Fragile

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Summary

Accepter un job à New-York semblait pourtant une bonne idée. Ce devait être l’occasion d’un nouveau départ. Mais entre une propriétaire envahissante et aigrie, un logement humide en sous-sol, grand comme un placard à balais et un boulot pourri, le rêve s’est transformé en cauchemar. Seule dans une ville inconnue, Andréa ne voit pas le bout du tunnel. Découragée, elle sombre lentement dans la déprime. Mais des fois, il suffit de pas grand-chose pour que tout change. Il suffit juste de rencontrer la bonne personne.

Genre
Romance
Author
Ria L
Status
Ongoing
Chapters
5
Rating
n/a
Age Rating
18+

Vieille mégère!

POV Andrea

Assise sur le petit lit qui occupe la majeure partie de l’espace dans pièce, je garde les yeux rivés sur mon portable.

Les minutes défilent.

Trois minutes...

Trois minutes, c’est le temps qu’il faut pour mes ramen soient cuites.

J’ai pris goût crevette, pour changer du goût poulet que je prends d’habitude.

Valeur nutritive, zéro.

Je sais.

C’est de la junk food, mais question prix, ça reste imbattable.

Une fois le temps écoulé, j’enlève l’opercule du bol en papier. Il y a des gens qui arrivent à ne pas se brûler en ouvrant ce truc ?

C’est bouillant, mais je meurs de faim. À l’aide d’une paire de baguettes en bambou, je soulève les nouilles et souffle dessus pour les faire refroidir.

À la première bouchée, je me brûle le palais. Faut vraiment que j’apprenne la patience !

Au moment où je m'apprête à prendre une deuxième bouchée, on frappe à la porte…

Encore cette mégère, j’en suis sûre !

Qui ça pourrait être d’autre ?

Je pose mes baguettes en équilibre sur le bol, et me lève en soupirant.

Je n’en peux plus de cette folle.

Si ça continue, je vais la pousser dans les escaliers…

Je cligne des yeux rapidement, pour éviter l’apparition de larmes. Je suis fatiguée, tellement fatiguée.

Je voudrais juste qu'on me laisse tranquille.

Je grimpe les marches de cet escalier bien trop raide, force un sourire et ouvre la porte.

-« Bonsoir Madame Jefferson ! Que puis-je faire pour vous ? »

Elle me toise de son regard noir.

Vieille mégère !

Je retiens un soupir. Ça va aller ! Respire ! Zen !

-« Vous avez mis de l’eau partout en entrant ! »

Mais quelle menteuse !

-« J’ai essuyé le sol sur mon passage pourtant. »

-« C’est encore tout mouillé ! Tenez, regardez ! Là par exemple, il y a des traces d’eau ! »

Je ferme les yeux, et je me vois très clairement la pousser dans l’escalier.

Mais je ne peux pas faire ça, non !

Ce n’est possible que dans ma tête ! Hélas !

Mes nouilles vont être froides.

-« Je ferais plus attention la prochaine fois ! C’est promis ! »

Sur ce, je referme la porte et prends une grande inspiration.

Des traces d’eau…

Mets un paillasson, connasse !

Désolée, je déteste vraiment cette bonne femme.

Ça fait deux semaines qu’il pleut non-stop. Je ne vois pas comment je pourrais éviter de mettre de l’eau dans l’entrée. Quand je rentre, je dégouline, mes chaussures sont mouillées, mon parapluie est plein de flotte. Je fais comment, moi ??

Quinze jours de pluie...

Depuis mon arrivée dans cette ville maudite !

Je l’entends encore maugréer derrière la porte, cette sorcière !

Sans faire de bruit, je redescends l’escalier et m’assois à nouveau sur le lit.

Je ne la supporte plus.

Tous les jours, elle vient me reprocher un truc. Dès que j’arrive, elle me tombe dessus.

Ma douche est trop longue, la lumière reste allumée trop longtemps, je fais trop de bruit.

Alors ça, c'est vraiment le comble !

Je suis toute seule, je n’écoute pas de musique, je n’ai pas de télé… De quel bruit parle-t-elle ?

Le bruit de ma respiration peut-être.

Remarque parfois, j’aimerais bien arrêter de respirer.

Oh, j’en peux plus…

Je cligne à nouveau rapidement des yeux.

Allez, ça va s’améliorer…

Cela ne peut que s’améliorer. N’est-ce-pas ?

Il paraît que quand on touche le fond, on peut prendre appui et remonter vers la surface.

J’ai l’impression d’avoir touché le fond là… Alors pourquoi est-ce que je ne parviens pas à remonter ?

Peut-être que je dérive encore, coincée entre deux eaux.

Tête penchée, je me frotte les tempes.

Je tente de me raisonner. Mais c’est peine perdue.

Les larmes s’écrasent sur les genoux.

Je suis fatiguée, épuisée même.

J’en ai plein les bottes de cette galère.

Et ma logeuse Rita Jefferson, n’est que la partie visible de l’iceberg.

Il y a tout le reste…

Mais qu’est-ce qui m’a pris de postuler à un job à New-York ?

Il y a quelques mois après avoir enfin validé mon master LEA, j’ai eu l’idée lumineuse de postuler à différentes offres d’emploi à l’étranger. J’avais besoin de changer d’air.

Une seule entreprise a retenu ma candidature. Une petite agence de pub située à New-York.

C’est cool, non ?

Ouais, c’est ce que je croyais aussi…

Mais j’ai vite déchanté.

Cela ne fait que deux semaines que je suis là et je crois que ce sont les pires semaines de ma vie. Et pourtant ma vie était déjà bien pourrie avant ça.

Je suis née dans le sud de la France, dans une famille modeste. Mère, secrétaire dans un cabinet médical, père, agent municipal. Rien de très folichon.

J’ai un frère aîné, célibataire, sans emploi qui squatte chez mes parents. Il dort la journée et joue en ligne la nuit.

Alors, personnellement je m’en fous, il fait ce qu’il veut.

Non, ce qui me dérange, c’est la différence de traitement entre lui et moi.

Il faut savoir que mon frère est un enfant désiré.

Ma mère a eu mille peines à tomber enceinte.

Alors le jour où son test de grossesse est apparu positif, elle a sauté de joie.

Et quand par la suite, le bébé à naître s’est révélé être un garçon, c’est mon père qui a sauté de joie.

Seulement voilà, ma mère a détesté sa grossesse.

Elle a tout eu, les nausées, le diabète gestationnel, pubalgie et j’en passe.

Elle a juré qu’elle n’aurait pas d’autre enfant.

Sauf que six ans plus tard, je me suis pointée.

Pas d’euphorie ce coup-ci, juste de la résignation.

Ils auraient dû choisir l’avortement, ça aurait été mieux pour tout le monde. Mais quand on vit dans une petite ville, tout se sait. Et à l’époque, l’avortement était tabou.

Cette grossesse fut encore pire que la précédente. Et je crois que déjà à ce moment-là, elle avait décidé qu’elle ne m’aimait pas.

J’ai grandi dans l’indifférence la plus complète.

Ce qui m’a sauvée, et je dis sauvée parce que c’est la vérité, sans amour on ne peut pas vivre. Bref, ce qui m’a sauvée, c’est ma grand-mère maternelle.

Combien de fois, ai-je été déposée chez elle le week-end, pendant les vacances, après l’école ?

Elle est rapidement devenue ma figure maternelle, mon roc, mon refuge.

Elle était douce, aimante, patiente.

Et surtout elle, elle voulait bien de moi.

Malheureusement, à la fin de la journée il me fallait rentrer chez mes parents. C’était un crève-cœur de la quitter. J’aurais voulu qu’on me laisse là, vivre avec elle. Mais les voisins posaient parfois des questions sur mes absences prolongées de la maison. Et ça ne renvoyait pas une bonne image de notre famille.

Puis l’été de mes huit ans, elle est partie rejoindre son défunt mari au Paradis. C’est ce que m’a dit son aide-ménagère, le jour de l’enterrement.

Mais moi à huit ans, je n’ai pas compris pourquoi elle m’abandonnait. Accrochée à son cercueil, je l’ai suppliée de rester.

Son mari, que je n’avais pas connu, était parti des années avant elle, il aurait pu attendre encore un peu. Il n’était plus à ça près.

Je me souviens encore de la messe. Il a fallu trois adultes pour me faire lâcher le cercueil.

J’ai hurlé, pleuré, tapé du pied, supplié même mais ils l’ont quand même emmenée.

Après ça, je me suis enfermée dans le silence et je suis devenue invisible.

J’ai grandi dans l’ombre de mon frère, sans faire de vague. Rejetant même toutes formes d’attention de la part de mes parents.

Ils ne s’étaient pas intéressés à moi jusqu’à présent, et je ne voulais pas de leur pitié.

Et puis en toute honnêteté, il était bien trop tard pour construire des liens.

J’ai avancé dans la vie, sans rien attendre de personne.

À dix-huit ans, j’ai trouvé un petit boulot. J’ai passé mon permis que j’ai payé de ma poche, contrairement à mon frère. Je me suis acheté une petite voiture d’occasion sans rien dire à personne. Et j’ai continué mes études.

Mon objectif final étant de pouvoir partir loin.

Le temps de mes études, je suis resté chez mes parents.

Pourquoi payer un loyer quand on peut bénéficier d’un logement gratuit. Après tout, ça ne posait pas de problème que mon frère soit encore à la maison, alors pourquoi n’aurais-je pas fait de même ?

Ça m’a permis d’économiser pas mal d’argent.

Handicapée des sentiments, je n’avais que peu d’amis. Et personne que l’on pourrait qualifier de proche.

Un moyen de plus de faire des économies : Pas de soirée, ciné, resto, ni rien.

Ma seule sortie, c’était la plage.

J’adorais me poser seule dans le sable sur le bord de la Méditerranée. En hors saison bien sûr, loin du bruit et de l’agitation.

Écouter le bruit des vagues, le cri des mouettes, regarder l’horizon, respirer l’air marin, ça fait un bien fou.

J’avais prévu de finir mes études et de partir loin, sans me retourner.

L’Australie me semblait être une bonne idée pour un nouveau départ.

Mais c’était sans compter sur mes parents.

Au milieu de ma première année de Master, ils ont demandé à me parler. Une première.

Intriguée, j’ai accepté.

Mon frère, le bien-aimé fils de la famille avait des problèmes d’argent. Il était endetté suite à de mauvais investissements, comprenez par-là jeux d’argent en ligne.

Mes parents n’avaient pas de quoi rembourser ses dettes, il leur a donc semblé naturel de m’en parler.

J’ai refusé, bien sûr . Mais c’était déjà trop tard.

Mon compte bancaire ayant été ouvert au décès de ma grand-mère, mes parents avaient procuration.

Et ils s’étaient déjà servis. En fait, ils voulaient juste me prévenir.

Le lendemain, je fermais mon compte et en ouvrais un autre dans une banque différente. Cette fois, personne n’aurait procuration.

Ils ont promis de me rembourser petit à petit mais huit mois plus tard, il n’y avait toujours pas l’ombre d’un versement. Cela ne les a pas empêchés de partir en vacances.

Après les avoir relancés plusieurs fois, j’ai fini par abandonner.

Ce jour-là, je me suis promis de me barrer vite fait et surtout sans me retourner.

Et voilà, comment je me suis retrouvée là, dans le sous-sol de Madame Jefferson, la pire logeuse de Manhattan.

Elle me loue un sous-sol miteux pour deux mille cinq cents dollars. Une somme astronomique, mais bon c’est New-York et c’est ce que j’ai trouvé de moins cher.

Pour ce prix-là, j’ai une petite pièce avec un lit une place, une table basse, une mini plaque de cuisson, un frigo top qui fonctionne un jour sur deux, et à côté une pièce qui sert de salle de bains. Je devrais plutôt dire un placard, il n’y a l’espace que pour un wc et une petite douche.

Je n’ai pas accès au reste du sous-sol, qui de toutes manières est encombré par des cartons et des meubles.

Ma valise est posée dans un coin, à peine défaite. C’est bien le signe que je n’ai pas prévu de rester.

Si au moins mon boulot en valait la peine...

Je bosse comme traductrice français/anglais.

J’ai choisi de suivre un cursus LEA pour justement pouvoir m’expatrier.

Mais quelqu’un comme moi, une jeune diplômée sans expérience, est une aubaine pour une entreprise. Je suis en quelque sorte le larbin de service.

Je croule sous les dossiers, et comme si ça ne suffisait pas, mes collègues me prennent pour une stagiaire et me filent constamment du boulot supplémentaire.

Nouvelle dans la boite, je n’ose pas refuser, mais cela perturbe mon organisation et l’avancement de mes dossiers en cours.

C'est pour cette raison que ce matin, j’ai été convoquée par mon manager, qui estime que je ne suis pas compétente. J’ai eu droit à un laïus de vingt minutes sur la productivité, la concurrence, la rentabilité, blablabla...

Il n’a pas hésité à me sortir tout un tas de clichés sur les Français, et a fini par me dire que si ça ne tenait qu’à lui, il m’aurait déjà renvoyée chez moi. Chez moi en France!

Une vraie journée de merde, quoi !

J’essuie mes yeux à l’aide d’un mouchoir en papier.

J’en ai acheté tout un stock, vu que je passe mes soirées à pleurer.

La seule bonne nouvelle c’est que demain c’est vendredi, dernière journée de boulot avant le week-end.

Cela ne me réjouit guère de passer deux jours enfermée dans cette pièce humide et mal éclairée, mais c’est toujours mieux que d’aller bosser, avec cet enfoiré de manager sur le dos.

Mon appli de météo annonce encore de la pluie pour au moins cinq jours.

Je jette un coup d’œil dans le coin de la pièce où j’ai stocké mes provisions, principalement des bouteilles d’eau, du café et des ramen. J’ai aussi un paquet entamé de pain de mie et une tablette de chocolat.

Ça devrait me permettre de tenir jusqu’à lundi. J’irai faire quelques courses en rentrant du boulot à ce moment-là.

Avec tout ça, j’ai oublié mon repas. L’avantage c’est que maintenant, je ne risque pas de me brûler, vu que c’est froid.

Les nouilles sont gorgées d’eau et molles. Je le mange parce que je ne veux pas jeter mais vraiment c’est déguelasse.

Avant de dormir, je ferai mes comptes, comme tous les soirs depuis quinze jours. Sans argent, je n’ai aucune chance de sortir de cette galère.