1 - Muguet ou jasmin?
Juno regardait avec attention les deux flacons posés devant elle, concentrée, imperturbable. Sa langue claquait contre son palais avec mécontentement : elle n'arrivait pas à choisir et elle n'aimait pas ça.
Les sourcils froncés, elle attrapa les deux tubes, un dans chaque main, et ferma les yeux. D'un geste confiant, et même professionnel, ses pouces firent tomber les bouchons qui pendirent mollement le long du verre, seulement retenus par un fil. D'abord, elle porta la fiole de gauche à son nez, prenant de lentes inspirations, s'imprégnant de l'odeur floral qui en émanait, ensuite, elle répéta le procédé avec le second récipient.
Muguet ou jasmin ? Jasmin ou muguet ? Telle était la question qui la taraudait depuis bientôt une heure, ne lui laissant aucun répit. Elle avait l'habitude des choix difficiles, créer un parfum était un art, une science exacte, pas un vulgaire jeu de hasard. Elle savait, connaissait tous les procédés et toutes les odeurs mieux que personne. La jeune femme était reconnue dans son milieu. Car oui, Juno était un Nez, un Nez exceptionnel !
C'était d'ailleurs pour cette raison qu'elle se sentait tendue en cet instant : elle n'avait jamais hésité. Quand elle rencontrait ses clients, la recette de ses parfums s'écrivait d'elle-même dans son esprit. Juno sentait ce qui correspondait le mieux aux personnes qui faisaient appel à ses services. Après chaque commande, elle s'enfermait, seule, dans son laboratoire, n'acceptant aucune autre présence que la sienne afin d'éviter ce qu'elle appelait "les odeurs parasites". Ses collègues de la parfumerie avaient d'abord pensé que la nouvelle recrue était imbue d'elle-même. Certes, elle était sortie numéro un de son école, loin devant les autres, mais elle restait une jeune inexpérimentée. Cependant, ils avaient fini par se rendre à l'évidence, Juno avait un don. Depuis, ils lui laissaient la paix chaque fois qu'elle préparait ses potions magiques.
Pourtant, cette fois-ci, sa cliente l'avait déstabilisée, énumérant les fragrances qu'elle avait l'habitude de porter ne laissant que peu de place à l'ingéniosité de Juno. Senteurs florales, jasmin ou muguet.
Les yeux toujours clos, l'experte en parfum réfléchissait. Ces notes sont trop sucrées, elles ne correspondent pas à la personnalité de Mme Weber. Et si... Et si...
Juno ouvrit ses yeux grands, un large sourire laissant apparaître ses dents d'un blanc éclatant, habilla son visage. Elle reposa les flacons avec minutie sur le plan de travail devant elle, avant de se précipiter au fond de son laboratoire. Elle ouvrit les tiroirs et fouilla les centaines de fioles que contenait le meuble. Santal, cèdre, bouleau, ah ! Le voilà ! Entre ses mains délicates, Juno brandit son Graal du jour : patchouli.
Une plante, certes, mais au parfum boisé, la senteur idéale pour Mme Weber : forte, particulière, unique. C'était un pari osé, mais Juno n'était pas téméraire. Elle savait que sa cliente, stricte, veillerait à ce que son parfum respecte ses choix. C'était d'ailleurs pour cela qu'elle n'avait pas voulu laisser carte blanche à la professionnelle. Alors, la jeune femme devait faire preuve d'imagination pour proposer sa recette sans que sa cliente ne se sente bernée. Le jasmin prédominant, en note de tête, et ensuite le patchouli, en note de cœur. Elle savait que les deux fragrances se mariaient à merveille, Juno était sûre d'elle.
Elle continua de travailler le reste de la journée dans son laboratoire et, une fois le produit fini, elle le porta jusqu'à la boutique, là où ses collègues étaient chargés de le conditionner avant que Mme Weber ne vienne le chercher.
Juno posa sur le comptoir l'ébauche du parfum dans son petit carton vert, accompagné du testeur, obligatoire avant de finaliser toutes ventes. Une fois le parfum validé par la cliente, la recette serait envoyée dans les ateliers afin de laisser le liquide maturer et de proposer un produit finalisé prêt à être porté par sa cliente.
Quand elle la vit, Anja se précipita vers Juno ses beaux yeux bleus pétillants d'excitation.
— Je peux ? Dis-moi oui, s'il te plaît !
Juno aimait bien Anja. Elle venait tout juste de terminer son école de commerce et avait décroché son premier emploi dans la boutique de la petite parfumerie indépendante où travaillait Juno. Elle était toujours souriante et pleine de vie, un caractère au côté duquel Juno se sentait bien, apaisée. Les deux collègues s'étaient alors très vite entendues et l'experte en parfum adorait taquiner la petite dernière de l'entreprise.
Juno fronça alors les sourcils, secouant la tête en feignant le mécontentement. La jeune vendeuse débordante d'enthousiasme fit la moue devant l'air faussement sérieux de sa collègue.
— Allez ! Juste une goutte sur mon poignet, insista-t-elle en lui faisant les yeux doux.
— Bon, d'accord ! Mais seulement parce que ta requête relève du pur professionnalisme. Et pas pour te parfumer à l'œil au vu de ton rendez-vous galant de ce soir, pas vrai ? Juno lui fit un clin d'œil.
— Évidemment !
Les deux jeunes femmes rirent de bon cœur, ce qui leur valut les regards désapprobateurs des clients. Anja releva la manche de son pull et tendit son bras entre elles. Précautionneusement, Juno déposa sur sa peau, quelques gouttes de l'élixir tant recherché. Sa collègue frotta ses deux poignets entre eux avant de les porter à son visage.
— Jasmin, dit-elle dans un soupir en s'adossant au comptoir.
Elle prit une nouvelle bouffée du parfum et plissa les yeux dans un effort de réflexion.
— Hmmm... Il y a autre chose, non ?
Juno hocha la tête, un sourire en coin.
— Je te laisse deviner, répondit-elle.
Anja réfléchissait. Le mélange n'était pas si facile à deviner. Au bout d'une minute ou deux, le nez collé sur ses avant-bras, Anja releva les yeux en articulant silencieusement : Pa-tchou-li.
Juno la félicita :
— Bien, tu apprends vite jeune padawan.
— Merci, oh grand sage et vieux Maître Yoda, Anja fit mine de s'incliner devant son mentor.
— Ne t'emballe pas, je n'ai pas encore la peau verte et fripée.
Anja tendit la main et releva doucement les cheveux de sa collègue :
— Peut-être, mais tu commences à avoir du poil sur les oreilles.
Juno plaqua les mains sur sa tête en tirant la langue à la vendeuse.
— Des cheveux, cela s'appelle. Beaucoup à apprendre il te reste, répliqua-t-elle en imitant la voix du Maître Jedi.
Leurs rires résonnèrent à nouveau dans la petite boutique. Cette fois-ci, l'une des clientes lâcha un "chut !" sonore ce qui fit lever les yeux de Juno au ciel. C'est pour cela qu'elle préférait son laboratoire, au moins là-bas, personne ne la jugeait.
— Il est 18h00, déclara Anja après avoir jeté un coup d'œil à sa montre, je dois fermer la boutique.
Juno acquiesça et après s'être saluées, la créatrice de parfums prit ses affaires et sortit du magasin.
Elle déboula sur les Grands Boulevards sous une pluie battante. La tête baissée, essayant de se protéger tant bien que mal avec son sac à main levé au-dessus d'elle, la jeune femme se hâta vers la bouche de métro la plus proche. Une fois au sec, elle prit un masque et se couvrit le bas du visage avec, pour tenter d'atténuer les odeurs ambiantes.
Quand le métro arriva à quai, elle s'engouffra à l'intérieur en même temps que des dizaines d'autres passagers. Elle se colla dans un coin du wagon et vissa ses écouteurs sur les oreilles, augmentant le volume de sa musique pour lui permettre de penser à autre chose. Son odorat fin était perçu comme un don, mais il pouvait aussi se révéler être une malédiction dans certaines circonstances. Malheureusement pour elle, les transports en commun en faisaient partie. Car outre les odeurs de sueur ou de pollution qui lui étaient plus intenses que pour tout autre être humain, les capacités de Juno lui permettaient de percevoir d'autres senteurs : celles des sentiments.
Cela lui avait joué des tours quand elle était enfant. Elle avait même eu le droit à plusieurs rendez-vous chez un psychothérapeute qui, faute de trouver une réponse réaliste, avait conclu que Juno était une enfant à l'imagination débordante. Quand ses autres camarades d'école avaient commencé à se lasser de ses histoires et l'avaient traité de menteuse, Juno avait appris à se taire et à cacher son habilité. Seuls ses deux meilleurs amis, Clémentine et Théo, connaissaient son secret.
En grandissant, elle réussit à mieux contrôler son odorat et à tourner cette aptitude à son avantage. Elle s'en servait tous les jours pour parfaire ses parfums. Chaque personne avait une humeur, un sentiment prédominant les autres, c'est grâce à cela qu'elle arrivait à concocter le produit qui leur correspondait le mieux. Cependant, pour éviter de se perdre dans ce trop-plein de senteur, elle veillait à s'entourer de personnes bienveillantes. C'est d'ailleurs pour cela qu'elle s'était très vite entendue avec Anja. Sa bonne humeur et son tempérament pétillant dégageaient un parfum de douceur, similaire à celui qu'elle retrouvait auprès de ses amis et de sa famille.
Tout le contraire de cet instant, où, coincée dans le métro parisien, elle inhalait les mauvaises ondes des travailleurs revenant de leur journée de labeur : stress, anxiété, doute, fatigue et le pire tous, colère. C'était un parfum âcre, lourd, comme une épaisse couche de fumée qui s'engouffrait en elle, qui lui brûlait les narines. Juno prenait tous ces sentiments de plein fouet, et même le masque qu'elle portait sur son nez ne l'empêchait pas d'avoir la nausée.
Elle tint trois stations. À la quatrième, la jeune femme se rua hors des souterrains et se retrouva à l'air libre. Tant pis si la pluie s'accrochait à ses cheveux crépus, lui laissant une sensation de froid sur le haut du crâne. Ce qui lui importait, c'était pouvoir respirer un semblant d'air inodore.
Juno retira son masque et se mit à flâner le long du quai de Conti. Les bouquinistes étaient en train de fermer leurs étalages et les passants marchaient vite, se cherchant un abri, mais Juno, elle, appréciait la vue. Elle aimait regarder les gouttes d'eau tomber sur la Seine, créant des ondes et brisant la quiétude de ce miroir naturel. Le soleil peinait à percer à travers les nuages et pourtant, quelques faibles rayons parvenaient à illuminer le pont des arts, un peu plus loin devant elle. C'était son point de vue préféré de la ville, entre les beaux monuments et la sérénité du fleuve. Peu importe quand elle venait, les couleurs qui se reflétaient sur ce paysage ne la décevaient jamais et elle avait l'impression de redécouvrir le quartier à chaque fois.
La jeune femme traversa le boulevard pour prendre la direction de son appartement. Alors qu'elle se plaisait à contempler les devantures des boutiques se trouvant sur son chemin, quelque chose l'arrêta. Elle venait de croiser un homme, dont elle n'avait pas pu voir le visage, trop obnubilée par les pâtisseries qu'elle admirait à travers la vitrine d'une boulangerie. Ce n'était pas tant le fait d'avoir croisé cet homme qui la surprit, mais plutôt l'odeur du sentiment qu'il dégageait. Elle n'avait jamais rien senti de tel. Contrairement aux arômes sucrés qu'émanaient les personnes de bonne humeur ou au parfum plus âcre des passants trop pressés, cette odeur-là, lui était indescriptible. Cela lui prenait le nez, annihilant tout autres senteurs, qu'elles soient naturelles ou créées à partir des sentiments. Juno n'était plus capable de différencier les nuances habituelles des parfums autour d'elle.
Sidérée par cette nouvelle sensation, Juno fit volte-face cherchant des yeux le passant qui avait tant désordonné ses sens. Trop tard. L'homme, déjà loin, avait disparu du champ de vision de la jeune femme, emportant avec lui cet effluve si singulier.