Chapter 1,
Le soleil de juin filtrait à travers les rideaux du salon, répandant une lumière dorée sur les murs clairs de l’appartement. Ness, les yeux rivés à l’écran de son ordinateur portable, resta figé une seconde. Puis, un cri déchira le calme.
- Naeeel ! hurla-t-il, bondissant de son siège. Naël, j’ai réussi ! J’ai réussi !!!
Il sautillait partout dans le salon, agitant les bras comme un gosse devant un sapin de Noël.
- Naël ! Ramène-toi !
Mais aucune réponse. Ness roula des yeux en riant, puis se dirigea vers la chambre au fond du couloir. Il ouvrit la porte sans frapper, comme il avait l’habitude de le faire depuis toujours.
Naël était allongé ventre plat sur son lit, le torse nu, le regard au sol, les traits tirés. Il n’avait pas l’air de dormir, mais pas vraiment d’être éveillé non plus.
- Fou-moi la paix, Ness… laisse-moi dormir, grogna-t-il sans bouger.
- Mais tu te fous de moi ou quoi ? J’ai réussi mon année ! s’exclama Ness, faussement vexé. Allez, lève-toi, faut qu’on fête ça !
Naël se tourna légèrement vers lui, sans énergie.
- T’as qu’à fêter tout seul…
- Arrête un peu. Tu vas pas déprimer pour cette fille… dit Ness en insistant sur le mot,…qui t’a quitté pour un autre. Elle te méritait pas.
Naël lui lança un coussin sans conviction. Il parlait d’une voix cassée, presque éteinte.
- Elle m’a quitté parce que j’ai rien… je suis paumé. Même mes résultats sont à la ramasse.
Ness croisa les bras. Puis, d’un geste vif, attrapa l’ordinateur de Naël posé à côté de lui. Il l’ouvrit et consulta les résultats.
Tu rigoles ? Tu passes au rattrapage ??? T’es le meilleur élève de la classe. Tu vas pas me dire que t’as raté tes examens à cause d’elle ?
Naël leva lentement les yeux vers lui. Son regard était vide, noyé d’une fatigue profonde. Une tristesse dense y coulait comme du plomb.
Ness se stoppa net. Il comprit immédiatement.
- Ok… j’ai rien dit.
Il s’assit au bord du lit, le ton plus calme.
- Donc tu vas rester ici tout l’été ?
- Ouais. Je préfère ça que d’aller chez mon père, murmura Naël.
Ness hocha la tête. Il connaissait bien la situation : les parents de Naël étaient séparés, et il n’avait de lien fort avec aucun des deux. L’été s’annonçait long… et silencieux.
- Tu sais qu’on part demain avec Alex, deux mois chez les darons. Tu vas tenir ?
- Pas comme si j’avais le choix.
Naël tourna la tête vers le mur. Conversation terminée.
Le lendemain matin, la porte d’entrée claqua doucement. Ness et Alex s’étaient envolés pour deux mois, laissant l’appartement vide. Naël ne les avait même pas dit au revoir.
Il erra dans le salon, passa une main dans ses cheveux, puis s’affala sur le canapé. Le silence pesait. Il alluma son téléphone pour la première fois depuis des jours.
La première story le figea. C’était Mel son ex. En maillot de bain, sur un transat en bois, un cocktail à la main. Elle souriait. À côté d’elle, un type baraqué, lunettes de soleil, torse bronzé, l’enlaçait. La description disait : « Hawaii avec lui c’est incroyable »
Naël ferma les yeux. Un frisson lui traversa la nuque. C’était donc vrai. Elle avait tourné la page. Lui, il n’était plus qu’un souvenir.
Il revit toutes les scènes. Le stress des partiels, l’indifférence de Mel, son regard froid le jour de la rupture. Et au fond de lui, la dépression, l’épuisement, l’impression constante d’être en décalage, inutile, invisible.
Il sentit son estomac se tordre. Tout remontait. La trahison, la rupture, le manque d’argent, les disputes, la sensation d’être un fardeau. Mais la vérité, c’est que la douleur ne datait pas d’hier. Il coulait déjà avant elle. Avant la rupture, la pression des études l’écrasait. Les souvenirs de son passé lui revenaient de plus en plus fort, jour après jour. Il étouffait. Il n’en pouvait plus. Et maintenant, il était seul. Vraiment seul.
Le soir même, il se força à sortir. Il enfila une veste et marcha sans but, comme si ses jambes savaient où aller. Il se retrouva au QG, un petit bar étudiant non loin de leur appart. Il y alla souvent avant. Là, il but. Beaucoup trop. Et puis il marcha encore, les oreilles bourdonnantes, le cœur lourd. Il arriva à la plage. Il s’assit un moment. Le vent fouettait son visage. L’eau, noire sous la lune, semblait l’appeler. Sans vraiment réfléchir, il se leva. Enleva sa veste. Ses chaussures. Puis il marcha vers l’eau. Pieds nus. Corps tremblant. Pensées sombres.
- Peut-être que c’est mieux comme ça, murmura-t-il.
Il entra dans l’océan et se laissa couler.
Il coula jusqu’aux profondeurs. Très profond. Là où aucun humain n’était jamais allé. Et pourtant… quelqu’un l’y trouva.
Aïla.
Elle vivait là, sous l’océan. Une jeune femme à l’apparence humaine, mais issue d’un peuple marin ancien. Un peuple doté de pouvoirs magiques, vivant caché, loin des hommes. Aïla le vit sombrer. Elle ne pouvait pas détourner le regard. Elle nagea vers lui, le prit dans ses bras et l’emmena jusqu’à son monde. Ils le soignèrent. Ils le sauvèrent. Contre les lois, contre les règles. Ils le ramenèrent à la vie.
Naël resta là-bas pendant deux mois. Il vivait avec la famille d’Aïla, dans une maison étrange, construite à l’intérieur de cavernes lumineuses et chaudes. Il respirait grâce à leur magie. Il mangeait, dormait, parlait. Et surtout… il allait mieux.
Il n’était plus en dépression. Il se sentait en paix, pour la première fois depuis des années.
Et avec Aïla… un lien s’était tissé. Ils passaient leurs journées ensemble. Ils se cherchaient du regard, se frôlaient, se comprenaient sans un mot. Elle l’avait sauvé. Et il lui avait redonné de la lumière aussi.
Mais le temps passa. Et il fallait le rendre à la Terre. Ils n’avaient pas le choix. Un humain ne pouvait pas vivre éternellement ici, il finirait par mourir.
Aïla ne voulait pas. Elle en pleurait en silence. Mais elle accepta. Parce qu’elle savait qu’elle n’avait pas le droit. Parce qu’elle l’aimait trop pour le laisser mourir ici. Alors, avec sa sœur, elle ramena Naël à la surface.
Lorsqu’il ouvrit les yeux, il était allongé sur le sable. Il ne comprenait rien. Où était-il ? Pourquoi était-il là ? Le dernier souvenir qu’il avait… c’était l’eau. Il s’était baigné, il coulait et après, plus rien. Trou noir. Pas un seul souvenir de ce monde sous-marin. Ni d’Aïla. Ni des deux mois passés.
Il trouva son téléphone dans sa poche. Étonnamment. Comme s’il ne l’avait jamais perdu. Lorsqu’il l’alluma, il vit la date « septembre ».
Il paniqua. Comment c’était possible ? Il était parti depuis deux mois. Il était censé être mort. Quelqu’un l’avait sauvé ? Mais qui ? Et pourquoi ? Et comment ?
Complètement déboussolé, il rentra chez lui. Ness et Alex n’étaient pas encore revenus. Ils arrivaient dans trois jours.
L’appartement était exactement comme il l’avait laissé.
Naël s’assit au bord de son lit. Le cœur battant, l’esprit embrouillé.
Il était revenu. Mais quelque chose en lui avait changé. Et pourtant, il ne savait pas quoi.
Le frigo était vide. Le placard aussi. Pas même un paquet de pâtes oublié au fond d’une étagère. Naël resta un long moment planté là, à contempler le néant alimentaire de la cuisine. Il n’y avait rien, et ses colocs n’étaient pas là pour le dépanner. Ils ne rentraient que dans trois jours. Il soupira, son estomac grondant de famine.
Il attrapa son portefeuille et descendit faire les courses, les yeux cernés, la tête toujours en vrac.
Sur le chemin du supermarché, les rues lui paraissaient floues, presque étrangères. Il avançait comme un fantôme dans sa propre vie, entre deux mondes, entre deux réalités. Rien n’avait vraiment de sens.
Dans les rayons, il déambulait lentement, lançant des coups d’œil incrédules aux étiquettes de prix. Tout semblait hors de portée.Trois euros cinquante pour une boîte de thon. Deux euros pour un pain de mie. Même les pâtes avaient augmenté. Étudiant boursier, sans le soutien de ses parents qu’il refusait de toute façon, il calculait chaque centime. Il grogna intérieurement.
« C’est si cher… Si seulement j’étais invisible… Je pourrais tout prendre sans payer… »
Il n’avait même pas terminé sa pensée que quelque chose changea, imperceptiblement. L’air sembla frémir autour de lui. Mais il n’y fit pas attention. Il poussa simplement son caddie vers le rayon des conserves.
À ce moment-là, une dame âgée entra dans l’allée. Elle s’arrêta net, les yeux écarquillés, la bouche grande ouverte. Les boîtes de conserve flottaient, glissaient toutes seules vers un caddie vide.
« Oh mon Dieu… Oh mon Dieu ! » hurla-t-elle.
Un employé du magasin accourut.
« Que se passe-t-il, madame ? »
« Les articles ! Ils bougent tout seuls ! Je vous jure, ils entrent tout seuls dans le caddie ! »
Naël jeta un regard gêné à la cliente, puis au chariot. Rien. Il haussa les épaules.
« Peut-être que vous avez eu une petite… hallucination ? Ça arrive parfois. »
Naël, lui, entendait tout. Il fronça les sourcils.
« Mais… je suis là ! C’est moi ! Je suis en train de faire les courses ! » cria-t-il.
Mais personne ne réagit.
Personne ne l’entendait.
Personne ne le voyait.
Le choc le saisit. Le cœur battant, il abandonna son chariot en plein rayon et sortit précipitamment du magasin. L’air frais de l’extérieur le gifla. Il courut presque jusqu’à chez lui, monta les escaliers à la volée et claqua la porte de l’appartement. Tout était silencieux.
Il passa devant le miroir du salon. Et s’arrêta net.
Son reflet n’y était pas.
Il fit un pas en arrière.
Rien.
Il leva la main, passa devant la glace.
Toujours rien.
Son souffle s’accéléra. Il toucha son visage, ses bras, sa poitrine. Il était bien là. Il pouvait se sentir. Il pouvait entendre ses propres pas. Mais le miroir, lui, refusait de le reconnaître.
« C’est quoi ce bordel… ? » murmura-t-il, la panique montant.
Et puis, dans un moment de pur instinct, il prononça les mots :
« Je veux redevenir visible. »
En un instant, tout redevint normal.
Il se vit dans la glace. Ses yeux fous. Ses cheveux ébouriffés. Sa main tremblante. Il fit un pas en arrière, comme s’il avait vu un fantôme. Son propre fantôme.
Naël s’effondra sur le canapé, secoué de tremblements. Ce n’était pas une hallucination. Ce n’était pas un rêve.
Il était devenu invisible.
Et il n’avait aucune idée de comment.