L'Appel des Brumes – Tome 1 : Une vie perdue.

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Summary

Une vie perdue – Tome 1 : Le réveil Salomé, 27 ans, traîne un passé flou et une solitude bien ancrée. Sa vie semble sous contrôle… jusqu’à ce que ses nuits soient envahies par des rêves troublants — d’une précision terrifiante. Elle s’y réveille dans un corps transformé, dans une chambre inconnue, au cœur d’un monde régi par des codes aussi élégants que dangereux. Et si ce n’était pas un simple rêve ? Et si ses cicatrices enfouies, ses peurs refoulées, prenaient enfin forme sous les traits d’une destinée oubliée ? Entre sensualité, mystères et violence contenue, Salomé devra choisir : fuir ou plonger dans les brumes d’un royaume où rien — pas même elle — n’est ce qu’il semble être.

Status
Ongoing
Chapters
71
Rating
4.7 6 reviews
Age Rating
18+

Chapitre 1 Éveil sous les draps de la Brume

Vous vous souvenez de votre enfance, vous ?

Moi, pas vraiment. Enfin… j’ai quelques souvenirs, surtout après mes sept ou huit ans. Mais avant ça ? Trou noir. Heureusement, il me reste quelques photos. Grâce à elles, je peux vaguement me faire une idée de cette période disparue de ma mémoire. On y voit des bébés, de jeunes enfants qui jouent. Un vélo rouge qui brille au soleil. Une famille unie et souriante à la fenêtre d’un wagon de train. Il y a des balades en montagne, un grand-père au chapeau de paille, un père qui semble aimant, une mère comblée, et même un petit frère couvert de boue. Il y a aussi cet énorme chat noir, que l’on appelle Nounours et qui ressemble plus à une panthère qu’à un gentil matou. Ce qui est sûr, c’est que tout le monde a l’air heureux. C’est drôle, d’ailleurs. Sur les photos, on l’est presque toujours. Et c’est encore plus vrai à l’époque, quand chaque photo développée coûtait cher. Pas cinquante selfies par jour, pas de filtre magique. Juste l’instant. Si l’instant était figé, c’est qu’il valait la peine d’exister, qu’il soit réellement heureux ou pas d’ailleurs.

Mon psy dit que j’ai refoulé mes souvenirs. Sans blague. Et je le paie pour ça… quelle ironie. Il insiste régulièrement pour me faire essayer l’hypnose, comprendre « pourquoi ». Mais moi, je préfère croire que si je ne me souviens pas, c’est parce que mon cerveau a décidé que c’était mieux ainsi. Pourquoi irai-je déterrer des choses qu’il a jugées bon d’effacer ? Toujours selon ses bons conseils — facturés 60 euros de l’heure —, ma vie actuelle, qui n’a pourtant rien d’un désastre, serait le résultat d’une enfance compliquée : un père absent, une mère abandonnée, qui a fait comme elle a pu. Et moi, l’aînée, celle qui a dû grandir vite dans un monde qui, soyons honnêtes, n’a jamais été tendre avec les enfants un peu… différents.

Donc, je compense. Et surtout, je compense l’absence d’une figure masculine avec des hommes de plus en plus inutiles, les uns après les autres. J’ai eu quelques relations durables. J’ai même été amoureuse, une fois. Enfin je crois, pas sur...

Mais j’ai tout gâché, avec mon caractère un peu trop trempé. Bon, je n’étais pas la seule en tort — et j’aime croire que dans un couple, les problèmes viennent des deux côtés. C’est plus rassurant. Ce qui est sûr, c’est qu’après cet échec amoureux, mon pauvre petit cœur s’est tourné vers des relations sans lendemain. Un peu trop souvent. Et un peu trop intensément. Vous devriez voir la tête de mon psy quand je lui raconte certaines anecdotes… Il garde son air sérieux, son visage impassible, mais le bout de ses oreilles devient rouge écarlate. C’est trop mignon, et me donne des envies plus coquines, le pauvre.

Avec le temps, heureusement, ce besoin de combler le vide s’est atténué. Je me suis lassée de ces rencontres faciles, de ces applications où il est si simple de se faire offrir un dîner et un orgasme. Toujours suivis d’une nuit seule, évidemment — hors de question de partager mon intimité, et de toute façon je dors mieux seule. Je me suis trouvé un nouveau passe-temps : les voyages. Découvrir de nouvelles cultures, explorer des paysages inconnus, goûter à toutes sortes de cuisines locales. Ma vie est un peu décalée, j’en ai conscience. Les femmes de mon âge sont souvent en couple, mariées, mères. Très peu pour moi, merci. Je partage mon quotidien entre mon entreprise qui prend la plupart de mon temps, un sport qui me permet de décharger une profonde colère enfouie, et quelques amies devenues ma famille. Quand je ne suis pas dans un aéroport, sac sur le dos à attendre un vol, je suis dans mon appartement, entre un bain brûlant et un bon roman.

Mais depuis quelques jours — ou plutôt quelques nuits — mon esprit a trouvé une nouvelle façon de s’échapper. Je rêve. Vous allez me dire, comme tout le monde, je sais. Mais la différence, c’est que ces rêves-là ne ressemblent à rien de ce que j’ai pu connaître en vingt-sept ans. Je m’en souviens parfaitement, dans les moindre détails, et je suis alors consciente de rêver. Je me réveille épuisée, parfois même avec des traces sur le corps. Un corps qui, d’ailleurs, commence subtilement à changer.


Tout a commencé il y a exactement cinq nuits. Je me suis couchée tôt ce soir-là, après une journée particulièrement pénible, et quand j’ai ouvert les yeux, je n’étais plus dans ma chambre. La pièce dans laquelle je me suis réveillée baignait dans une pénombre douce. Je n’étais ni perdue ni effrayée. Au contraire : j’avais la certitude de connaître cet endroit. C’était comme un souvenir longtemps enfoui…

Je me lève lentement. Mon corps est raide, mes muscles douloureux. Je porte une longue nuisette de satin noir. Sur le côté du lit, de petits chaussons douillets m’attendent, posés avec soin — comme si je m’étais couchée ici la veille. Je les enfile rapidement, car le sol de pierre est glacial, puis je me dirige vers la lumière.

Une petite lucarne, protégée par un verre fumé, laisse passer une lueur tamisée. Juste assez pour distinguer l’intérieur de la pièce. Mais pas assez pour voir ce qu’il y a dehors.

La chambre, plutôt petite, est néanmoins douillette, malgré les murs nus. De très épais tapis recouvrent la majeure partie du sol, étouffant le moindre bruit de pas. Les meubles, bien qu’austères et sans couleur, sont manifestement de très bonne qualité. Le lit, lui, est immense. Assez grand pour accueillir une orgie à quatre sans le moindre souci. Les voilages qui l’entourent ajoutent une touche de sensualité et d’intimité. On se croirait au début d’un film érotique, avec ce flou lascif, presque irréel.

Près du lit, une coiffeuse massive, surmontée d’un immense miroir ouvragé, me renvoie un reflet à la fois familier et… subtilement différent. Ma peau est plus pâle, alors que j’adore lézarder au soleil. Et mes tatouages ? Disparus. La licorne sur mon bras me manque déjà, sans parler de la manchette noire que je venais douloureusement de terminer.

Mes cheveux sont d’un noir corbeau intense. Fini les jolis reflets dorés. À présent, ils ondulent avec naturel, plus denses, plus sauvages, et me tombent juste sur les épaules. Mes yeux, eux, toujours aussi noirs brillent d’une malice nouvelle. Le contraste est troublant. Sous mes cils recourbés et fournis, ils paraissent plus grands, plus perçants… presque magnétiques. Et ma bouche…

Waouh.

On dirait que je sors de chez une esthéticienne de luxe : pulpeuse à souhait, presque rouge sang, elle tranche avec ma peau pâle. On dirait la version perverse de Blanche-Neige. Et franchement ? J’adore.

Mon sourire s’agrandit à mesure que j’observe cette nouvelle version de moi-même. Elle me plaît. Vraiment. Je prends plaisir à retirer ma nuisette. Le contact de la soie sur ma peau est incroyablement agréable. Il faudrait vraiment que je pense à m’en acheter une, pour de vrai.

Ma peau nue, blanche, me fait un drôle d’effet. Cela fait des années que je ne me suis pas vue sans toute l’encre de mes tatouages. Il faut dire que j’en ai de plus en plus, et que la place libre commence à manquer… Elle semble étrangère. Lisse. Parfaite, presque irréelle, comme si elle ne m’appartenait plus tout à fait. Peut-être un peu trop, d’ailleurs. Aucune trace des nombreuses cicatrices récoltées grâce à ma maladresse légendaire. Et les derniers bleus du match de boxe de la semaine dernière ? Disparus.

Ma poitrine est plus plantureuse, et mes tétons sont d’un rose foncé. Ma silhouette, autrefois musclée grâce à la boxe, a un peu fondu. Je suis plus fine. Trop, à mon goût. Maigre. Mes jambes semblent fragiles, comme si elles n’avaient jamais couru. Et au creux de mon pubis, une toison fournie, aussi noire que mes cheveux. Visiblement, la moi de ce rêve n’a jamais entendu parler d’épilation au laser.

Je me mets à rire toute seule et me laisse tomber sur le petit fauteuil à côté du lit. Il faut dire que les muscles de mes jambes ont eux aussi fondu, eux qui étaient pourtant bien dessinés. Plus aucune trace des cicatrices sur mes genoux, souvenirs du fameux vélo rouge. Et pas non plus le moindre vernis sur mes orteils, normalement toujours peints en couleurs.

À ma droite, une énorme penderie attire mon regard. Je me lève, actionne la poignée. Et là… le rêve de n’importe quelle fille — enfin, du style gothique — devient réalité. Des vêtements à profusion. Surtout des robes, toutes sombres. Noires pour la plupart, parfois gris foncé, mais pas une seule touche de couleur.

La qualité est incroyable. Rien que les coutures respirent le luxe discret, et je m’y connais bien. Je choisis une robe longue à manches et la passe au-dessus de ma tête. Le tissu est si fluide qu’il glisse littéralement sur ma peau nue, léger, et pourtant il me tient chaud immédiatement dans la froideur de la pièce. Les manches, légèrement évasées aux poignets, sont parfaitement ajustées. La robe tombe juste au-dessus de mes chevilles, visiblement taillée pour moi, élégante, sobre… au premier regard. Le décolleté, carré sur la poitrine, est rehaussé d’une bande de dentelle transparente. Presque sage. Mais à l’arrière… c’est une autre histoire. Le dos est entièrement nu, jusqu’à la naissance de mes fesses. Et sur le côté droit, une fente remonte haut sur ma cuisse, laissant peu de place à l’imagination. Et pourtant cette robe ne cherche pas à séduire : elle impose sa présence, avec une assurance tranquille. Chaque mouvement du tissu semble calculé pour rappeler que cette élégance a un prix — celui du regard. Je comprends alors que rien, ici, n’a été laissé au hasard.

En ouvrant une autre porte, je découvre, sur sa face intérieure, une rangée de petites ceintures en cuir sombre. Elles s’attachent aux cuisses, serties de crochets. Pour y fixer quoi, exactement ? Sur l’autre battant, une jolie collection de poignards. Chacun est glissé dans un fourreau finement gravé.

Décidément, ce rêve part un peu en vrille. Et puis… un détail me frappe. Tout, dans cette chambre, est immaculé. Parfaitement entretenu. Tout… sauf les poignards. Ils sont couverts de poussière, certains paraissent rouillés, d’autres tachés — de quoi, je préfère ne pas le savoir. Un frisson me parcourt l’échine.

Je continue mes recherches et finis par trouver de la lingerie dans un petit tiroir. J’enfile un shorty de dentelle réellement sexy ; il faudra que je retienne le modèle pour Luc. Pour compléter, je déniche une paire de bas noirs et des bottes montantes, taillées dans un cuir que je ne reconnais absolument pas. On dirait des écailles de serpent, avec de jolis reflets métalliques dans la lumière tamisée.

De retour devant le miroir, je me regarde. Vraiment. Je suis… différente. Changée. J’ai l’impression d’être plus jeune, moins abîmée par le temps, plus lisse, magnifique, mais autrement. En tout cas, ce n’est pas vraiment moi. Presque… En domptant ma chevelure sombre, je remarque de fines cicatrices qui descendent de mon oreille droite jusqu’à ma clavicule. Elles sont presque invisibles. Plusieurs, très fines. Elles doivent dater de la petite enfance — leur présence est si discrète que je les sens à peine sous mes doigts.

Pourtant… Un malaise, brutal, me serre soudain la gorge. Une peur sourde m’envahit, inexplicable, ancienne, animale. Et là, devant le miroir, je découvre des larmes silencieuses. Elles apparaissent seules, sans prévenir, au coin de mes yeux. Je ne comprends pas pourquoi je pleure.

Je sursaute quand j’entends un bruit de clés. La poignée tourne. Une jeune femme vêtue de blanc passe la porte, laissant entrer une lumière aveuglante. Mes yeux mettent un certain temps à discerner son visage. Elle semble d’abord surprise… puis, peu à peu, la peur se lit dans ses yeux, quand elle fixe les miens. La bouche entrouverte, elle bredouille des mots incompréhensibles. Elle recule d’un pas et file aussi vite que son ombre dans le couloir, laissant la porte grande ouverte derrière elle.

Son interruption a au moins le mérite de chasser de mes pensées les traces étranges sur mon cou. Je me dirige vers la porte, les jambes encore douloureuses. Personne. La lumière provient de globes en lévitation. Sérieusement ? En lévitation ? D’où mon cerveau a-t-il été pêcher de la SF pour ce rêve ?

Ils flottent doucement à un mètre du sol et diffusent une lueur bleutée sur les murs de pierre brute. Le couloir se termine sur la droite de la chambre, mais impossible de voir ce qu’il y a à gauche : il semble s’étirer sans fin. Un peu perdue, et commençant à être sérieusement agacée par ce rêve sans queue ni tête, je retourne m’asseoir sur le lit. Après tout, ils n’ont qu’à venir me chercher. Et de préférence, un homme viril, histoire de profiter de ce lit exceptionnellement large.

Raté. La jeune fille revient au bout d’un certain temps, essoufflée, les joues rouges, le souffle saccadé. Elle paraît avoir une vingtaine d’années. Plutôt petite, pas maigre, pas ronde non plus. Ses cheveux blonds sont tressés et ramenés sur le côté. Sa robe et son tablier, d’un blanc impeccable, la font ressembler à une domestique de roman victorien. Elle a de grands yeux marron et de jolies taches de rousseur sur le nez et les pommettes. Elle me fait immédiatement penser à ces personnages secondaires dans les romances à l’eau de rose que mon amie Cléo adore.

Elle reprend doucement son souffle et s’incline légèrement : — Bonjour, ma Dame. Ma Dame ? Sérieusement ? — Pardonnez ma stupeur… nous n’attendions pas votre réveil avant plusieurs jours. Je m’appelle Enyd. — Enchantée, Enyd. Moi, c’est Salomé.

Je me lève pour aller à sa rencontre, mais elle fait soudain un pas en arrière, une main posée sur le cœur, comme si mon approche lui faisait peur. Je suis habituée, mais même dans un rêve, ce genre de réaction me blesse toujours un peu. — Où sommes-nous, Enyd ? Ce rêve est intéressant, mais… sans vouloir vous manquer de respect, j’aurais préféré un palefrenier sexy.

Je rigole doucement, lui adresse un clin d’œil pour la détendre. Encore raté. — Nous sommes dans la demeure de Dame Lirael, protectrice et régente du Pays de la Brume. Sans blague. Cléo adorerait ce rêve. — Ma Dame a demandé si vous étiez prête à la rejoindre dans son salon. — Avec plaisir, Enyd. Mais, s’il te plaît, rêve ou pas rêve, laisse tomber le vouvoiement.

Elle ne pourrait pas avoir l’air plus effrayée. Je décide donc de la suivre et de garder mon sarcasme pour moi.

Vivement le réveil.