Campus 224: les confessions d'un étudiant guinéen

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Summary

"Tu crois que la vie étudiante en Guinée, c’est chill ? Viens passer une journée avec moi à Sonfonia. Entre les coupures d’électricité, les grèves surprise, les love stories foireuses et les profs qui te regardent comme si t’étais une erreur de l’univers… tu vas comprendre. Moi c’est Almamy. Étudiant, galérien, rêveur. Voici mes chroniques. Spoiler : tu vas te reconnaître."

Status
Ongoing
Chapters
1
Rating
n/a
Age Rating
18+

Prologue

Tu connais cette sensation bizarre entre la peur et l’excitation ? C’est ce que j’ai ressenti le jour où j’ai mis pour la première fois les pieds à l’Université Général Lansana Conté de Sonfonia. Le genre de truc qui te noue le ventre sans que tu comprennes vraiment pourquoi. T’es content d’être là, parce que t’as "réussi" le bac. T’es fier, un peu. T’as ton sac sur l’épaule, tu marches en faisant semblant de connaître les lieux, alors qu’en vrai t’es perdu comme un nouveau-né dans un marché.


Il faisait chaud. Pas la chaleur de midi, non. Celle du matin, mais lourde, avec ce soleil flou derrière un ciel blanc, et l’humidité qui colle à la peau. J’étais en retard. Classique. Même le premier jour, j’ai pas su faire semblant d’être ponctuel. J’ai traversé la cour rougeâtre du campus à grandes enjambées, évitant les flaques d’eau stagnante, les vendeuses de sandwiches et les autres étudiants, ceux qui marchent lentement comme s’ils connaissaient déjà les règles du jeu.


Moi, je connaissais rien.


Je venais de Labé. J’avais grandi entre les montagnes, dans une maison familiale pleine de cris, d’odeurs de thé et de proverbes. Ma mère m’avait accompagné jusqu’à la gare routière, la veille. Elle m’avait remis une enveloppe pliée en quatre avec un peu d’argent et ses bénédictions. Elle m’avait dit : « Khamé, nan ma, Allah ka lafi gben », et puis elle avait pleuré. C’était la première fois qu’elle me laissait partir aussi loin. Elle ne l’a pas dit, mais je sentais qu’elle avait peur. Elle espérait que je devienne "quelqu’un".


Mais devenir "quelqu’un" à l’université, c’est pas comme dans les films.


D’abord, t’as l’administration. Un labyrinthe à ciel ouvert. Tu veux juste t’inscrire, mais on te renvoie de guichet en guichet comme une balle de ping-pong. Chaque bureau a son chef, son sous-chef, et son gars qui connaît quelqu’un. On te dit : « Va voir là-bas. » Là-bas, on te dit : « Tu devais passer ici d’abord. » Et quand enfin tu penses avoir fini, on te dit : « On t’a pas mis dans le système, frère. »


J’ai fait la queue pendant trois heures ce jour-là, sous le soleil. À côté de moi, un gars parlait tout seul. Un autre dormait debout. Une fille passait des appels pour que "tonton" règle son inscription. Moi, j’avais juste ma carte d’identité, mon relevé du bac et une bouteille d’eau chaude.


Quand je suis enfin entré dans l’amphithéâtre, j’ai compris que je n’étais pas prêt.


C’était grand. Très grand. Les bancs en béton, les tables abîmées, les graffitis partout. L’amphi A, comme on dit ici. On aurait dit un théâtre oublié, rempli de jeunes aux yeux fatigués. Y’avait des gens assis sur les marches, d’autres debout au fond. Le micro du prof grésillait. Personne ne l’écoutait vraiment. Moi non plus. J’étais trop occupé à regarder autour de moi.


Il y avait cette fille. Bloc C, plus tard j’ai su. Elle portait un foulard noir, un jean délavé, et elle prenait des notes comme si sa vie en dépendait. Moi, j’avais pas encore ouvert mon cahier. C’est à ce moment-là que j’ai su que cette année allait être longue.


Le soir, je suis rentré chez mon oncle. Il vit à Cosa. Un appartement au deuxième étage, deux chambres, dix personnes. Une télé qui crie tout le temps, un frigo vide, et des moustiques qui ne dorment jamais. Mon oncle est un bon gars. Mais il ne croit pas à la "déconcentration". Pour lui, un étudiant doit se lever à 5h, aller au campus à pied s’il faut, et revenir avec des résultats. Il m’a demandé si j’avais "déjà commencé à apprendre". J’ai dit oui. Il a hoché la tête, puis il m’a demandé d’aller chercher de l’eau.


J’ai compris, ce jour-là, que l’université, ce n’est pas juste les cours. C’est la vie entière qui te change.


C’est apprendre à dormir malgré les bruits. Apprendre à réviser quand y’a pas de lumière. À faire semblant d’avoir mangé. À économiser un billet de 10 000 comme si c’était de l’or. À rire même quand t’as envie de pleurer. Et surtout, à tenir.


Parce qu’on est beaucoup à vouloir tenir.


Certains viennent de loin. Boké, Kankan, Nzérékoré. Ils arrivent avec des valises et des espoirs. On partage les mêmes bancs, les mêmes galères. Parfois on se connaît même pas, mais on se serre les coudes. On se prête des feuilles, des stylos, des leçons. On se donne des conseils en chuchotant, on se passe des plans repas pas chers. On devient une sorte de famille improvisée.


Et parfois, on tombe.


Y’a ceux qui abandonnent. Ceux qui ne reviennent plus après la première grève. Ceux qui partent "travailler un peu" et ne reviennent jamais. Ceux qui se perdent dans les illusions. J’en ai vu. Et j’ai failli les suivre.


Mais moi, j’ai décidé d’écrire.


D’écrire ce que je vis. Ce que je vois. Ce que je pense. Parce que si je ne raconte pas, qui le fera ? Si on ne dit pas ce que c’est que d’être étudiant en Guinée, on va continuer à faire semblant que tout va bien.


Alors voici mes chroniques. Mes vérités. Parfois crues, parfois drôles, parfois moches.

Mais toujours sincères.


Bienvenue dans Campus 224.