Prologue
13 octobre 3537. Ce jour est enfin arrivé. J'ai dix-huit ans. Entre mon rêve de renaissance et moi, une seule chose se dresse : l'Hope. Une vieille bâtisse n'attendant que ma venue pour me faire passer le test de ma vie. Si je le réussis – je vais le réussir, ils me donneront mon ticket d'entrée au sein du Triangle.
Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit, tellement l'excitation faisait vibrer chaque parcelle de mon corps. Je me suis donc mise en route avant les premières lueurs du matin. Le sommeil me faisant défaut, il ne me restait plus qu'à être la première à me présenter aux portes de l'Hope.
Mon chandail vieilli par le temps est un maigre rempart face au vent glacial. Malgré le froid, et mon corps grelottant, je ne peux m'empêcher d'afficher ce sourire béat. Mon esprit se réchauffe aux espoirs que je nourris au fond de moi. C'est le début de mon bonheur.
Mes pas ralentissent peu à peu lorsqu'un mur de la taille de l'Everest me fait face. Il est lisse, blanc, parfait et plus propre que moi. Il ne constitue que la partie méridionale du Triangle. Le Triangle est un lieu où vivent les riches, les puissants, ceux qui nous dirigent. Ils ont installé leur frontière au centre du secteur A et tout le reste est à nous, on l'appelle Klesha*.
Un bâtiment aux murs noirs est collé à une partie de la frontière : c'est l'Hope. Il n'y a pas âme qui vive, c'est normal : je suis la première à arriver. L'Hope représente notre espoir de quitter Klesha pour débuter une vie pleine de fortune au sein du Triangle. Seules les jeunes ayant eu une vie sans écart peuvent prétendre réussir le test et donc rejoindre le rang de l'élite.
Je fais dos à la bâtisse, observant la rue, m'imprégnant du désespoir qu'elle dégage. Son état lamentable est le fruit des guerres de gangs pour le contrôle de ces terres mortes et la vente illégale de cigarettes, de drogues et d'alcool. Le béton s'écaille de part et d'autre de la route, présentant quelques cratères. La nature tente, tant bien que mal, de pousser entre les fissures. Le peu d'arbres présents est à l'agonie, prêt à rendre leur dernier souffle. Et les carcasses de voitures ne font que rendre le paysage plus désolant. Cette vision augmente ma détermination : oui, je vais réussir ce test. Oui, je vais quitter cette pâle copie du paradis.
Je m'adosse au mur, observant le ciel. Je ne peux m'empêcher de me dire que c'est certainement la dernière fois que je vois le ciel de ce côté de la frontière. Le ciel du Triangle est identique à celui de Klesha, mais il sera certainement plus agréable à regarder.
Les rayons du soleil commencent à illuminer le secteur, comme eux, ma peur s'élève au fin fond de mes tripes. L'heure approche. Ce n'est pas la peur de l'échec qui raisonne en moi — car je n'échouerai pas, c'est la peur du nouveau. Qu'est-ce que ce nouveau monde a à m'offrir ? Je n'ai qu'une hâte : c'est de le découvrir. Sur ces mots, un bruit sonore réveille les alentours. C'est le signal, l'Hope vient d'ouvrir. Je fais face à la porte d'entrée, je prends une grande respiration et entre pour de bon.
L'intérieur est simplement magnifique. Tout est d'une blancheur impeccable, accompagné de temps en temps d'une couleur dorée. Le tapis rouge où je pose mes chaussures sales est si beau que je me sens gênée de le souiller ainsi. L'odeur dégagée par le lieu est si fraîche que mes poumons en souffrent. Une souffrance délectable dont je ne veux pas me lasser.
À ma droite, un homme d'une quarantaine d'années est assis derrière un comptoir. Il m'observe depuis ma venue. Je m'incline légèrement, baissant les yeux, pour le saluer. C'est un fonctionnaire de l'Hope. Je le sais parce qu'il porte une chemise bleu clair. Chaque office présent à Klesha se distingue par une couleur.
— Bienvenue Mademoiselle. Quel est votre nom d'emprunt ?
— Bonjour Monsieur l'officiel. Je me fais appeler Lou Bear, j'appartiens au quartier 20 et je suis...
— Tenez, dit-il en me tendant une fiche et un stylo, remplissez le formulaire !
J'acquiesce de la tête et me dirige vers les sièges. Le temps de remplir mon formulaire, une femme possédant des lunettes rondes apparait. Elle me regarde avec tristesse et me fait signe de la suivre. Je dépose rapidement mon formulaire au comptoir et j'avance à vive allure, tentant de garder le rythme qu'elle m'impose. Elle tourne, fait des virages, ouvre des portes si vite que je n'ai pas le temps d'admirer ce lieu splendide.
Elle cesse sa marche si brusquement que mon nez percute son omoplate. Je bredouille des excuses inaudibles et entrevois une douche spacieuse derrière elle. Les douches communes de Klesha sont d'une saleté à en faire pâlir le diable en personne. On ressort toujours du lieu encore plus sale que l'on ne l'était. Les carrelages ont la couleur de la terre et je suis certaine que ce n'est pas leur couleur d'origine. C'est donc avec ces souvenirs en tête que je suis époustouflée par la propreté de cette douche. Aussi vaste que les douches communes, mais blanches avec l'odeur des oranges. Ma bouche s'ouvre et se referme plus d'une centaine de fois. Je m'approche, avec hésitation, d'une étagère où sont posés un gel douche et un shampoing.
Avant, ces deux choses étaient présentes à Klesha, mais les Legs ont fait une loi pour arrêter le fournissement, expliquant la nécessité de faire des économies. Plus le temps est passé, moins de choses étaient fournies par le Triangle. On a fini par tomber dans la pauvreté, la saleté, la famine, mais surtout l'oubli. Ce n'est pas leur faute. Les guerres ont repris et pour assurer notre protection, le Triangle diminue ses investissements dans notre confort.
J'attrape le gel et l'ouvre. L'odeur qui s'en dégage est si agréable que je ne peux plus me retenir de hurler de bonheur. Si l'entretien se passe bien, je passerai mes matinées et mes nuits à enduire cette chose sur ma peau !
— Oh mon Dieu. C'est l'odeur du paradis, je souffle.
La femme m'observe avec un sourire amer, je la regarde réellement à mon tour. C'est une dame d'âge mûr, vêtue d'une jupe noire et d'une chemise bleue avec un triangle brodé du côté droit de son torse. Elle a un chignon attaché soigneusement, aucune ride n'est perceptible sur son visage ni sur son cou. Pourtant, son regard se veut ancien, fatigué par la vie. Comment peut-on être fatigué de la vie, quand on vit au sein du Triangle ? Elle m'indique des serviettes posées sur une chaise, ainsi qu'un bac à linge sale et m'explique que j'ai dix minutes. Elle dit tout cela dans un silence complet. Elle a passé son temps à me le faire comprendre avec des signes. Est-elle muette ? Je ne cherche pas à répondre à la question. Dès qu'elle quitte la douche de rêve en m'y laissant seule, je tourne sur moi-même. C'est un lieu magique, c'est un lieu que je ne voudrais jamais quitter.
Je retire mon chandail usé et le lance dans un bac, très vite rejoint par mon jeans. Une fois dans mon plus simple appareil, j'applique le gel sur ma peau. Celle-ci semble en réclamer encore, alors je ne lésine pas sur la quantité. Je prends une éponge à ma disposition pour le frotter sur chaque recoin de mon corps. Je siffle en me lavant, appréciant au plus haut point cette douche. L'eau si chaude frappe mon corps et cela me fait du bien. J'ai envie d'y rester pour toujours. J'attrape ensuite le shampoing dans un rire et me verse la moitié du contenu sur mes cheveux. Je frotte encore et encore, prenant le soin de fermer les yeux.
Une fois ma douche prise, consciente que j'ai pris bien plus de dix minutes, j'enroule mon corps dans une serviette et mes cheveux dans une autre. À cet instant, la dame pénètre dans la pièce tenant dans ses mains des vêtements et des chaussures. Elle me les tend et pointe du doigt un lavabo à ma droite que j'ai aperçu plus tôt. Je prends les vêtements et le rejoins. Une brosse à dents s'y trouve encore dans son emballage. Je comprends le message et m'habille rapidement. Je ne peux m'empêcher de me regarder dans le miroir qui me fait face. Je suis à présent vêtue d'une robe blanche, comme le lieu, d'un collant noir et d'une nouvelle paire de baskets tout aussi blanches.
Je suis propre, et cela suffit à me donner le sourire. La propreté et le lieu me donnent une autre vision de moi. J'ai enfin l'impression d'avoir de la valeur. Je sens que la casquette de la fille banale de Klesha s'est évaporée pour toujours, laissant place à la future Arg qui sommeille en moi. Enora aurait aimé.
Une fois ma contemplation achevée, nous sortons toutes les deux de la pièce et la femme réitère sa course dans les couloirs. Cette fois, je croise d'autres jeunes accompagnés d'un ou d'une officielle. Tout comme moi, ils ont le sourire aux lèvres et, lorsque nos regards se croisent furtivement, ce sourire ne fait que s'agrandir.
Essoufflée, je tente de garder le rythme. Nous arrivons dans une salle moyenne avec un tapis blanc, des canapés verts et des fleurs éparpillées un peu partout.
— Vous pouvez vous asseoir.
Je suis surprise quand j'entends le son de sa voix pour la première fois. Je m'assieds immédiatement en la regardant avec des yeux ronds. Quand est-ce que le médecin vient ?
— Un médecin va venir vous examiner et il décidera si vous êtes aptes à intégrer le Triangle ou non, répond-elle à ma question muette.
— Oh ! J'ai tellement hâte, j'exulte sur mon siège.
Elle me répond avec un sourire, mais son regard reste triste. Les murs de la pièce disposent de plusieurs tableaux. L'un d'eux m'interpelle. Les couleurs sont à la fois chaudes et froides. Il s'agit d'un homme se tenant la tête et semblant hurler. Derrière lui, un ciel orange au-dessus d'un cours d'eau sombre. Il est sur un pont, il me semble. Deux silhouettes, au loin, le regardent. Le corps de l'homme qui crie est assez bizarre. La femme m'observe avec cette fois un sourire sincère, elle ne peut s'empêcher de me demander :
— Le tableau vous plaît-il ? Il se nomme Le cri, fait par Edvard Munch.
— Ah, je me tais avant de reprendre, il me met mal à l'aise.
Elle reste silencieuse avant de se poser sur un canapé près de moi.
— Il a été fait entre 1893 et 1917...
— Waouh ! Il est aussi vieux ! je la coupe en hurlant de surprise.
Elle sourit à ma stupeur. Ce tableau fait partie des temps anciens. Il a survécu jusqu'à aujourd'hui.
— J'aime l'art, tout type d'art, car, comme ce tableau, il laisse une trace de son auteur pour l'éternité. Nous sommes au 36e siècle et l'on observe le travail d'un homme du 19e et 20e siècle. C'est simplement magnifique, ne trouvez-vous pas ?
— C'est vrai que c'est impressionnant, mais son tableau reste perturbant, je souffle.
— Oui, il s'est inspiré d'une momie pour dessiner l'homme qui crie.
— Ah... C'est étrange, je finis par dire.
Elle sourit de nouveau alors qu'un homme barbu aux cheveux poivre et sel se présente à nous et me quémande de le suivre. Il me fait entrer dans une pièce composée d'un bureau immense, rendant la chaise à son centre ridicule. Un canapé également fait face au bureau et à la chaise. Un tapis à poils recouvre la pièce entièrement. Et tout est blanc.
— Vous aimez le blanc, je ris cachant mon léger stress.
Il sourit sans répondre et m'invite à m'allonger sur le long canapé. J'obtempère immédiatement. Une femme plus jeune entre à son tour, tenant un plateau en main. Une seringue avec un tube jaune y est déposée. Je sais exactement ce qu'il va se passer. Cette scène, on l'a tous appris mille et une fois quand nous étions en classe.
Les habitants de Klesha reçoivent une éducation minimum. On apprend à lire, écrire et compter. En dehors du Triangle, seule une liste de livres autorisés peut être lue. Tous les livres qui ne sont pas présents au sein de la liste sont interdits. Ils ont été brûlés et n'existent en aucun exemplaire au sein de Klesha. Si une personne, par quelque moyen que ce soit, lit un livre interdit, il sera exécuté. En plus de nos cours de français, anglais, mathématiques, culture générale et histoire-géographie, nous avons des cours de procédure. Il explique toute la procédure pour rejoindre le Triangle et faire partie de l'élite. On a été bercé par ce rêve depuis notre tendre enfance.
Lors d'une naissance, les parents donnent à leur enfant un prénom d'emprunt. C'est un prénom qu'il utilisera jusqu'à sa majorité. Il sera identifié comme tel dans le registre des naissances de l'Hope. Une fois ses dix-huit ans atteints, il doit se présenter à l'Hope sous trois jours pour utiliser son droit à l'égalité des chances. C'est-à-dire le droit de rejoindre le Triangle et d'y vivre comme ses occupants. Pour faire valoir ses droits, il doit avoir un casier judiciaire vierge, un niveau scolaire satisfaisant et être en excellente santé. Tous ces éléments sont étudiés par le médecin responsable de notre dossier, pendant que nous profitons d'une douche dans leurs locaux. Par la suite, il nous reçoit pour un bref entretien. Lors de l'entretien, le jeune donne le nom qu'il portera jusqu'à sa mort.
Je laisse donc la femme me piquer le bras, puis elle s'en va comme elle est venue, en silence. Le médecin prend une place près de moi, adossé sur un rocking-chair. Il se présente comme étant le docteur Alfred Lisinski. Il me demande de me présenter et de parler de ma vie.
J'explique, avec plus ou moins de détail, ma triste vie. Je n'ai pas eu la chance de vivre avec mes parents. Ils sont morts quand j'étais enfant, c'est une brave femme du nom d'Enora qui m'a élevée tant bien que mal avec ses autres enfants. On a d'abord vécu dans le secteur Z, puis on a migré à la capitale. On a toujours vécu dans la rue, car les lieux d'habitations mis à notre disposition ne nous convenaient pas. C'est de la cohabitation avec plus de cent personnes. Vivre dans la rue n'est pas si mal. Le matériel pour aménager une ruelle est fourni par le Triangle, même s'il nous déconseille cette option. Et lorsque les nuits sont très froides, nous pouvons retourner dans les hangars d'habitation. Vivre dans des maisons individuelles n'est plus une chose qui se fait. Tout d'abord, la guerre a détruit la plupart des habitations individuelles. Enfin, le peu qui reste est occupé par des personnes soupçonnées de crimes et recherchées par le BBI, le bureau de la brigade d'investigation.
Par la suite, je réponds à une de ses questions en lui expliquant que je suis rarement tombée malade et les seules fois où cela m'est arrivé, j'ai surmonté la maladie avec brio. C'est avec fierté que je dis cela. Une maladie bénigne peut avoir raison de nous. La vaccination n'étant pas obligatoire, elle est effectuée par un faible nombre de gens. Ce nombre a augmenté lorsque nous nous sommes rendu compte que l'Hope refusait systématiquement les non-vaccinés.
— Que pensez-vous de l'Eurasie ? me questionne-t-il de nouveau.
Je ne comprends pas le sens réel de sa question, alors je réponds de manière générale.
— Je suis heureuse que la guerre entre l'Asie et l'Europe ait cessé, ainsi l'Eurasie est née et nous pouvons tous vivre en paix. Après tout, vivre dans la pauvreté est dur, mais possible, alors que vivre dans la pauvreté et la guerre, c'est simplement impossible et un tue l'espoir.
Il hoche la tête, satisfait de ma réponse. Je souris à mon tour.
Nous sommes le premier continent à avoir fait la paix avec nos voisins. Cette paix date de 3452, et elle perdure encore. Alors que les deux Amériques continuent à se faire la guerre, et l'Eurasie reçoit des millions de réfugiés. Ils ne cherchent pas l'argent, mais la paix. Les guerres d'aujourd'hui sont toujours les mêmes depuis la fin des pays, la volonté d'agrandir ses secteurs. Chaque continent dispose de 26 secteurs nommés par les lettres de l'alphabet. Les secteurs A indiquant toujours la capitale du continent. Chaque secteur dispose de 250 quartiers nommés de 0 à 250 ; 0 indiquant le Triangle principal au sein de la capitale. Quand l'Asie et l'Europe ont fusionné après le traité de paix, nos secteurs ont considérablement gonflé. La seule chose qui n'a pas pris en volume, c'est le Triangle.
— Que pensez-vous de nos autorités ? continue-t-il dans ses questions.
— Je pense qu'elles font de leur mieux pour nous offrir une vie sans danger.
Chaque secteur dispose d'un Triangle, mais c'est seulement dans le Triangle de la capitale qu'on trouve les autorités. Ils sont trois, et à eux seuls ils dirigent l'Eurasie. On a les Législateurs plus communément appelés les Legs. Ils font les lois sur tous les domaines existants, ils sont au nombre de trois. Ensuite, on a les Fortunés, appelés les Args. Ils ont l'argent et financent tout selon les envies des Legs. Les Args réunissent tous les riches du Triangle. Enfin, on a les Justiciers communément appelés les Jus. Ils s'occupent de la justice, des officiers du BBI et de l'armée, des officiels et ils s'assurent que l'autorité des Legs est respectée. Ils sont également trois. Évidemment, en dehors du Triangle, on ne connait pas leur nom. J'aimerais les rencontrer. Ce sont des personnes fantastiques qui nous ont offert la sécurité. Ils continuent à me poser des questions diverses et nombreuses et j'y réponds avec beaucoup de sérieux. J'espère qu'il dira que je suis apte à rentrer dans le Triangle pour y faire fortune.
— Pour finir, comment voulez-vous vous appeler ?
Je le regarde avec beaucoup de joie. Heureuse de l'entendre me poser cette question, qui marque également la fin de l'entrevue. Je dis d'une petite voix :
— Je veux m'appeler Paris.
— Pourquoi ce nom en particulier ? il fait, étonné.
— Je ne sais pas, il me plaît, voilà tout.
Je mens pour la première fois depuis le début de l'entretien. J'ai découvert ce nom dans un livre. Une nuit, alors que je marchais dans les rues du secteur A après avoir perdu au jeu action ou vérité, j'ai vu au loin dans une ruelle plus sombre que les rues adjacentes, ce livre au sol. Ses pages se tournaient grâce à la force du vent. Quand je l'ai ramassé, j'ai été surprise de voir qu'il s'agissait d'un livre interdit. Je pensais qu'ils avaient tous été brûlés au sein de Klesha. Pourtant, il était bel et bien là et dans mes mains. Le titre était Notre Dame de Paris de Victor Hugo. Je lisais le livre chaque soir en cachette, de peur de me faire prendre par les officiers qui font les rondes nocturnes.
Nous sortons de la salle, l'officielle qui m'a accompagnée dès le début de mon entrée est présente. Son regard se fait de plus en plus sombre. Je crois qu'elle ne va pas bien. Une deuxième femme nous rejoint dans la salle d'attente, celle qui a pris mon sang. Elle tend un papier au docteur Lisinski qui le lit attentivement. Après un silence qui me semble durer une éternité, celui-ci m'annonce avec un air satisfait :
— Vous allez rejoindre le Triangle, ma chère Paris !
Je ne peux m'empêcher de hurler ma joie. Je vais entrer dans le Triangle et vivre dans la richesse absolue ! Je vais vivre une nouvelle vie ! Je ne peux m'en empêcher et je me jette dans les bras du médecin. Celui-ci me rend mon étreinte gênée. L'officielle m'offre cette fois un regard plein de regret. Elle semble abattue par la nouvelle. J'ignore son air maussade pour profiter de ce bonheur tant attendu. Je m'apprête à demander au docteur quand vais-je rejoindre le Triangle, quand un officier fait irruption. Il est vêtu d'une tenue complètement noir, le symbole du Triangle brodé en rouge sur le côté droit de sa poitrine. À sa ceinture sont accrochés un bâton, un pistolet, et un carnet avec un stylo. Il fait un salut militaire devant le médecin et lui tend une enveloppe. Furtivement, je m'incline légèrement pour lui montrer mes respects. L'enveloppe est grande avec un symbole en son centre : un triangle avec la lettre J en calligraphie à l'intérieur.
— C'est une lettre venant des Jus, explique d'une voix faible l'officielle.
Le médecin lit la lettre attentivement avant de présenter un air de plus en plus sombre, lâchant au fil de sa lecture :
— Quoi ? C'est inadmissible... On a besoin d'une personne comme elle ! Elles sont rares... Je ne comprends pas.
Il lance un regard en biais à l'officier, celui-ci lui répond d'un air navré et s'en va sans dire un mot. Le docteur souffle en pliant le papier pour le ranger dans une de ses poches. Il me regarde de nouveau semblant chercher ses mots.
— Je suis désolé, Paris, mais tu ne pourras pas venir au Triangle. Ta vie continuera au sein de Klesha et c'est un ordre des Jus.
— Qu...
Je reste sans voix.
Tentant de comprendre ce qu'il vient de se passer ! Je regarde tour à tour les personnes présentes dans la pièce. Espérant que l'une d'elles me dit que c'est une mauvaise blague. Et j'ai l'espoir que ça le soit. C'est à nouveau face à la porte d'entrée de l'Hope que je saisis la réalité de ma situation. Je vais passer ma vie dans la rue, mon rêve d'intégrer le Triangle est anéanti à jamais.
L'officielle m'ouvre la porte. Je retrouve le décor austère de ce paradis factice. Un décor que je pensais ne plus jamais revoir. La femme me sourit avec un sourire franc et un regard bienveillant. Elle semble ravie. Je la salue dans un souffle imperceptible, et quitte les lieux. Avant que la porte ne se referme pour de bon, j'entends la dame murmurer :
— Tu ne te rends pas compte de la chance que tu viens d'avoir.
***
*Se lit « kleśa », signifie « souffrance », « souillure » et « affliction » dans la culture bouddhiste et hindouisme.