Chapter 1
Il fait froid, pas ce froid qui pique, non. Celui qui s'infiltre doucement, qui colle à la peau comme un souvenir qui veut pas crever. Marina marche. Ses baskets déchirées crissent contre le trottoir trempé. Elle tire sur les manches de son hoodie trop grand. ll appartenait à sa mère. Il ne sent plus rien maintenant, juste le passé qui pourrit lentement.
Ses pensées tournent en boucle.
"T'es bonne à rien, Marina."
La voix de son père, crachée comme un coup de ceinture,
"Tu veux faire la grande ? Vas-y, dégage."
Porte claquée. Silence. Trois sacs poubelle, un vieux téléphone, un carnet à moitié brûlé. C'est tout ce qu'elle a pris en partant.
Elle n’a que 19 ans. Aucun diplôme. Aucune adresse fixe. Elle dort chez des connaissances, dans des halls, parfois dans un squat au nord de la ville. Elle ne demande plus d'aide. Elle sait ce que ça coûte : la pitié, les regards qui te pèsent, les mains qui glissent là où elles devraient pas.
Elle marche, pas parce qu'elle sait où aller. Juste pour sentir ses jambes bouger. Elle regarde les gens. Ils ont des courses Des couples. Des rendez-vous. Des appels à passer. Elle a rien de tout ça. Juste un sac à moitié vide avec quelques clopes volées, un briquet rose fendu, et un sachet de pain rassis.
Une rue. Un virage. Deux mecs déboulent. Rapides. Un des deux la frôle et attrape son sac. Elle se retourne à peine. Le geste est fluide, presque chorégraphié.
Et elle crie:
- Attendez !
Pas de panique. Pas de colère. Juste ça:
- Prenez plus...
Les mecs ralentissent. Un d'eux tourne la tête. Il la regarde. Fronce les sourcils. Elle tient son regard, fixement, comme si elle le défiait. Comme si elle le suppliait de faire pire. Son pote revient vers elle, un sourire aux lèvres. Marina lui tend son vieux téléphone à moitié cassé, et ce qu'il lui reste d'argent. Pas grand-chose. Rien, en vrai.
Puis elle traverse. Comme si rien n'avait de sens. Comme si elle n'attendait plus rien. Elle entend la voiture. Elle sent son coeur ralentir. Elle avance. Droit devant. Lumière vive. Klaxon.
Et une main. Forte. Rapide. Elle la tire en arrière. Elle se retourne, le souffle coupé.
- T'es aveugle ou quoi ?!
C'est le voleur. Il la fixe. Pas comme un mec fixe une fille. Comme un mec fixe une folle.
- Taurais pu te faire écraser ! il crie.
- Peut-être que c'est ce que je voulais..
Il fronce les sourcils. Elle le regarde, visage vide. Il ne répond pas. ll respire fort. Il la lâche. Et c'est là, sans comprendre pourquoi, qu'il reste là. Debout. À la regarder partir, vide. Tout ce qu'elle avait entre les mains, dans les poches, chez elle - c'est son pote qui l'a maintenant. Mais Marina, elle s'en fout. Elle continue à marcher, le pas plus lent, le souffle plus court.
Elle pense à sa mère. Pas à la fin. Pas à l'accident. Mais à ses bras, au goût du chocolat chaud avec trop de sucre, à cette chanson ridicule qu'elle chantait en faisant le ménage. Un truc français, elle croit. Sa mère adorait les vieux trucs. Les vinyles qui grésillent, les films en noir et blanc. Marina, elle fermait les yeux, juste pour l'écouter parler. Parce que sa voix, c'était la seule chose douce dans cette maison. Et puis, un jour, il a fallu qu'un camion grille un feu. Juste comme ça. Game over.