Valindor 1 :

Je me lève dès l’aube, sans bruit, comme chaque matin. Les premières lueurs du jour glissent entre les tentures de notre chambre, caressant les murs de reflets pâles. À mes côtés, Elewë dort encore, son visage paisible tourné vers moi. Je l’observe un instant, sa respiration est calme, régulière, presque musicale. Une main posée sur son ventre rond, comme pour veiller sur la vie qui grandit en elle. Je reste un instant immobile, à l’observer, le cœur étrangement serré. Depuis qu’elle porte notre enfant, je la trouve plus belle encore. Plus lointaine aussi, comme si quelque chose de sacré la tenait à l’écart du tumulte du monde.
Je dépose un baiser sur son front avant de me détourne, repoussant les draps d’un geste mesuré avant de les lisser. Mes pieds nus effleurent le sol froid, un rappel bienvenu de l’heure naissante. Je me dirige vers le miroir de cuivre martelé, et je défais ma natte d’un geste lent, presque cérémonial. Les mèches blanches s’échappent une à une, tombant sur mes épaules, coulant comme une rivière d’hiver. Je les peigne du bout des doigts, les démêlant sans hâte. J’ai toujours aimé sentir mes cheveux libres à l’aube, c’est le seul moment de la journée où je peux les laisser libre, avant qu’ils ne soient enfermés dans une coiffe.
Je reste un instant là, face à moi-même, les cheveux dénoués, le regard encore habité par le sommeil. Puis je tends la main vers la tenue de fonction posée avec soin sur le dossier du fauteuil sculpté.
Je m’habille ensuite avec méthode. La tunique de lin d’abord, blanche et sobre, puis les épaulettes de cuir aux motifs végétaux gravés à la main, offerts par mon père avant sa retraite. Le plastron de feuille d’argent, symbole de mon rang. Je serre enfin la ceinture brodée aux couleurs de ma lignée. Elle porte, tissé dans le fil, le nom de ma maison et celui de mon épouse. C’est un uniforme, mais c’est aussi un serment.
J’enfile mes bottes, prends mon manteau long, puis passe la porte de chêne sans un bruit. Derrière moi, elle dort toujours. Que les dieux la gardent jusqu’à mon retour.
Dehors, le ciel s’éclaire à peine. Les feuilles chuchotent dans le vent. Je marche d’un pas ferme vers les quartiers de la garde, la rosée s’accrochant à mes bottes comme des perles timides. Le soleil grimpe paresseusement au-dessus des branches, dorant le sentier de lumière pâle. À cette heure, la caserne résonne des premiers éclats d’épée et des appels matinaux. Je salue les sentinelles d’un hochement de tête, et elles me répondent avec respect.
-Encore le premier, Valindor, me dit l’un d’eux en riant.
Je souris, comme toujours. Je ne vois pas pourquoi je ne le serais pas. Il y a une discipline à respecter, une fierté dans le service, même si la paix dure depuis plus de cent ans. Même si la dernière véritable alerte fut une biche égarée dans les jardins suspendus.
Chaque jour commence ainsi. Les entraînements. Je m’y livre avec sérieux. Les gestes sont précis, enseignés dès l’enfance, et pourtant je les répète encore, encore. Parade, frappe, esquive. Les lames sifflent dans l’air froid du matin. Parfois, je ferme les yeux et je continue, guidé par l’habitude.
Puis vient les tours de garde. La vérification des stocks de flèches et d’herbes de soin. Le nettoyage des lames. Je me prête à tout cela avec application, là aussi. C’est mon devoir, et je l’honore.
Je passe l’avant-midi à superviser les plus jeunes. Ils sont vifs, pleins de fougue, et parfois maladroits. Mais je prend plaisir à leurs léguer mon savoir, nos traditions. L’un d’eux , Elirion, m’a demandé ce matin si les orcs reviendraient un jour. Je lui ai répondu que non, que le traité tenait bon, que la paix était réelle. Je le pense. Mais j’ai vu son regard se baisser, un peu déçu. Comme s’il espérait au fond une menace. Je ne le comprends pas. Notre rôle ici est primordiale et la paix est durable. Comment peut-on souhaiter qu’il en soit autrement ? Ça me dépasse.
À midi, je mange seul, comme souvent. Un pain d’écorce, du fromage affiné, une poignée de baies. Je me répètes quelques paroles à voix basse. Puis mes pensées me ramènent à ma femme. À la maison. À son ventre arrondi. À l’enfant. Ce futur-là me semble encore flou. Je sais tenir une lame, commander une patrouille, mais être père ? C’est autre chose. Mais c’est pour eux que je veille. Je me le répète souvent.
L’après-midi s’étire. Inspection des remparts. Une leçon de tir à l’arc. Quelques mots échangés avec le capitaine de la garde - toujours les mêmes constats : “Tout est calme.” “Rien à signaler.” “Le silence tient.“-. Je marche, j’observe la lisière de la forêt, le bruissement des feuillages, la vie paisible des oiseaux. Pas de biche égarée cette fois.
Quand le soleil décline et que je rentre à la maison. Elle est là, souriante. Elle me parle de la musique du vent, des frissons du bébé sous sa peau. Je l’écoute, je souris, je l’aime. Et pourtant, une petite voix en moi continue de murmurer : Est-ce cela toute ta vie, Valindor ? Devenir père, veiller, marcher, recommencer ? Je la fais taire.
Demain et les jours qui suivrons je referai la même chose. Parce que c’est ainsi qu’on protège le monde, notre routine est garante de la paix.
Et puis les semaines ont suivi.
Mais aujourd’hui... aujourd’hui est différent.
Il y a comme un poids dans l’air, depuis l’aube. Une tension, sourde, invisible, mais tenace. Les couloirs bruissent de murmures, les sentinelles croisent leurs regards sans parler. Moi, je garde le silence, mais mes doigts sont moins sûrs, ma respiration un peu trop hâtive. Même mes cheveux semblent peser davantage sur mes épaules.
Aujourd’hui, le prince revient. Pariel’Balthir, le prince exilé depuis cinquante ans.
Je ne l’ai jamais vu. Il a quitté le royaume bien avant ma naissance, banni pour des raisons que personne n’ose détailler. Les archives officielles sont vagues, et les récits que j’ai glanés à voix basse... glacent le sang. On parle de sang versé dans la salle du trône, de pactes interdits, de propos invraisemblables. Certains disent qu’il a appris des choses qu’aucun elfe ne devrait savoir. Qu’il ne devrait pas revenir.
Mais moi, je sais une chose. Le roi est juste et sage.
S’il a ordonné le retour de son fils, alors c’est que l’heure est venue. Ce n’est pas à moi de douter. Ma loyauté ne s’use pas avec les rumeurs. Si mon roi ouvre les portes à un exilé, alors ce n’est plus un exilé. C’est un prince.
Je suis assigné à la garde intérieure aujourd’hui. Posté près de la grande salle, entre les colonnes de marbre blanc, à l’endroit exact où le roi compte l’accueillir. Mon cœur bat plus fort que d’habitude, je le sens jusque dans mes tempes. Pourtant, je tiens ma position. Droit, calme.
Quand enfin les portes s’ouvrent, un frisson court dans mon dos.
Ce n’est pas le prince qu’on attendait. Ou plutôt, c’est bien lui, mais rien n’est comme je l’imaginais.
Il entre sans escorte. Les gardes aux portes ne semblent pas savoir s’ils doivent s’écarter ou se figer. Moi, je reste debout, figé dans ma loyauté.
Il a l’allure d’un elfe, certes... ces traits fins, l’ovale parfait du visage, cette noblesse naturelle qu’aucun habit ne peut imiter. Et surtout, ces yeux, d’or liquide, purs, presque lumineux. Les yeux du sang royal, ceux du roi lui-même.
Mais... il y a le reste.
Je le remarque immédiatement. Tout en lui heurte ce que je connais. Il est couvert de cicatrices. Profondes, anciennes, boursouflées parfois. Certaines remontent jusqu’à son visage, et l’une d’elles, épaisse et foncé, tire ses lèvre jusqu’à transformer sa bouche en une sorte de sourire figé dans un grimace grotesque.
C’est la première fois que je vois un elfe ainsi marqué. Chez nous, la moindre entaille est soignée dès qu’elle se forme. Nous avons les herbes, les onguents, les chants de guérison. Rien ne subsiste. Même les récits de guerre ne mentionnent pas de telles marques. Alors pourquoi n’a-t-il rien effacé ?
Et ses cheveux... ils n’ont ni l’ordre ni l’éclat attendu d’un prince. Ils sont emmêlés, sauvages, regroupés sous une coiffe étrange, tordue, défaite. Hirsutes comme une bête sortie des forêts interdites. Je n’ai jamais vu une telle coiffure chez un elfe, et encore moins dans la cour royale.
Et puis sa démarche...
Il boite. Clairement. Sa jambe gauche est incomplète, remplacée à partir du genou par une prothèse que je ne reconnais pas, forgée, semble-t-il, dans un métal étranger, trop sombre, trop froid, malgré les dorures qui la décore. Chaque pas qu’il fait émet un cliquetis discret mais obsédant, comme le murmure d’une menace.
Tout son corps semble crier je ne suis plus des vôtres.
Et cela me trouble plus que je ne l’admets.
Alors qu’il s’approche de moi en passant, je me redresse sans y penser. Mes doigts se crispent.
Ses yeux dorés se posent sur moi, et ce qui aurait pu être un simple regard devient autre chose. Un glissement lent, minutieux, presque intime. Un regard qui fouille, qui comprend. Il s’attarde, juste assez pour que j’en frissonne.
Puis vient ce sourire... presque chaleureux, presque sincère. Mais déformé par la cicatrice, et chargé d’une familiarité dérangeante, comme s’il me connaissait déjà.
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