Chapitre 1 : La Proposition
Chapitre 1 : La Proposition
Le soleil de juin illuminait l'imposant gratte-ciel abritant le siège du Groupe Bush, ses rayons se reflétant sur les immenses baies vitrées comme des éclats d'or. À l'intérieur, au quarante-deuxième étage, l'agitation habituelle régnait dans les bureaux de la direction.
Tommy Baltimore, trente-quatre ans, costume trois pièces noir sur chemise blanche impeccable, se tenait devant la réceptionniste du département marketing. Son visage aux traits anguleux affichait un sourire calculé, celui qu'il réservait aux négociations difficiles.
— Monsieur Baltimore, Monsieur Bush vous attend dans son bureau, annonça la jeune femme, visiblement impressionnée par la présence de l'homme d'affaires dont la réputation dépassait largement les frontières de la ville.
Tommy hocha la tête, rajusta sa cravate bordeaux et traversa le couloir d'un pas assuré. Les employés qu'il croisait baissaient respectueusement la tête ou lui adressaient des sourires nerveux. Sa réputation le précédait, mi-séducteur, mi-requin des affaires, entretenant des relations aussi prestigieuses que mystérieuses dans divers cercles de pouvoir.
En réalité, Tommy était préoccupé. Le dossier sous son bras contenait les détails d'une affaire qui pourrait définitivement asseoir sa position dans le monde des affaires internationales, mais un obstacle inattendu venait de se dresser sur sa route.
La famille Nakamura, puissant conglomérat japonais traditionnel avec qui il négociait un partenariat crucial, avait clairement fait comprendre qu'ils préféraient traiter avec des hommes "stables", "établis" et idéalement, en couple. La stabilité familiale était pour eux le reflet de la stabilité professionnelle. Et Tommy, malgré tous ses atouts, était tristement célèbre pour son statut de célibataire endurci et ses aventures éphémères qui faisaient régulièrement la une des tabloïds.
Avant d'entrer dans le bureau de Braiden Bush, Tommy s'arrêta un instant et passa la main dans ses cheveux noirs soigneusement coiffés. Il devait trouver une solution, et vite.
— Tommy, ponctuel comme toujours, l'accueillit Braiden en lui serrant la main. Assieds-toi. Tu voulais me parler de quelque chose d'urgent?
— Effectivement, répondit Tommy en prenant place dans l'un des fauteuils en cuir. J'ai un problème avec les Nakamura.
Braiden arqua un sourcil. Sa collaboration avec Tommy datait de plusieurs années, et il savait que si ce dernier venait solliciter son aide, c'est que la situation était critique.
— Ils sont impressionnés par mes projets, les chiffres leur plaisent, mais... Tommy fit une pause, cherchant ses mots. Ils ont laissé entendre qu'ils seraient plus... confiants si j'avais une vie personnelle plus conventionnelle.
Un léger sourire moqueur apparut sur les lèvres de Braiden. — En d'autres termes, tes conquêtes hebdomadaires n'inspirent pas confiance à une famille traditionnelle japonaise? Quelle surprise.
Tommy grinça des dents. — C'est un peu plus compliqué. Ils ont prévu une série d'événements sociaux et professionnels sur trois mois. Des dîners, des galas de charité, des week-ends à la campagne. Ils veulent évaluer si je corresponds à leurs valeurs familiales. Et ils s'attendent à ce que je vienne accompagné.
— Par une femme stable et respectable, j'imagine, compléta Braiden, visiblement amusé par la situation.
— Exactement. Et pas une actrice ou un mannequin que j'aurais engagé pour l'occasion. Ils sont plus malins que ça, et leurs services de renseignement sont redoutables. Il me faut quelqu'un de crédible.
À cet instant précis, un léger coup fut frappé à la porte et une jeune femme entra discrètement. Elle n'était pas particulièrement grande, peut-être un mètre soixante-cinq, avec une silhouette mince mais gracieuse. Ses cheveux châtains étaient attachés en un chignon sobre, et son tailleur gris anthracite, quoique simple, lui allait parfaitement. Ce qui frappa immédiatement Tommy, c'étaient ses yeux - d'un vert profond, presque émeraude, qui contrastaient avec la discrétion générale de son apparence.
— Excusez-moi de vous déranger, Monsieur Bush, dit-elle d'une voix douce mais assurée. Madame Bush vous fait demander pour confirmer votre présence au dîner de ce soir avec les investisseurs australiens.
— Dites-lui que je serai là, Barbara. Et assurez-vous que les dossiers Hendricks soient prêts pour demain matin.
— Bien sûr, Monsieur Bush, répondit-elle avant de se retirer aussi discrètement qu'elle était venue.
Tommy avait observé toute la scène avec une attention inhabituelle. Une idée commençait à germer dans son esprit. — Qui est-ce? demanda-t-il dès que la porte se referma.
— Barbara Chen, l'assistante personnelle de ma femme. Pourquoi?
— Elle travaille ici depuis longtemps?
— Trois ou quatre ans, je crois. Elle est brillante, efficace, et d'une discrétion absolue. Aileen lui fait totalement confiance.
Tommy se redressa légèrement dans son fauteuil, soudainement plus animé. — Elle est... en couple?
Braiden fronça les sourcils, commençant à percevoir où Tommy voulait en venir. — Tommy, ne me dis pas que tu penses à...
— Elle est parfaite, l'interrompit Tommy. Sérieuse, professionnelle. Le genre de femme que les Nakamura respecteraient immédiatement. Et visiblement intelligente.
— C'est hors de question, répliqua fermement Braiden. Barbara est une employée exemplaire, pas un accessoire que tu peux emprunter pour impressionner tes investisseurs.
Tommy se pencha en avant, les yeux brillant de cette détermination qui lui avait permis de bâtir son empire. — Je ne parle pas de l'exploiter. Je lui proposerais un arrangement professionnel, correctement rémunéré. Elle jouerait le rôle de ma fiancée pendant trois mois, puis nous nous séparerions en bons termes une fois l'affaire conclue.
— Tu as perdu l'esprit, soupira Braiden en secouant la tête. Barbara n'acceptera jamais. C'est une personne intègre, douce, pas quelqu'un qui se prêterait à ce genre de... mascarade.
— Laisse-moi au moins lui parler, insista Tommy. Je te promets d'être respectueux et direct.
Braiden semblait sur le point de refuser catégoriquement quand la porte s'ouvrit à nouveau. Cette fois, c'était Aileen qui entrait, radieuse dans sa robe bleu marine.
— Tommy! Quelle bonne surprise, s'exclama-t-elle en s'avançant pour l'embrasser sur la joue. Je ne savais pas que tu passais aujourd'hui.
— Il était sur le point de partir, intervint Braiden, lançant un regard d'avertissement à son ami.
Tommy ignora la remarque. — Aileen, tu tombes à pic. J'aurais besoin d'un conseil féminin sur une situation... délicate.
Braiden leva les yeux au ciel tandis qu'Aileen prenait place sur le canapé, intriguée. — Je t'écoute.
Tommy expliqua alors la situation avec les Nakamura, omettant soigneusement de mentionner l'idée qui venait de lui traverser l'esprit concernant Barbara. À sa grande surprise, Aileen semblait plus amusée que scandalisée.
— Donc, si je comprends bien, le grand Tommy Baltimore est finalement rattrapé par sa réputation de Don Juan, résuma-t-elle avec un sourire malicieux.
— En quelque sorte, admit Tommy, jouant la carte de l'humilité qui fonctionnait généralement bien avec Aileen. J'ai pensé à engager quelqu'un, mais...
— Mais les Nakamura ne sont pas idiots et verraient clair dans ton jeu, compléta Aileen. Tu as besoin de quelqu'un d'authentique, quelqu'un qui pourrait réellement être ton type dans une autre vie.
Tommy hocha la tête, impressionné par sa perspicacité. Braiden s'apprêtait à intervenir quand Aileen poursuivit :
— Comme Barbara, par exemple? Elle serait parfaite.
Un silence stupéfait s'installa. Braiden fixait sa femme avec incompréhension tandis que Tommy réprimait un sourire victorieux.
— C'est exactement ce qu'il avait en tête, grommela Braiden. Et je lui disais justement que c'était une idée absurde.
— Pourquoi? demanda innocemment Aileen. Barbara est intelligente, cultivée, et d'une élégance naturelle qui serait idéale dans ce contexte. En plus, elle a besoin d'argent pour financer ses études de design qu'elle reporte depuis des années.
Tommy leva un sourcil, surpris par cette information. — Elle est designer?
— En devenir, précisa Aileen. Elle crée des vêtements magnifiques pendant son temps libre, mais n'a jamais eu les moyens de suivre une formation professionnelle. Un arrangement avec toi, bien rémunéré, pourrait être une opportunité pour elle.
Braiden semblait de plus en plus consterné. — Aileen, tu ne peux pas sérieusement envisager d'utiliser ton assistante comme...
— Comme une professionnelle adulte capable de prendre ses propres décisions? coupa Aileen. Je ne suggère pas de la forcer. Simplement de lui présenter l'offre et de la laisser décider.
Tommy savait qu'il avait remporté cette manche. Si Aileen était de son côté, Braiden céderait inévitablement. — Je serais extrêmement correct avec elle, promit-il. Un contrat clair, des limites bien définies, une compensation généreuse.
Aileen se tourna vers son mari avec ce regard doux mais déterminé qu'il connaissait bien. — Ça pourrait être bénéfique pour tout le monde, mon amour. Barbara a besoin de sortir un peu de sa coquille, et Tommy a besoin d'apprendre à traiter une femme avec respect sur la durée.
Braiden poussa un profond soupir de défaite. — Très bien. Mais c'est à Barbara de décider, sans aucune pression.
— Évidemment, acquiesça Tommy, déjà triomphant.
Aileen se leva gracieusement. — Je vais l'appeler. Tommy, attends-nous dans la petite salle de conférence au bout du couloir.
Dix minutes plus tard, Tommy arpentait nerveusement la salle de conférence. Il avait l'habitude des négociations à enjeux élevés, des confrontations avec des hommes d'affaires impitoyables, mais pour une raison qu'il ne s'expliquait pas, l'idée de cette conversation le rendait légèrement anxieux.
La porte s'ouvrit enfin sur Barbara, suivie d'Aileen. En la voyant entrer, Tommy fut à nouveau frappé par cette combinaison unique de douceur et de dignité qui émanait d'elle. Dans le milieu qu'il fréquentait, les femmes étaient souvent soit des arrivistes agressives, soit des trophées décoratifs. Barbara appartenait clairement à une autre catégorie.
— Barbara, je te présente officiellement Tommy Baltimore, dit Aileen. Tommy, voici Barbara Chen.
— Enchantée, Monsieur Baltimore, dit Barbara en lui tendant la main, son regard franc croisant le sien sans timidité excessive mais avec une certaine réserve.
— Tommy, je vous en prie, répondit-il en serrant sa main, notant au passage sa poigne ferme et assurée malgré sa douceur apparente.
Aileen prit place à l'extrémité de la table. — Je vais rester pour cette discussion initiale, si vous le permettez tous les deux. Tommy, je te laisse expliquer ta... proposition à Barbara.
Tommy s'assit face à Barbara et prit une profonde inspiration. — Mademoiselle Chen...
— Barbara, corrigea-t-elle avec un petit sourire.
— Barbara, reprit-il, appréciant la sonorité de son prénom. Je vais être direct. Je suis en négociation avec une famille d'investisseurs japonais très traditionnelle, les Nakamura. Cette affaire pourrait représenter un tournant majeur pour mon entreprise.
Barbara hocha la tête, attentive mais visiblement perplexe quant à son implication dans cette histoire.
— Le problème est que les Nakamura accordent une grande importance à la... stabilité personnelle de leurs partenaires d'affaires. Ma réputation de célibataire... il hésita, cherchant le terme approprié.
— Volage? suggéra Aileen avec un sourire narquois.
Tommy lui lança un regard noir avant de poursuivre. — Disons que mon statut actuel les inquiète. Ils souhaitent me voir avec une partenaire stable lors d'une série d'événements à venir.
Les yeux verts de Barbara s'écarquillèrent légèrement. — Et vous voudriez que je... joue ce rôle?
— Exactement, confirma Tommy, soulagé qu'elle comprenne si rapidement. Il s'agirait d'un arrangement strictement professionnel. Vous m'accompagneriez à plusieurs événements sur une période de trois mois, en vous faisant passer pour ma fiancée. En échange, je vous offrirais une compensation financière substantielle.
Un silence s'installa pendant que Barbara semblait absorber l'information. Son visage, habituellement si serein, trahissait maintenant une multitude d'émotions contradictoires.
— Pourquoi moi? demanda-t-elle finalement. Vous ne me connaissez même pas.
C'était une question pertinente que Tommy n'avait pas anticipée. — Parce que vous êtes exactement le type de personne qui impressionnerait les Nakamura. Intelligente, discrète, professionnelle. Vous avez une présence naturelle qui inspire confiance.
— Ce que Tommy essaie de dire, intervint Aileen, c'est qu'il a besoin de quelqu'un d'authentique, pas d'une actrice qui jouerait un rôle. Les Nakamura verraient clair dans ce genre de stratagème.
Barbara tourna son regard vers Aileen. — Et vous pensez que je devrais accepter cette... proposition?
— Je pense que c'est une opportunité intéressante, répondit prudemment Aileen. La compensation financière pourrait financer tes études de design, et l'expérience te permettrait de voir un monde auquel tu n'as pas accès habituellement.
Barbara reporta son attention sur Tommy, l'étudiant avec une intensité qui le mit presque mal à l'aise. — Quelles seraient exactement vos attentes?
— Uniquement des apparitions publiques, précisa-t-il immédiatement. Vous m'accompagneriez à des dîners, des galas, peut-être un week-end à la campagne. Nous devrions paraître proches, mais pas de façon excessive. Juste... crédibles.
— Et physiquement? demanda Barbara avec une franchise qui le prit au dépourvu.
Tommy se racla la gorge. — Rien qui vous mettrait mal à l'aise. Peut-être se tenir la main, un bras autour de votre taille occasionnellement. Si la situation l'exigeait absolument, un baiser très chaste, mais uniquement avec votre permission explicite.
Barbara hocha lentement la tête, semblant évaluer chaque aspect de la proposition. — Je suppose que je devrais m'habiller différemment aussi.
— Un peu, oui, admit Tommy. Mais je prendrais en charge tous les frais liés à cela.
— Je prendrais en charge, corrigea-t-elle doucement.
— Pardon?
— Vous avez dit 'je prendrais' au lieu de 'je prendrai'. Ce qui suggère que vous doutez de mon acceptation.
Tommy ne put s'empêcher de sourire. Cette femme était perspicace. — En effet. Je pense que c'est une proposition inhabituelle et je comprendrais parfaitement que vous refusiez.
Barbara se tourna à nouveau vers Aileen. — Est-ce que cela affecterait mon travail ici?
— Absolument pas, assura Aileen. Nous ajusterions tes horaires en fonction des événements, mais ton poste resterait inchangé.
Un nouveau silence s'installa tandis que Barbara semblait plongée dans une profonde réflexion. Tommy était fasciné par l'expressivité de son visage, la façon dont ses émotions se lisaient dans ses yeux malgré son maintien composé.
— J'aurais besoin de temps pour y réfléchir, dit-elle finalement. C'est une décision importante.
— Bien sûr, acquiesça Tommy, à la fois déçu et impressionné par sa prudence. Prenez le temps qu'il vous faut. Enfin... les Nakamura arrivent dans une semaine, donc idéalement...
— Je vous donnerai ma réponse après-demain, affirma Barbara en se levant avec grâce. Merci pour cette proposition, aussi inattendue soit-elle.
Alors qu'elle quittait la pièce, Tommy se tourna vers Aileen, un sourire aux lèvres. — Elle est fascinante.
— Et bien plus complexe que tu ne l'imagines, répondit Aileen avec un regard énigmatique. Si elle accepte, Tommy, promets-moi une chose.
— Quoi donc?
— Ne la fais pas souffrir. Barbara a une âme profonde sous ses apparences tranquilles. Elle n'est pas comme tes conquêtes habituelles qui connaissent les règles du jeu avant même de commencer.
Tommy hocha la tête, soudain conscient de la responsabilité qui pourrait lui incomber. — C'est un arrangement professionnel, Aileen. Rien de plus.
— Nous verrons, murmura-t-elle avec un sourire mystérieux avant de se lever à son tour. Nous verrons.
Resté seul dans la salle de conférence, Tommy repensa à cette rencontre. Le sort de son affaire avec les Nakamura reposait maintenant entre les mains d'une femme qu'il connaissait à peine, mais qui, pour une raison inexplicable, l'intriguait plus que n'importe quelle femme rencontrée récemment.
Il espérait sincèrement qu'elle accepterait sa proposition, et pas uniquement pour les Nakamura.