Chapitre 1: la nuit dans la forêt
La nuit était tombée depuis déjà une bonne heure. Le ciel, déchiré par les nuages, laissait entrevoir une lune pâle, presque timide.
Ikary marchait en tête, les mains dans les poches de sa veste légère. Il souriait — pas parce qu’il était à l’aise, mais parce que c’était devenu une habitude.
Derrière lui, *Naru* plaisantait à voix haute pour masquer son malaise, tandis que *Sora* — le plus calme des trois — restait silencieux. À leurs côtés, *Yuka*, la seule fille du groupe, s’efforçait de ne pas montrer qu’elle serrait un peu trop fort la lampe torche qu’elle tenait.
Franchement, c’est idiot, souffla-t-elle. Qui a eu cette idée ?
Moi, évidemment, répondit Ikary en haussant les épaules. Il fallait bien voir qui avait le plus de cran.
Naru ricana.
Et si on tombe sur un vieux mec qui découpe les ados en morceaux ?
Tu regardes trop de séries, soupira Sora.
La forêt s’appelait *Aokusa. Personne ne venait vraiment ici. Pas parce qu’elle était dangereuse — mais parce que **quelque chose clochait*. Une sorte de vide étrange, une impression qu’on n’était jamais vraiment seul. On racontait que même les animaux évitaient d’y pénétrer trop profondément.
Mais ce n’était que des rumeurs. N’est-ce pas ?
Une vingtaine de minutes plus tard, ils arrivèrent à une *ancienne clôture rouillée*, presque avalée par la végétation.
Ça, c’est nouveau, dit Ikary.
Une barrière dans une forêt ? fit remarquer Sora. Qui mettrait ça ici ?
On passe ?
Il y eut un silence. Yuka hésita, puis acquiesça d’un signe de tête un peu trop rapide. Ils enjambèrent la grille.
En avançant, la lumière de la lampe torche faiblit étrangement. Les bruits de la forêt — insectes, feuillages, vent — semblaient étouffés.
Puis, soudain, quelque chose attira leur attention. Une *vieille stèle de pierre, au milieu d’une clairière, posée comme un autel. Gravée de symboles effacés par le temps… et d’un **nom à moitié lisible.
Ikary s’approcha.
Il cligna des yeux. Ce qu’il lut, l’espace d’une seconde, le figea.
*”Gozen“*
Son nom de famille. Gravé là, dans une pierre visiblement plus ancienne que lui.
Tu as vu quoi ? demanda Yuka.
Il voulut répondre. Mais à ce moment-là, *la lampe s’éteignit*.
Et le silence devint *trop profond*.
Comme si la forêt… retenait son souffle.
*Un “clic”*.
Le petit bruit sec d’un interrupteur. Mais la lampe torche de Yuka était bien éteinte.
C’est toi ? chuchota-t-elle, dans l’obscurité.
Non, répondit Ikary.
Puis, *plus rien*. Même pas le bruissement des feuilles, ni le vent, ni les pas de ses amis.
Il était seul.
Ou du moins, il *croyait* l’être.
Il sentit quelque chose. Pas une présence — c’était plus subtil. *Comme une mémoire vivante*, accrochée à l’air lui-même.
Devant lui, la stèle semblait *briller faiblement*, comme si la mousse qui la recouvrait se mettait à pulser doucement…
Puis, *des voix. Faibles, murmurées. **Trop anciennes pour être comprises*.
Il recula instinctivement. Mais ses pieds ne touchaient plus le sol.
Il n’était plus dans la forêt.
Devant lui, un paysage *distordu*. Une sorte de village ancien, effacé par le temps, baignant dans une lumière rougeâtre et silencieuse.
Des silhouettes marchaient, lentement, sans visages. Des enfants. Des femmes. Tous portaient une *marque noire sur le front*.
Et au centre de la place, une femme criait, attachée à un poteau.
Autour d’elle, des hommes masqués discutaient, tandis qu’un feu prenait peu à peu à ses pieds.
Le regard de la femme le traversa.
Elle ne le voyait pas. Et pourtant, *elle chuchota son nom*.
Ikary…
Il hurla.
Et tout revint.
Retour brutal dans la forêt
IKARY !
Il était au sol, les mains dans la terre, trempé de sueur. Yuka le tenait par l’épaule, paniquée. Sora fixait la stèle, blême. Naru, lui, s’était éloigné et vomissait derrière un arbre.
Tu… tu as vu quelque chose, toi aussi ? demanda Sora, la voix brisée.
Ikary ne répondit pas.
Dans sa tête, la voix de la femme résonnait encore.
Ce n’était pas une hallucination. C’était *un souvenir*.
Mais *pas le sien*.
On dégage, maintenant ! lança Sora en tirant Naru par le bras.
Le groupe fit demi-tour précipitamment, reprenant le chemin inverse en courant, trébuchant sur les racines, les branches, les pierres.
La lampe torche de Yuka s’était rallumée, mais sa lumière tremblotante n’éclairait que quelques mètres.
C’était quoi ce truc !? gémit Naru, haletant.
Je sais pas, je sais pas, soufflait Ikary, le cœur battant.
Puis.
Ils *entendirent un pas*.
Un *seul*. Comme si quelque chose avait atterri juste derrière eux.
Ils se retournèrent.
Et ils le virent.
Une *silhouette humaine*, immobile.
Sa peau semblait couverte de *cendres craquelées*, et à la place de ses yeux…
Une *marque brûlante*, comme deux entailles incandescentes. Rouge. Vif.
Il n’avait ni cheveux, ni vêtements visibles, seulement une forme noire, fluide, presque liquide.
Et il parlait.
Il *répétait un seul mot*. Encore, et encore.
Une voix gutturale, déformée, qui entrait dans les os :
**Yuretsu...**
**Yuretsu...**
**Yuretsu...**
Naru recula. Trop tard. La créature bondit, dans un mouvement *anormalement rapide*, comme s’il glissait dans l’air.
Il l’attrapa à la gorge et le jeta contre un arbre *avec une violence surhumaine*.
Yuka hurla.
Sora attrapa un bâton et tenta d’intervenir — il fut projeté en arrière comme une poupée de chiffon.
La créature s’avança vers Ikary. Son souffle n’existait pas. Son visage ne vibrait pas.
Juste ce mot, encore. Et toujours :
**Yuretsu...**
*Un éclat*.
Une ombre passa, rapide comme un éclair.
Et la créature *s’arrêta net*.
Un bruit sourd. Quelque chose tomba au sol — sa tête.
L’être brûlant s’écroula, inerte, et la lumière dans ses marques s’éteignit d’un coup.
Ikary n’avait pas eu le temps de comprendre.
Quelqu’un *ou quelque chose* venait d’intervenir.
Il leva les yeux.
Il vit… *un homme, encapuchonné, tenant une **lame noire* dégoulinante d’un liquide épais et sombre.
Mais son visage… *impossible à voir*, même en pleine lumière. Flou. Comme effacé par la réalité elle-même.
Il dit une seule phrase
« Le réveil commence. Tu dois te souvenir. »
Puis il disparut. Littéralement.
Comme s’il n’avait jamais été là.
Le silence revint. La forêt, à nouveau, était simplement… une forêt.
Naru gémissait à terre. Sora haletait. Yuka pleurait sans bruit.
Et Ikary, lui, *ne sentait plus son propre corps*.
Ce nom.
Ce mot que la créature répétait.
**Yuretsu**.
Il ne l’avait *jamais entendu*.
Et pourtant… son cœur s’était glacé à la première syllabe.
Comme si *quelque part en lui… il le connaissait déjà*.
Le chemin du retour fut une traversée fantomatique. Personne ne parlait. Seuls les bruits de leurs pas brisés et les respirations haletantes accompagnaient leur fuite hors des bois.
Arrivés à la lisière, Sora s’effondra dans l’herbe. Yuka serrait toujours sa lampe torche, les doigts crispés au point d’en faire trembler la lumière. Naru, appuyé contre un arbre, crachait un peu de sang.
C’était pas… humain, murmura-t-il.
Personne ne répondit.
Le ciel, pourtant étoilé, semblait plus sombre. La nuit plus lourde.
Ikary fixait le sol.
Il ne comprenait pas. Et en même temps… une certitude l’envahissait, *terrible et sans forme*.
Ce mot. Yuretsu. Ce regard. Cette voix.
Et cette sensation, là, dans son bras. Sous sa peau. *Comme une chaleur qui circulait sans qu’il sache pourquoi*.
Ils ne dirent rien à leurs familles. Rien à la police. Qui aurait cru leur histoire ?
Ils se séparèrent pour la nuit. Chacun rentra chez lui, comme en pilotage automatique.
Ikary s’enferma dans sa chambre, sans allumer la lumière.
Il resta debout, dos contre la porte. Silencieux. Les yeux grands ouverts.
Son cœur battait encore comme s’il fuyait quelque chose. Mais ce n’était plus la créature.
C’était lui-même.
Ce nom.
*Yuretsu.*
Il l’entendait toujours. Comme une voix ancienne, étouffée dans sa mémoire.
Et, sans comprendre pourquoi…
*Il le murmura*.
…Yuretsu.
La fenêtre vibra. Une ombre sembla traverser son reflet dans la vitre.
Il ferma les yeux.