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Summary

Soyez curieux.

Genre
Erotica
Author
Chalimpan
Status
Ongoing
Chapters
23
Rating
5.0 2 reviews
Age Rating
18+

1 Léna

Mon réveil sonne, le soleil se lève mais n’a pas encore atteint l’étage de l’immeuble où j’habite. Je pars enfiler mon vieux t-shirt trop grand et attache mes cheveux noirs en chignon approximatif. J’entrouvre ma fenêtre pour aérer, même s’il fait un peu froid, la brise au parfum de CO2 fait partie de mon rituel pour me réveiller. Je traverse l’appartement en silence jusqu’au vivarium pour vérifier la température de l’eau, ajuster la lumière et nourrir mes deux axolotls.

J’ouvre doucement le couvercle du vivarium, Nérée, un mélanique noir, s’étire lentement, majestueux comme un petit prince sous-marin. Glouglou, l’albinos, s’agite déjà, prêt à bondir sur les vers de vase que je dépose à la surface. Je souris en le regardant. Il a toujours été le plus gourmand, le plus énergique. Quand je parle à mes axolotls, je le fais avec la voix qu’on réserve à ceux qu’on aime, comme si ces petites créatures comprenaient.

Après eux, je me dirige vers une étagère où mes plantes d’intérieur ont droit au même traitement : chouchoutés et mots doux. C’est ce qui constitue mon espace vert, dans cette ville immense où le bruit des voitures et des travaux remplacent les chants d’oiseaux. Je donnerais n’importe quoi pour être réveillée par un merle, ou entendre des mésanges batifoler depuis ma fenêtre. Mais non, ici, on n’a que ces stupides pigeons qui chient sur mes 5 m² de terrasse.

À la jardinerie, là où je bosse, ça va encore. Il y a de la terre sous mes ongles, des odeurs de pétrichor, des clients qui cherchent des choses simples comme par exemple, des plantes. Les gens qui aiment les plantes sont toujours cool. Chloé, ma collègue, en fait partie. Elle ne comprend pas pourquoi je ne sors pas plus, pourquoi je ne vais pas “sociabiliser”. Moi non plus, parfois.

Je passe un doigt sur la vitre du vivarium, et la buée s’y forme presque instantanément. Je respire mieux ici. J’ai bricolé une lumière chauffante avec un vieux spot d’aquarium, je contrôle la température tous les soirs. Mon appart est petit, mal isolé, mais j’ai recréé une jungle miniature rien que pour eux. Pour moi, aussi, peut-être.

Je suis en train de rincer les tupperwares à vers dans l’évier quand mon téléphone vibre. Un appel. Diego. Un bon pote aussi, le veinard, il habite à la campagne, près d’une rivière. Il peut se plaindre des moustiques en été, je préfère ça à l’effluve des égouts à chaque fois que je pars à ma voiture. Bref, à cause de cette sonnerie je suis contrainte de tout laisser en plan et m’essuie les mains sur mon t-shirt pour décrocher.


— Allô ? je dis en coinçant le téléphone entre mon oreille et mon épaule.

— Léna, tu fais quoi là ?


C’est la voix de Diego, un peu essoufflée, comme s’il venait de courir ou de grimper quelque chose. En fond, j’entends un bruissement de feuilles.


— J’étais en train de nourrir mes petits monstres, pourquoi ?


Je l’entends marcher, des branches craquent sous ses pieds, il met un peu de temps à me répondre :


— J’viens de ramasser un espèce de… truc. Sérieux, c’est chelou. (Y’a un silence. Il souffle.) J’ai tout de suite pensé à toi.


Je fronce les sourcils.


— Attends, quel genre de "truc" ? Tu parles encore d’un poisson difforme ou d’un crapaud à trois yeux ?


Parce qu’il m’a déjà fait le coup. Une fois, c’était une simple anguille, mais le mec avait réussi à la rendre mythique avec deux photos floues et une description dramatique.


— Non, là c’est différent. Ça ressemblait à une sangsue, mais... genre... avec des excroissances bizarres, comme des mini-pattes ou des petites nageoires. J’ai jamais vu ça. C’était coincé entre deux pierres, j’ai cru que c’était mort, mais ça bougeait encore un peu. Tu vas halluciner.


J’arrête ce que je fais. Le mot “excroissances” a toujours eu un drôle d’effet sur moi. Et si c’était vraiment quelque chose d’inconnu ?


— T’es où là ? À la rivière ?

— Ouais. Il faut vraiment que tu passes le voir. Je sais pas si c’est un animal, une larve alien, ou un blob échappé d’un cauchemar.


Je ris.


— Je travaille aujourd’hui, et je ne me sens pas de faire trois quarts d’heure de route pour une sangsue mutante, même si ça m’intrigue vachement.

— Sinon, je passe chez toi ce soir, ça te dis ?


Je rougis légèrement, la façon dont il tente un rencard avec moi sans vraiment le dire, je trouve ça plutôt mignon. On se connaît depuis un an et je les relations à distance, j’en ai horreur. Mais une heure de route, c’est probablement supportable. Évidemment que j’accepte. Peut-être qu’un jour, je vivrais chez lui, à la campagne.


— Carrément ! dis-je avec enthousiasme.

— Bon, je t’enverrais un message quand je partirais.

— OK !


On raccroche. Mon cœur bat un peu plus vite. Il faut que j’y aille. Le reste de la matinée file au ralenti. Je traverse la jardinerie en traînant un chariot rempli de terreau et d’engrais, les mains crayeuses, les ongles noirs malgré les gants. L’air sent la mousse humide et les feuillages écrasés, mais rien ne me ramène au calme : mon cerveau est resté accroché à cette phrase de Diego. "Une sangsue avec des excroissances."


— Tu vas péter un câble, dit une voix derrière moi.


Je sursaute légèrement. C’est Chloé, avec ses Doc Martens pleines de terre et un pot d’orchidée entre les bras.


— Hein ? Quoi ?


Elle me scrute, ses yeux bleus me transpercent comme si elle lisait jusqu’au fond de mon âme et je déteste ça. Elle était en train de me parler mais je n’avais rien écouté, et ça, elle détestait aussi.


— T’es pas là, Léna. T’as décroché total. C’est Diego, c’est ça ?


Elle le connaît à travers mes paroles. Diego, c’est comme un colocataire avec qui je ne vis même pas. Bizarre, non ? Et Chloé, c’est un peu comme mon journal intime.


— Il m’a appelée ce matin. Il a trouvé une espèce de… truc, un machin aquatique bizarre. Il passe ce soir.

— Un machin aquatique bizarre ? Ça, c’est du Diego tout craché. T’as bien fait de lui filer ton numéro. Il t’apporte toujours des aventures bizarres ou des excuses pour coucher chez toi.

— Il a jamais dormi chez moi, je réponds, faussement outrée.

— Pas encore, précise-t-elle, avec un clin d’œil.


Je ris doucement. Puis je m’accroupis pour ranger les pots de ficus qui traînent, mais je sens toujours cette petite vibration d’excitation sous ma cage thoracique. Un mélange de curiosité et de trouble. L’idée que Diego vienne ce soir, qu’il débarque avec un bocal étrange et son sourire à faire fondre... ça rend l’attente presque insupportable.

L’après-midi s’étire. Je trie des semis, j’arrose des bégonias, j’écoute les clients raconter la mort lente de leur cactus comme si c’était leur chat. J’acquiesce, je conseille, je vends. Mais mon esprit est ailleurs. Un alien dans un ruisseau ? Je fantasme un peu. Je repense aux créatures abyssales qu’on découvre encore aujourd’hui. Et si c’était vraiment un spécimen inconnu ?

Je quitte le boulot à dix-huit heures pile, la peau sèche et le dos en compote. Le ciel est chargé, la ville pue l’asphalte chaud mais une odeur de friture ravive mes capteurs olfactifs alors que je passe à côté d’un stand de churros. Et merde, à chaque fois je m’efforce de ne pas en prendre, mais c’est tellement bon, ces trucs gras et croustillants. J’emporte une barquette de douze avec l’idée de les partager avec mon futur invité pour lui rembourser le trajet.

Je fonce chez moi, en imaginant déjà le moment où il sonnera à ma porte avec ma surprise. Je lui ai dit de venir juste après que je sois rentrée, histoire que je n’aille pas au lit trop tard. Je n’attends que dix minutes, le temps de faire disparaître deux churros. Trois petits coups discrets. J’ai trente secondes pour me changer : un sweat propre, cheveux détachés pour une fois. Puis je déverrouille. Diego est là, tout sourire, un bocal transparent dans les mains.


— Salut, il dit. J’ai ramené ton nouveau pote.


Il lève le bocal à hauteur de mes yeux et ce que je vois à l’intérieur me fait frissonner. Je referme la porte derrière lui, et tout de suite, l’odeur de rivière humide et de mousse envahit mon entrée. Diego avait apporté avec lui les odeurs de la cambrousse, et j’adorais ça.

On s’installe dans la cuisine, je pousse les tupperwares à vers et les restes de salade du midi pour lui faire de la place. Il dépose doucement le bocal sur la table et l’ouvre doucement pour ne pas renverser d’eau.

Dedans, ça bouge.

La chose est repliée sur elle-même, translucide, on y voit son système sanguin et ses minuscules organes. Elle est visqueuse, sombre, et des petites pattes — ou nageoires ? — frémissent tout le long de son corps annelé. Une sorte de crête palpite à son sommet. On ne sait même pas où se trouve la tête.


— Tu vois ? dit Diego, tout fier. T’as déjà vu un machin pareil ?

— Alors là...


J’oublie complètement les churros qui sont définitivement froids. Je sors une lampe torche fine pour y voir plus clair mais l’étrange bestiole se recroqueville comme si elle se sentait agressée. Diego s’accoude au plan de travail, le menton dans la main. Pendant ce temps, je glisse un thermomètre dans l’eau, puis je prends un testeur pH. Mon mode “scientifique maison” s’active.


— T’as mis de l’eau de rivière ? Elle va pas tenir dans du robinet chloré…

— Ouais, j’ai fait gaffe. J’ai rempli le bocal direct sur place.


Je le regarde, surprise.


— Tu t’améliores.


Il sourit, faussement modeste.


— Merci. Alors, t’es contente ?

— Pour l’instant, oui. J’espère qu’il ne va pas s’échapper pour dévorer mes axolotls. D’ailleurs, c’est un mâle ou une femelle ?

— Peut-être hermaphrodite. Donne-lui un nom mixte, au cas-où.

— Mouais, je ne vais pas le nommer tout de suite. Imagine il crève pendant la nuit.

— T’as raison, faut pas s’attacher trop vite.


J’ai terriblement envie de prendre cette chose dans les mains, mais mon instinct me l’interdit, par sécurité.


— T’avais des gants quand tu l’as ramassé ?

— Bien sûr que non, j’en ai jamais sur moi.

— On verra demain si t’as une réaction allergique, on sait jamais. En attendant, j’ai acheté des churros.


Je referme le bocal sans le visser complètement pour que l’air passe et on le laisse dans un coin sombre. Diego et moi allons déguster les churros avec de la pâte à tartiner aux noisettes et un café. On parle de tout et de rien en mangeant, nos doigts poisseux de sucre et de chocolat.