Chapitre 1 - Le Quatorzième anniversaire
LE SERMENT DU CONDOR
CHAPITRE 1
LE QUATORZIÈME ANNIVERSAIRE
Comme chaque matin, à l’aube, Émilia observait les premiers rayons du soleil embrasser doucement les montagnes du Machu-Picchu, en attendant que son abuelo finisse d’atteler leur lama avec tous leurs produits à vendre au marché. Une brise piquante brûlait ses joues, mais elle s’en moquait, absorbée par la contemplation du paysage. Elle aimait ce moment, ce fragile équilibre entre la nuit et le jour, entre l’immobilité des ombres et l’or naissant du ciel. Les montagnes entouraient la petite maison d’Émilia et de son abuelo comme un géant endormi, ses sommets couronnés de nuages.
— Émilia, on va bientôt y aller !
— D’accord !
La jeune fille réprima un soupir et se précipita dans la petite maison pour terminer de se préparer. Elle s’assit devant la coiffeuse construite avec soin par son abuelito et coiffa rapidement ses cheveux en une longue natte. Elle massa une dernière fois ses joues et enfila un châle épais avant de sortir. Pendant qu’Émilia arrangeait une dernière fois l’attelage, elle regarda du coin de l’œil son abuelo disposer sur le sol de la viande fraîche. Plus jeune, elle se posait des questions ; pourquoi mettre de la viande crue par terre ? Aujourd’hui, elle connaissait la réponse. Le sourire aux lèvres, Émilia leva les yeux au ciel et aperçut déjà deux condors qui tournaient au-dessus de la maison. Son abuelo l’avait à peine rejointe qu’ils avaient atterri pour manger leur repas.
— Ils protègent notre maison, hijita. C’est grâce à eux que nous pouvons partir travailler l’esprit tranquille.
— Oui abuelo.
Émilia doutait fortement que les condors restassent jusqu’à leur retour mais s’abstint de le dire. Une fois prêts, ils prirent la route. Émilia regarda une dernière fois la maison et crut apercevoir une légère ombre s’approcher de la maison. Était-ce son imagination ?
— Tu as oublié quelque chose ? demanda son abuelo en regardant dans la même direction.
— Non… Je voulais juste m’assurer qu’il n’y avait personne.
Son abuelo regarda dans la même direction et secoua la tête.
— Ils doivent être trois cette fois-ci. Ce n’est pas plus mal. Allez, hijita, en route.
Émilia eut un frisson, comme si le vent s’était fait plus froid tout à coup. Son abuelo lui fit un petit sourire mais elle remarqua le léger pli soucieux de son front. Leur petite maison renfermait tout son travail, ainsi que ses souvenirs. Son abuelo n’aimait pas partir de la maison mais il fallait bien avoir de quoi se nourrir. Émilia haussa les épaules et ensemble ils descendirent la Vallée Sacrée du Pérou, leur lama à leur suite.
— Comment te sens-tu aujourd’hui ? demanda son abuelo en caressant affectueusement la tête d’Émilia.
— Comme d’habitude, répondit-elle en haussant les épaules. Un an de plus, ça ne fait pas grand chose finalement.
Elle leva la tête vers son abuelo qui la regardait tendrement. À presque soixante ans, il avait encore fière allure et pas un seul cheveux blancs. Les nouvelles têtes du village pensaient systématiquement qu’il était son père, tellement il paraissait jeune et débordant d’énergie. Oui, Taita Ameo était encore bel homme et s’occupait merveilleusement bien de son unique petite-fille. Ce qui ne l’empêchait pas de garder des secrets.
— Que souhaiterais-tu comme cadeau ?
— Je ne sais pas… Une robe ?
— Manuela est en train de te la préparer pour ta quinceañera.
— Aah… Pour mes quinze ans donc…
— N’aimerais-tu pas un livre plutôt ? Ou alors, une nouvelle flûte de pan ?
Émilia se mordit la lèvre, se demandant si le moment était venu de partager avec son abuelo le souhait qu’elle porte en elle depuis quelques années ; parcourir le monde, comme sa mère l’avait fait. Et le point de départ, ce serait…
— J’aimerais visiter la ville de Cuzco, comme mi mamà avait…
La main de son abuelo se retira immédiatement de sa tête. Son regard chaleureux avait laissé place à un regard plus dur qui fit frémir Émilia.
— Ne dis pas de bêtise, trancha-t-il. Tu es beaucoup trop jeune pour partir seule à l’aventure.
— Mamà avait mon âge quand elle a commencé à voyager seule.
— Elle a profité de l’inconséquence de ton abuela pour partir. Résultat, elle est revenue à quinze ans, engrossée jusqu’au cou, nous suppliant à genoux de l’aider à élever son enfant dont on…
Taita Ameo se reprit de justesse et ferma les yeux. Il n’aimait pas parler de sa fille et de sa femme disparues, cela réveillait en lui de douloureux souvenirs. Il inspira avant de se tourner vers sa petite-fille qui le regardait avec gravité.
— Pardonne-moi hijita. Ce que je veux dire, c’est qu’il est encore trop tôt. Je… Je ne veux pas risquer de te perdre. Tu es tout ce qu’il me reste…
Les yeux embués de larmes, il embrassa Émilia sur le front et avança un peu devant elle, le regard perdu dans la vallée. Elle voyait les épaules carrées de son abuelo à travers la chemise en tissu qui commençait à devenir transparente sous le soleil. Elles s’étaient affaissées, comme si le poids du chagrin pesait toujours sur lui. C’était pour cette raison qu’elle n’avait jamais osé lui dire qu’elle voulait partir. Elle savait que cela le briserait. Mais combien de temps encore devrait-elle taire cette voix intérieure qui l’appelait ailleurs ?
Chaque jour depuis l’âge de six ans, elle descendait la vallée et voyait toujours le même village, les mêmes choses, sentait les mêmes épices… Les jeunes du village avaient l’opportunité de partir dans la ville de Cuzco et quand ils racontaient tout ce qu’ils avaient vu, Émilia avait l’impression d’appartenir à un monde décalé de la réalité, d’être une fleur de serre qui ne connaîtrait rien d’autre que sa maison et son village, la Vallée Sacrée. Était-ce pour cette raison que sa mère était partie ? Que lui est-il arrivé après sa naissance ? Où était-elle ? Amère, elle chuchota tout bas :
— Tu parles d’un anniversaire…








