A travers le silence

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Summary

Elle est tireuse d’élite, muette, précise comme une lame. Il est mercenaire, impulsif, rongé par la colère. Leur alliance n’aurait jamais dû exister. Mais au cœur des trahisons, des balles et des silences, une autre guerre commence : celle des émotions. Et parfois, l’amour naît là où les mots n’ont jamais existé.

Status
Complete
Chapters
40
Rating
4.6 8 reviews
Age Rating
18+

Chapitre 1

Seth Provano détestait changer ses plans.

Le portable vibra sur le siège passager, affichant un numéro qu’il n’avait jamais souhaité revoir. Il jura entre ses dents. Quand le Syndicat appelait, on ne refusait pas peu importe la cible qu’on avait déjà en ligne de mire.

— Provano, répondit-il, le regard toujours fixé sur l’immeuble en face.

La voix à l’autre bout était calme, mesurée. Le genre qui faisait les gros titres quand elle ordonnait des exécutions.

— Ce soir. Villa Donatelli. Dix heures.

Seth serra la mâchoire.

— J’ai un contrat en cours.

— Annule-le.

— Vous savez combien…

— Le double.

Le silence s’étira. Seth tambourina des doigts contre le volant. Les souvenirs de Belgrade remontaient parfois ainsi, sans prévenir. Kirkov et son bavardage incessant, commentant chaque mouvement, chaque décision. Trop de mots, pas assez d’actes. Une balle perdue l’avait emporté, quatre ans plus tôt. Seth avait terminé le travail seul, comme toujours. Dans ce métier, la solitude était une police d’assurance.

— J’y serai.

La communication coupa. Seth balança le téléphone sur le siège avec un juron. Sa cible actuelle, un petit dealer qui avait volé la mauvaise famille et qui attendait maintenant dans l’immeuble d’en face, venait d’obtenir un sursis. Un contrat qui attendrait. Comme tous les contrats attendaient quand le Syndicat sifflait.

Trois heures plus tard, il franchissait les grilles de la Villa Donatelli, cette monstruosité néoclassique qui servait de façade aux activités du Syndicat. Deux gardes fouillèrent sa voiture pendant que deux autres le palpaient minutieusement.

— Ton arme, exigea l’un d’eux.

— Vous plaisantez ? Massimo sait que je ne me sépare jamais de—

— Ton. Arme.

Seth les fusilla du regard, mais dégaina lentement son Beretta. Règle numéro un dans ce milieu : savoir quand céder.

L’intérieur sentait le vieux cuir et l’argent ancien. Seth attendit dans le hall pendant ce qui semblait une éternité. Quand enfin on le conduisit au bureau, il se prépara mentalement à la négociation habituelle.

Massimo Adessi, consigliere de la famille Donatelli, ne se leva pas à son entrée. Le vieil homme continuait à signer des documents comme si Seth n’était qu’un inconvénient mineur dans sa journée.

— Tu es en retard, dit-il enfin sans lever les yeux.

— Vos gorilles ont été méticuleux.

Massimo esquissa un sourire sans joie et poussa un dossier vers lui.

— Dimitri Kovacs. Tu connais ?

Seth l’ouvrit. L’homme sur la photo avait le regard dur et une cicatrice qui barrait sa joue gauche.

— Trafiquant d’armes, spécialité Europe de l’Est. Jamais croisé.

— Il sera à l’hôtel Excelsior vendredi. Suite présidentielle. Vingt gardes au minimum.

Seth referma le dossier.

— Simple. Propre. Trois cent mille.

— Deux cent.

— Vingt gardes, Massimo. Trois cent.

Le vieil homme le fixa, puis hocha imperceptiblement la tête.

— Le premier versement est déjà fait.

Seth se leva, rangeant le dossier dans sa veste.

— Plaisir de faire affaire.

— Pas si vite, interrompit Massimo, levant un doigt. Tu auras un partenaire cette fois.

Seth s’immobilisa. Le souvenir de Kirkov, si présent quelques minutes plus tôt, sembla envahir tout l’espace.

— Je travaille seul.

— Plus maintenant. Jusqu’à ce qu’on comprenne qui espionne pour la famille Morosini.

Seth plaqua ses mains sur le bureau.

— Vous croyez que c’est moi ? Seth plaqua ses mains sur le bureau. Après tout ce que j’ai fait pour—

— Personne n’est au-dessus des soupçons, coupa Massimo. Pas même mon propre fils.

Seth se redressa, bouillonnant.

— Et ce... partenaire sera votre petit espion, c’est ça ?

— Disons qu’elle veillera sur toi autant que tu veilleras sur elle.

— Elle ? Seth ricana. Vous me collez une femme dans les pattes pour une infiltration avec vingt gardes ?

Un petit mouvement dans sa vision périphérique attira son attention. Il se retourna brusquement, surpris. Au fond de la pièce, près de la fenêtre, se tenait une femme qu’il n’avait pas remarquée en entrant.

Comment avait-il pu la manquer ? Il balaya rapidement son apparence. Taille moyenne, cheveux auburn, physique ordinaire. Rien qui hurlait “tueuse professionnelle”. La femme le fixait avec des yeux dorés étonnamment calmes. Elle esquissa un petit sourire et leva la main dans un geste qui ressemblait à des signes.

Elle fit un pas vers eux, mais son pied heurta le bord d’un tapis persan. Elle trébucha légèrement, rattrapant son équilibre de justesse. Un bref flash d’embarras traversa son visage avant que son expression ne redevienne neutre.

— Qu’est-ce qu’elle fout ? grommela Seth en se tournant vers Massimo.

— Priam est muette, expliqua le consigliere. Mais ne te fie pas à son apparence. Elle a éliminé Gregorian à un kilomètre de distance, en pleine tempête.

Seth dévisagea la femme avec incrédulité. Gregorian ? Le général intouchable qui avait survécu à trois tentatives d’assassinat avant de succomber à un tir si précis que la légende perdurait dans les cercles de tueurs à gages ? Ce bout de femme au regard tranquille l’aurait éliminé ?

— C’est une blague. Je n’ai pas besoin d’un boulet, surtout pas d’une muette. Comment on communique en pleine mission ? Par texto ?

Priam ne sembla pas affectée par l’insulte. Son sourire persista, légèrement amusé maintenant. Elle s’approcha, sortit un petit carnet, griffonna quelque chose et le tendit à Seth.

Les balles n’ont pas besoin de parler pour atteindre leur cible.

— Génial. Une philosophe, railla-t-il en lui rendant le carnet.

Un parfum de fraise flotta jusqu’à lui. Subtil, presque imperceptible, mais agaçant dans ce bureau qui sentait le cigare éteint et le pouvoir. Trop doux pour ce monde brutal. Trop féminin. Trop innocent dans un univers qui n’avait rien d’innocent. Ce parfum lui rappelait les après-midis d’été, les choses simples qu’il avait abandonnées depuis longtemps.

Massimo se leva, contournant le bureau.

— Avant de refuser, je veux que vous fassiez un test. Simple. La salle d’entraînement est prête.

— Un test ? Seth fronça les sourcils. Je n’ai rien à prouver.

— Ce n’est pas pour toi que c’est à prouver, répliqua le vieil homme en ouvrant la porte.

Dans la salle d’entraînement du sous-sol, deux cibles humanoïdes avaient été installées dans un dispositif complexe de simulation. Une demi-douzaine de capteurs surveillaient chaque mouvement, chaque respiration, chaque battement de cœur des tireurs. Massimo les observait depuis une mezzanine tandis que Seth et Priam se tenaient côte à côte, l’air mal à l’aise. Priam avait récupéré un fusil de précision qu’elle maniait avec une familiarité déconcertante, tandis que Seth gardait son Beretta, arme de proximité qui trahissait son besoin de contrôle immédiat.

— Neutralisez les deux cibles en moins de trois secondes. Ensemble, ordonna Massimo.

Seth s’avança sans un regard pour sa partenaire imposée.

— Je prends celle de gauche.

Priam ne répondit pas. Elle se contenta de se mettre en position, visant calmement. Un calme qui contrastait brutalement avec sa maladresse précédente, quand elle avait trébuché sur le tapis et manqué de renverser un vase dans le bureau de Massimo. Dans le stand de tir, elle était complètement transformée.

Seth visa sa cible, déterminé à finir en premier, à prouver sa supériorité. Il sentit le mouvement de Priam à sa droite, anticipant son tir. Au moment où il appuya sur la détente, une fraction de seconde trop tôt, la main de Priam vint effleurer son avant-bras, le corrigeant imperceptiblement. La balle atteignit le centre exact de la cible au lieu de l’épaule qu’il visait. Un tir mortel plutôt qu’un tir handicapant.

Les deux coups retentirent presque simultanément. La deuxième cible s’effondra, touchée en pleine tête par Priam. L’écran digital afficha le temps : 2.7 secondes. En dessous des trois secondes requises. Mission accomplie.

Seth baissa son arme, stupéfait. Elle avait corrigé son tir tout en réussissant le sien. Sans un mot. Sans un bruit.

Il lui lança un regard noir.

— Ne refais jamais ça.

Elle se contenta de hocher la tête, rangeant son arme avec cette même précision méthodique. Le contraste était déroutant cette femme qui trébuchait sur du vide mais tirait comme un dieu.

De retour dans le bureau, Massimo leur présenta les détails supplémentaires de la mission. Seth parcourait le dossier, mémorisant les plans d’étage, les horaires de rotation des gardes, les itinéraires d’évacuation potentiels.

— Je veux ses antécédents complets, lança-t-il à Massimo en désignant Priam du menton. Son dossier médical, ses anciennes missions, ses connexions familiales, tout.

— Tu les auras. Et elle aura les tiens. Équité parfaite. Ce n’est pas négociable, Seth. Les temps changent. Les solitaires comme toi sont des luxes que le Syndicat ne peut plus se permettre, pas avec Morosini qui gagne du terrain chaque jour.

Priam revint vers eux, une tasse de café à la main qu’elle tendait à Seth. Dans son mouvement, elle heurta le bord du bureau. Le café déborda légèrement, tachant le dossier. Elle grimaça, visiblement embarrassée, et sortit un mouchoir pour éponger maladroitement.

— Sérieusement ? Seth leva les yeux au ciel, s’écartant.

Massimo observait la scène avec une indulgence surprenante.

— Priam a certaines... particularités. Mais crois-moi, elle est la meilleure tireuse que nous ayons.

Priam se redressa, les joues légèrement rougies, et déposa la tasse devant Seth. Elle sourit à nouveau, comme si elle s’excusait. Ce sourire l’agaçait profondément. Comment pouvait-elle rester aussi imperturbable face à son mépris flagrant ?

Une heure plus tard, ils quittaient la villa, Seth fulminant toujours intérieurement. Dans le couloir richement décoré, Priam s’arrêta devant un portrait de famille. Son doigt suivit délicatement le contour d’un visage, celui d’un homme aux cheveux blancs et au regard dur. Un membre du Conseil, probablement. Puis elle ouvrit son carnet et écrivit quelque chose qu’elle laissa négligemment tomber en reprenant sa marche. Seth l’ignora, accélérant le pas.

— T’as intérêt à être prête demain à l’aube. Repérage.

Dehors, Priam se dirigea vers une moto noire garée à l’écart. Une Ducati de compétition, machine de précision et de vitesse qui trahissait un goût pour l’adrénaline que son comportement calme ne laissait pas deviner.

— La voiture est là, lança Seth, indiquant son Audi noire. On prendra un seul véhicule pour les repérages.

Priam secoua la tête et désigna sa moto, puis tapa quelque chose sur son téléphone. Celui de Seth vibra dans sa poche. “Mieux vaut deux angles d’observation. Plus efficace.”

— Comme tu veux. Rendez-vous demain, 6h, devant l’Excelsior. Ne sois pas en retard.

Elle enfourcha la moto et disparut dans la nuit, le vrombissement du moteur s’évanouissant progressivement. Seth resta un moment immobile sur le perron, troublé par cette première rencontre qui défiait toutes ses attentes. Il sortit une cigarette, l’alluma, et observa la fumée qui montait vers le ciel noir. Les gardes à l’entrée le regardaient du coin de l’œil. Puis il se souvint du papier tombé dans le couloir. Par curiosité, ou peut-être par instinct professionnel, il retourna le chercher.

Sur le papier, quelques mots soigneusement calligraphiés.

Je ne suis pas un poids. Je suis un levier.

Seth froissa le papier et le jeta. Le parfum de fraise flottait encore dans l’air.

À six heures précises le lendemain, Seth était posté en terrasse d’un café face à l’Excelsior. Il observait l’entrée, les livraisons matinales, le changement des équipes de sécurité. À 6h01, il sentit une présence s’installer face à lui. Priam portait des vêtements neutres et des lunettes de soleil.

Sans un mot, elle lui tendit un café exactement comme il l’aimait, noir et sans sucre, et un carnet rempli de croquis de l’hôtel, d’horaires, de positions supposées des gardes. Un travail minutieux qu’elle avait dû faire toute la nuit. Les schémas étaient précis, annotés de détails que Seth lui-même n’aurait pas remarqués. Des itinéraires d’évacuation alternatifs, les angles morts des caméras, les habitudes des gardiens. Un travail de professionnel.

Seth l’ignora délibérément, continuant ses propres observations. Mais au bout d’une heure, alors que trois gardes supplémentaires arrivaient par une entrée latérale, il constata que le carnet de Priam avait anticipé leur présence exactement à cette heure.

Il lui jeta un regard à la dérobée. Elle l’observait en retour, impassible derrière ses lunettes.

Pas un mot n’avait été échangé. Le café était froid. Mais il existait déjà entre eux quelque chose d’indicible : une efficacité glaciale, née de leur antagonisme mutuel.

Après quatre heures de surveillance, ils se séparèrent sans se parler. Seth démarra sa voiture, la gorge serrée par une irritation qu’il ne s’expliquait pas. Troublé par le paradoxe de cette femme : cette maladresse physique contre cette précision létale, ce silence obstiné contre ce regard qui semblait tout comprendre. Comme si deux personnes habitaient le même corps.

Il détestait l’idée d’un partenaire. Il détestait encore plus l’idée que ce partenaire puisse être compétent. Mais par-dessus tout, il détestait qu’elle ait réussi, en moins de vingt-quatre heures, à perturber sa routine solitaire et froide, à introduire une variable qu’il ne contrôlait pas.

Dans le rétroviseur, il la vit enfourcher sa moto. Un geste fluide, parfaitement maîtrisé. Pas de maladresse cette fois. Juste la précision d’un prédateur. Elle rajusta ses gants noirs, puis leva les yeux, comme si elle sentait son regard. Un bref instant, leurs yeux se croisèrent dans le reflet. Ni hostilité, ni amitié. Juste une reconnaissance mutuelle.

Seth détourna le regard et accéléra. Ce n’était qu’une mission, après tout. Une seule mission, et il retrouverait sa solitude. Cette pensée aurait dû le rassurer.

Elle ne le fit pas.