Chapitre 1 - Renvoyée
J’ai recommencé.
Merde. Merde, merde. Je recule, écrase des bris de verres sous ma chaussure. Le silence pesant ne s’entrecoupe que de leur crissement. Je n’aurais pas dû. Je me tourne vers la salle. Tous les clients nous regardent, certains avec mépris, d’autres sous le choc. Les collègues aussi. L’homme repousse des lamelles de viande de ses cheveux. Je baisse mon plateau vidé de son contenu.
De lourds pas se rapprochent. Je ferme les yeux lorsque la voix forte du patron s’élève.
— Na-Rae! Dans mon bureau!
Oh oh. Je plisse le nez en tournant les talons, et tends le plateau à l’une des filles, silencieuses. Elle se précipite auprès du client, s’aplatit en excuses et ramasse les débris de verre et d’assiettes. Une vague de murmures se repend dans la salle. C’est l’heure de pointe, en plus.
Ça me retombe encore dessus. Je traverse la pièce, tous les regards vissés sur moi. Le patron ferme la porte du bureau derrière moi.
— Bordel, Na-Rae! La dernière fois ne t’a pas suffi?
Je fixe le sol, les mains jointes. Ce client-là méritait son sort, comme celui d’aujourd’hui.
— C’était pas un accident, tout le monde t’a vu lui balancer le plateau.
— Mais, il a…
Il lève le bras, la mine furieuse.
— Je m’en fiche. Prends tes affaires et dégage.
— Attendez, s’il vous plait! Je ferais attention…
Il agite la main devant son visage.
— T’as dit la même chose l’autre fois. On a plus les moyens pour un procès.
Je grimace. Le dernier client a fait tout un foin pour une tache d’eau sur son polo et on a dû le rembourser. Ce restaurant ne roule pas sur l’or, je ne veux pas assumer la responsabilité de sa faillite. Mais moi aussi, je suis fauchée.
Cette fois, il risque de porter plainte, et si j’oblige le patron à me garder, les frais de justice élevés le forceront à virer des filles. Par ma faute. J’ai déjà du mal à m’occuper de moi-même, non merci.
Je quitte son bureau en silence, et récupère mes affaires dans les vestiaires. Je peste devant mon casier ouvert. Combien de licenciement ça fait? Je ne peux pas encore payer mes factures, je manquerai d’argent dans quelques jours.
L’homme plein de sauce prend la tête de mes collègues. Je soutiens son regard en passant près de lui. La tête haute, je sors du restaurant sous un paquet de murmures indiscrets. Ce boulot, je l’avais depuis deux mois. Ça n’a pas suffi pour me faire des amies ici, même si j’aimais bien certaines des filles. Le cuisinier passait son temps à nous reluquer, et le patron manquait de souplesse, sans parler de la clientèle, moitié vieux pervers dégrossis et moitié ivrognes beuglants. Beurk. Le salaire ne justifiait pas tous ces sacrifices.
Je monte dans le bus mon sac sur l’épaule, et m’installe près de la fenêtre. Je soupire. C’est stupide, j’ai réagi au quart de tour. J’aurais pu agir différemment. Lui faire regretter ses paroles crues d’une manière plus vicieuse. C’était mal payé, mais ça restait une rentrée d’argent indispensable.
Si mon père m’avait enseigné le contrôle, je saurais me tempérer. L’autorité ne poserait aucun problème. Mais il s’est tiré. Maman travaillait trop et à seize ans, ce fut mon tour. Faut dire, j’ai croisé toutes sortes de personnalités merdiques. Pas un pour rattraper l’autre. Comment apprendre la diplomatie, dans ces conditions? Qui voudrait discuter avec un connard aux mains baladeuses? Un poivrot bruyant? Un snob mécontent? Pas moi.
Je compose le numéro de Yu-Jin.
— Tu bosses pas? demande-t-elle en décrochant.
— Aide-moi, je marmonne.
— Non, encore?!
Je frissonne. Je connais ce ton. Je m’attendais à une leçon, mais pas aussi vite. Puisque je dois en passer par là.
— Ce soulard a insulté l’une des filles quand elle a refusé ses avances. J’aurais dû rien dire?
Elle pousse un long soupir. Je lève les yeux au ciel.
— Il t’a renvoyée? C’est définitif?
J’acquiesce. J’ai la nausée dès que je m’imagine rester silencieuse et souriante devant ce genre de personne. Plus besoin de leur faire face, maintenant. Le paysage de Séoul défile par la fenêtre. Les vibrations de la vitre froide me détendent.
— Personne t’embauchera, t’as une réputation merdique. Et Dae?
Dae! En voilà une idée. Je remercie Yu-Jin, et raccroche. Dae connait du monde, et pourra me trouver une place. Il constitue ma dernière chance.
Le bus approche de mon arrêt. Je me lève, et je m’engage dans le couloir. Je descends sur le trottoir et manque de trébucher sur un sac poubelle. Je remonte une ruelle grimpante et déserte. La plupart des maisons se composent d’un seul étage. Les volets sont clos, rien ou presque ne traine dans les petits jardins. Un simple fil de fer ferme l’un des portillons, enroulé entre son dernier barreau et le poteau.
J’enfonce les mains dans mes poches. Trois mecs descendent sur le trottoir opposé. Ils discutent fort, on n’entend qu’eux. Deux d’entre eux tiennent une cigarette, l’odeur qu’ils dégagent me dérange. Le regard mauvais, je les dévisage longuement. Ils pressent le pas et s’éloignent.
Je pousse un petit portail blanc écaillé en haut de la côte. Maman porte un chapeau aux larges rebords sur la tête agenouillée devant la palissade du jardin, elle arrache de l’herbe par grosses touffes. Je cours vers elle, m’accroupis près d’elle.
— Tu devrais pas rester dehors!
Je lui prends les mains et l’aide à se lever. Elle soupire, frotte ses gants l’un contre l’autre, puis les retire.
— Tss! Tu rentres tôt.
Je la serre dans mes bras. Elle devrait être au chaud, pas ramper par terre. Je récupère ses gants, et marche près d’elle jusqu’à la porte d’entrée. Je pose ses affaires et les miennes sur la table de la salle à manger, à côté d’un énorme sac de pommes de terre poussiéreuses.
— Je voulais te voir. Je dois passer un appel, puis je t’aide.
Elle agite la main, prend une chaise et s’assoit. Elle tire vers elle les pommes de terre.
— Je me débrouille bien toute seule, va plutôt t’amuser!
Je lui embrasse la joue et retourne dehors. M’occuper du jardin est mon rôle, pourtant. Les activités trop fatigantes lui sont interdites, je dois le lui répéter à chacune de mes visites.
Je sors mon portable, et fixe le nom de Dae sur l’écran de longues secondes. Je lui ai téléphoné quand, la dernière fois ? Ce n’est pas lui qui m’a envoyé dans ce restau, justement? Merde. Il va être en pétard.
Je compose son numéro, le regard perdu dans le vide. Il décroche. Son ton rauque et froid crève mes espérances.
— Non.
— Mais j’ai pas encore…
— Na-Rae, gronde-t-il. Yu m’a prévenu. Je me suis grillé avec plein de monde pour ton petit cul, j’arrête.
Je souffle une volée d’insultes, le bout du pouce entre les dents. Je ne trouverais rien sans l’aide de Dae. Sans boulot… Non, je refuse de l’imaginer.
— S’il te plait. Je ferais n’importe quoi.
Silence. Je croque mon ongle.
— Ahh…
Son soupir s’éternise, et il semble peu engageant.
— N’importe quoi? ajoute-t-il.
— Oui!
Je l’entends réfléchir un moment, sans un mot. Il a une idée. Une place, que je pourrais prendre. Ce boulot doit ressembler au précédent pour qu’il hésite autant. Un autre restaurant malfamé? Je plisse le nez. Ai-je le choix? Je chercherais autre chose plus tard, lorsque ma situation se sera améliorée.
— Dae. J’ai tout essayé.
— Bon. Je passerais un appel. Mais n’espère pas trop.
Je pousse un long soupir, adossée au mur. De l’espoir? Je n’en ai plus. J’enchaine depuis des années les jobs pourris, et je m’en sors plutôt bien. Les détails n’ont aucune importance si ça paie la fin du mois. J’ignore la petite voix qui m’intime de faire attention, et je retourne dans la maison. Les patates ne s’éplucheront pas toutes seules.








