’apprécie. Pas parce que je suis un foutu sentimental. Mais parce que ce truc m’a sauvé la vie. Et que c’était toi.
Dan serre la mâchoire. Il détourne enfin le regard.
— Je ne savais pas quoi dire. Ce jour-là.
— Tu n’avais qu’à rien dire. C’est ce que tu fais de mieux.
Le silence retombe, lourd. Je me déteste de lui avoir dit ça. Et je me déteste de m’en vouloir.
— Caleb…
— Laisse tomber.
Je me lève, repousse ma couverture, fais quelques pas hors du camp. L’air est plus froid ici. Ou peut-être que c’est moi. Je m’éloigne du feu, de lui, de tout ce que je viens de dire. Je suis à bout. Et le sol gronde sous mes pas. Ma magie réagit à ma colère. Je la contiens mal.
C’est alors que je le sens. Un souffle anormal. Une pression sur ma nuque. Trop tard.
Le sol craque. L’air se plie. Une vague noire surgit de l’ombre, une déchirure mouvante, un reste du Néant qu’on pensait disparu.
Je recule, lève les bras, tente de sceller le sol sous moi. Mais mes doigts tremblent. La terre m’écoute mal. Le talisman est trop loin. Sur la pierre, je glisse.
Puis un bruit. Un cri. Une rafale me percute, me pousse de côté. Et lui. Dan. Devant moi.
Il affronte l’ombre comme une tempête vivante, le vent hurlant autour de lui. Il n’hésite pas. Il est magnifique, brutal, tranchant. Il repousse l’entité vers les murs brisés, la force à battre en retraite. Il ne s’arrête que lorsque le silence revient.
Et moi, au sol, blessé. Le souffle court. Du sang sur ma paume. Je déteste sa silhouette floue entre mes paupières.
— Tu bouges pas, dit-il en s’agenouillant près de moi. T’as pris cher.
— J’ai connu pire, je grogne. Sûrement.
Il me soutient, vérifie mes côtes. Son toucher est sûr. Trop sûr.
— Arrête de me regarder comme ça, je murmure.
— Comment ?
— Comme si j’étais un truc que t’as failli perdre.
Il ne répond pas. Pas tout de suite.
— C’est ce que t’es.
Je ferme les yeux. C’est pire que le Néant, ce qu’il vient de dire. Et pourtant, une part de moi respire mieux.
Je sens sa main sur la mienne. Quelque chose passe. Lent. Calme. Incontrôlable.
Je serre les dents.
— J’aurais préféré que tu continues de te taire.
Il rit. Une vraie fois. Et je crois que je souris aussi. Juste un peu.
Le matin est plus clair. Trop, peut-être.
Je reste allongé un moment, le regard perdu dans les mouvements du vent dans les feuilles brisées. Dan est assis contre une pierre, bras croisés, tête baissée. Il ne dort pas, bien sûr. Aucun Imaginaire ne dort. Mais il est là, immobile, les yeux fermés, comme s’il essayait d’échapper au monde quelques instants.. Son souffle est lent, maîtrisé. Même dans son immobilité, il reste ce roc impossible à éroder. Ou à atteindre.
Je ne devrais pas le regarder. Je le fais quand même.
Le talisman est revenu contre ma poitrine. Je l’ai glissé sous ma tunique, là où il repose toujours, là où personne ne le voit. Il a une chaleur étrange, ce matin. Peut-être que c’est moi. Peut-être que c’est lui.
Il tourne lentement sa tête vers moi. Ses yeux sont calmes. Il ne dit rien. Je ne dis rien non plus. On replie le camp sans échanger un mot.
Il me jette un coup d’œil quand je grimace en ajustant mon épaule blessée.
— T’aurais pu mourir hier soir, dit-il finalement.
— C’est charmant de commencer la journée comme ça.
Il ne répond pas. Il attend. Je le sais.
— Mais j’suis pas mort, je lâche. Et t’étais là. Comme toujours.
Il hoche la tête. Presque imperceptiblement. Puis on marche.
La ville est toujours silencieuse, figée. On s’arrête sur la place centrale. Là où le Néant a frappé le plus fort. Dan s’agenouille, pose une main contre les pavés. Sa magie glisse dans l’air comme un frisson. Le vent l’entoure, doux, précis.
Je reste en retrait. Pour une fois, je ne dis rien.
Quand il se redresse, il dit simplement :
— Il n’y a plus rien ici. C’est fini.
Je regarde autour de nous. Et je le crois.
— Tu crois que le Conseil va nous renvoyer ensemble ?
Il me regarde, droit dans les yeux. Il a ce petit pli entre les sourcils, celui qui n’apparaît que quand il doute.
— Je sais pas. Tu le supporterais ?
Je souris.
— J’ai survécu à pire. Notamment à toi.
Il sourit aussi. Ce n’est pas une blague. Pas vraiment.
On reste là un moment. Puis je sors le talisman.
— Tu le veux ?
Il fronce les sourcils. Hésite. Puis s’approche. Sa main effleure la mienne, mais ne prend rien.
— Non. Il est à toi.
— Tu me l’as donné.
— Je sais.
Je baisse les yeux sur la pierre.
— Pourquoi ?
Il prend son temps. Comme toujours.
— Parce que tu tremblais. Parce que t’allais exploser. Parce que j’avais peur. Et j’ai préféré te donner quelque chose que je savais solide, au lieu de dire ce que je pensais.
Je relève les yeux. Il est là. Vraiment là.
— Et maintenant ?
— Maintenant je pense que j’aurais dû parler. Mais si je le fais maintenant… tu m’écouteras ?
Je garde le silence un instant. Puis je glisse le talisman dans ma poche.
— Peut-être. Mais pas tout de suite.
Il acquiesce. Lentement.
Alors je tends la main. Pas pour le talisman. Pour lui.
Et cette fois, il la prend.
On reste là, au milieu des ruines. Deux Gardiens. Deux silences. Une promesse, peut-être. Rien n’est réparé. Mais tout est possible.
Et c’est déjà pas mal.
🌒Note de l’auteur·e🌘
Cette histoire est née d’un défi autour du mottalisman— mais elle a vite pris une toute autre ampleur.
Je n’avais pas prévu que Caleb et Dan prendraient autant de place. Leur colère, leur pudeur, leur façon d’aimer à contretemps… Tout m’a échappé, et j’ai simplement suivi.
Merci de les avoir lus.
Et s’ils vous restent un peu sous la peau… alors, c’est qu’ils ont trouvé leur place.
Eryndis