Ivalice : L’encre de ma seconde vie

Summary

Un grimoire scellé par le temps. Un monde que nul ne quitte indemne. Et un garçon qui n’était pas censé en tourner les pages. Lusso pensait tuer le temps en feuilletant un vieux livre poussiéreux. Il a ouvert une porte. En un instant, le réel s’efface — et il se retrouve plongé dans un monde où les lois sont dictées par des êtres invisibles, où chaque combat façonne le destin, et où les frontières entre rêve et cauchemar s’effondrent. Ici, la magie n’est pas un mythe, les batailles se livrent au nom de l’honneur, et les choix marquent la peau et l’âme. Pour rentrer chez lui, Lusso doit remplir les pages du grimoire. Mais plus il écrit son histoire, plus ce monde l’envoûte, l'appelle, le transforme. Et si ce livre n’était pas un piège… mais une épreuve ? Et si ce monde perdu était exactement celui dont il avait besoin pour se trouver ? Ce voyage n’est pas une fuite. C’est une transformation. Et certains livres, une fois ouverts, refusent de se refermer.

Genre
Fantasy
Author
Jun
Status
Ongoing
Chapters
2
Rating
n/a
Age Rating
18+

Une Histoire Inachevée



La fin de l’année scolaire approchait à grands pas, et l’air avait ce parfum inimitable d’été naissant : un mélange d’herbe coupée, de bitume chauffé par le soleil, et d’insouciance adolescente. Les fenêtres ouvertes de l’école de Saint Velicia laissaient entrer les rires lointains et les chants d’oiseaux. La ville était petite, entourée de collines et de silence, presque hors du temps. Mais à l’intérieur de la classe 2-B, la tension montait.




« Lusso Clemens ! »

Lusso sursauta. Il leva les yeux, et vit le regard furieux de M. Randell, le professeur de littérature, braqué sur lui comme une épée.

— « Tu m’écoutes, au moins ? »

Lusso esquissa un sourire. Le même sourire que sa mère appelait "celui qui va encore te faire punir".

— « Je... Je réfléchissais à votre question, monsieur. »

« C’était une consigne, pas une question. Et tu viens d’écrire "patate" sur la table avec ton stylo. »

La classe éclata de rire. Lusso haussa les épaules, tentant de se défendre, mais il savait déjà qu’il était perdu.


Il était ce genre d’élève : pas méchant, pas idiot, mais incapable de tenir en place. Il passait plus de temps à dessiner dans ses cahiers ou à dire des blagues qu’à écouter les cours. À dix-sept ans, il débordait d’une énergie que même le sport ne suffisait pas à épuiser, et les heures d’étude lui paraissaient comme des chaînes. Pas un mois ne passait sans une remarque dans son carnet.

Ce jour-là n’allait pas faire exception.




Lorsque la cloche sonna enfin, libérant ses camarades vers deux mois de vacances, Lusso ne bougea pas. Il avait été prié de rester. Les rires s’évanouissaient dans les couloirs. Les sacs claquaient contre les jambes et les dos, les adieux fusaient, les portes se fermaient. Puis, le silence.

M. Randell était resté lui aussi. Il était plus calme, maintenant que les autres élèves étaient partis.

— « Je ne comprends pas ce que tu cherches à prouver, Clemens. Tu as de bonnes notes quand tu t’y mets. Mais tu passes ton temps à saboter tes propres efforts. »

Lusso ne répondit pas. Il regardait par la fenêtre, où les nuages paressaient au-dessus des collines.

— « Cette fois, ce ne sera pas une retenue avec copie. Tu vas faire quelque chose d’utile. »

Luso releva la tête.

— « Tu vas aider à ranger la bibliothèque. »

Il aurait préféré dix heures de cours de maths. Mais il savait qu’il n’avait pas le choix.

La bibliothèque de l’école se trouvait au dernier étage. Personne ne s’y rendait vraiment, à part quelques rares passionnés de lecture. C’était un lieu étrange, poussiéreux, plein de meubles anciens que le reste de l’école avait oubliés. Les horloges y semblaient arrêtées. Les étagères grinçaient quand on les frôlait.


M. Randell lui donna une liste de livres à classer, puis repartit en disant qu’il repasserait à dix-huit heures.

— « Et ne t’avise pas de t’enfuir. »

Lusso resta seul. Le silence était écrasant.

Il traîna les pieds jusqu’au fond de la pièce, où les rayonnages les plus anciens semblaient former un dédale. Là, il découvrit une table sur laquelle était posé un livre étrange. Il n’était pas répertorié. En vrai, il ne ressemblait même pas à un livre classique.


C’était un grimoire.


Lusso n’avait jamais vu un livre aussi vieux. La couverture était en cuir craquelé, ornée d’un symbole qu’il ne reconnaissait pas : une plume et une épée croisée sur un croissant de lune. Aucun titre. Aucune date. Mais il y avait quelque chose de magnétique.

Il tira la chaise, s’assit, et ouvrit le grimoire.




Les premières pages étaient illustrées de manière magnifique. À la plume, à la main, avec un souci du détail presque mystique. Des scènes d’un autre monde : des guerriers aux armures chatoyantes, des villes suspendues entre ciel et mer, des créatures à la fois effrayantes et splendides. Tout y transpirait la magie, l’aventure, le mystère.

Mais après une trentaine de pages... plus rien.

Des feuilles vierges. Des dizaines. Le récit s’interrompait brutalement, comme si l’auteur avait disparu en pleine phrase.

Une phrase, cependant, était inscrite à la toute fin de la dernière page écrite.


« Et toi, lecteur... comment continueras-tu cette histoire ? Écris-moi ton nom. »

Lusso sentit son cœur battre un peu plus vite. C’était ridicule. C’était juste un livre. Un vieux livre.

Mais il sortit quand même son stylo.

Et, d’un geste amusé, il écrivit en grosses lettres :


LUSSO CLEMENS


Et à cet instant, sans qu'il ne le sache, son monde changea.

Ce fut d’abord une vibration, presque imperceptible, comme un tremblement d’air. Puis une lumière, douce mais insistante, s’échappant de son nom qu’il venait d’écrire. Le grimoire se mit à chauffer, à pulser. Lusso recula de la table, mais trop tard.

Une force invisible l’aspira.

Il n’eut même pas le temps de crier. Tout s’effaça : le bureau, la bibliothèque, la ville, l’école, les sons, les odeurs. Il ne resta que le vide.

Un vide absolu.

Puis... un souffle d’air. De l’herbe. Une lumière naturelle.

Lusso ouvrit les yeux.

Il était couché sur un sol chaud et moelleux, fait de terre battue et de mousse. Des arbres immenses se balançaient au-dessus de lui, aux feuilles larges comme des ailes. Le ciel était d’un bleu éclatant, sans une seule trace de pollution. Un oiseau écarlate passa en flèche à quelques mètres de lui, suivi d’un papillon dont les ailes brillaient comme des vitraux.


Il se redressa d’un coup.


— « Mais où je suis ?! »

Ses mains s’agitaient, cherchant dans ses poches son téléphone — disparu. Son sac — introuvable. Seul le grimoire était encore là, posé sur l’herbe à côté de lui, fermé.

Il recula jusqu’à un arbre, tentant de reprendre ses esprits. Il n’était plus à Saint Velicia. Il n’était même plus sur Terre, à en juger par la faune autour de lui.

Et c’est alors qu’il entendit un rugissement.

Une créature surgit d’un bosquet proche, écartant les feuillages comme du tissu : une bête gigantesque, mi-lion, mi-oiseau, avec des serres d’acier et des yeux rouges comme des braises. Elle grogna, révélant une gueule hérissée de crocs, puis bondit vers un groupe de silhouettes à quelques mètres de là.

Des guerriers. Ou quelque chose s’en approchant. Lusso ne reconnut pas les humanoïdes : certains portaient des écailles, d’autres avaient des oreilles de lièvre, ou des queues de félin. Tous étaient armés, et se battaient avec une précision qui tenait plus de la chorégraphie que du hasard.

Un coup d’épée fendit l’air. Une lumière blanche illumina la clairière. Et, au centre du groupe, un homme imposant aux yeux d'or et au regard de reptile semblait commander les opérations.

— « Occupe-toi de l’arrière-garde ! » cria-t-il à l’un des siens.

Lusso, figé, observait. Il ne pouvait ni fuir, ni agir. Il n’était pas censé être ici. Et pourtant... quelque chose au fond de lui vibrait.


Quand le combat se termina enfin, la bête s’enfuit dans un râlement à en faire frémir les morts. Puis le silence revint.

Et l’homme aux yeux d’or s’approcha.

Il s’arrêta à quelques pas de Lusso, l’observant avec attention. Il portait une lourde veste de cuir, des cicatrices anciennes marquaient ses bras. Il n’était ni humain ni tout à fait bête.

— « Toi. » dit-il calmement. « Tu ne viens pas d’ici. »

Lusso ne répondit pas. Il n’aurait pas su quoi dire.

— « Je m’appelle Cid. Et toi, gamin ? »

— « Lusso. »

Cid le regarda en silence quelques secondes.

Puis il lui tendit la main.

— « Eh bien, Lusso... bienvenue à Ivalice. »






La main de Cid était grande, calleuse, et à la fois rassurante. Quand Lusso la serra, ce fut comme si l’air autour d’eux reprenait forme. La forêt s’éclaircit doucement, les sons reprirent leur cours naturel : un ruissellement discret, le frottement des feuilles, le pas d’un des guerriers qui revenait. Cid hocha la tête vers lui, et sans un mot, invita Lusso à le suivre.


Ils marchèrent quelques minutes à travers la végétation, jusqu’à un petit campement improvisé. Une tente centrale en toile rouge, ornée d’un blason représentant une aile de dragon, juste devant un cercle de feux éteints et de chaises grossièrement taillées. Les autres membres du groupe y étaient déjà rassemblés.


Lusso s'arrêta net. Son regard parcourut la scène, et une vague de réalité le frappa comme une bourrasque glacée. Ce qu'il voyait devant lui n'avait rien d'humain, ou du moins, rien de familier.


Son regard s'attarda d'abord sur une petite créature à la fourrure blanche, voletant près d'un sac de provisions. Elle tenait une grande plume entre ses pattes griffues, ses oreilles se balançaient au rythme de ses mouvements, et une boule de poil rougeoyante flottait au bout d’une antenne sur sa tête.


« Tu fixes Kupino. » murmura Cid en penchant la tête vers Lusso. « C'est un Mog. Ne te fie pas à sa taille, il est vif et intelligent. Il garde le camp mieux que n’importe qui. »

Le Mog s’était retourné, percevant probablement qu’on parlait de lui. Il fit un grand salut de l’aile.

— « Enchanté, kupo ! »

Lusso répondit par un signe de la main maladroit. Il n’avait jamais rien vu d’aussi étrange, mais la voix enjouée de la créature lui détendit un peu les nerfs.


Il fit alors un pas en avant, mais son pied heurta un objet lourd à demi-enterré sous les feuilles. Il perdit l'équilibre et se rattrapa de justesse. En se redressant, il vit une grande hache, massive, reposant contre une souche. Et juste au-dessus d’elle, deux yeux jaunes le fixaient, mi-amusés, mi-agacés.

— « Fais attention, p'tit. Tu veux finir en morceaux ? »

La voix venait d'un imposant individu couvert d'écailles brunes, avec une carrure à faire trembler un bœuf. Lusso écarquilla les yeux.

— « Dé... désolé, Monsieur Lézard. »

Un silence pesant tomba. Le regard du colosse se durcit instantanément.

— « Monsieur... quoi ?! »

Cid intervint aussitôt, levant une main d’apaisement.

— « Il ne sait pas, Scara. Il vient d'un autre monde. Il faut lui laisser le temps d'apprendre. »

Puis, se tournant vers Lusso, il ajouta à voix basse :

— « Ce sont des Vangaa. Ils sont très fiers, et... particulièrement susceptibles sur leur apparence. Évite les comparaisons reptiliennes si tu veux rester entier. »

Le Vangaa, Scara, grogna mais ne dit rien de plus. Il se rassit sur une souche, croisa les bras et ne quitta plus Lusso du regard.


Ce dernier déglutit et recula d'un pas prudent.


À ce moment, une silhouette émergea de l’ombre de la tente. Grande, fine, d’une allure féline et noble, elle marchait avec une grâce naturelle. Lusso fut aussitôt frappé par sa beauté étrange. Elle avait des oreilles longues et effilées, semblables à celles d’un lièvre, et des yeux qui semblaient sonder son âme.

— « Ne sois pas trop dur avec lui, Scara. Il a encore la peur du premier soir. » dit-elle en s’approchant de Lusso.

Elle s'arrêta devant lui et s'inclina légèrement.

— « Je suis Vili, du peuple Viera. Nous vivons dans les grandes forêts de Roda et nous écoutons la voix du monde. Je suis enchantée. »

Lusso baissa un peu les yeux, intimidé.

— « Lusso... Lusso Clemens. »

Elle lui adressa un sourire discret.

— « Tu viens de loin. Cela se voit dans tes yeux. »

Cid, debout à leurs côtés, prit enfin la parole pour tout le groupe.

— « Il vient d’ailleurs, dit-il simplement. Et il est arrivé avec une sorte de grimoire ancien comme seul objet. »


Le mot "grimoire" sembla déclencher un frisson collectif. Kupino redressa ses oreilles.

— « Un grimoire ? Tu es sûr de toi ? »

— « Peut-être. Je n’en ai pas vu depuis des années. »

Lusso se redressa, retrouvant un peu de courage.

— « Donc... vous cohabitez tous dans ce monde ? Pas de guerres entre races ? »

— « Oh si, il y en a eu. » répondit Vili, de sa voix douce et distante. « Mais Ivalice a appris, à la dure, que les clans sont plus forts quand ils rassemblent les différences. »

Cid acquiesça.

— « Et le Clan Alty, c’est exactement ça. Une alliance. Une famille, quand les choses tournent mal. »

Lusso regarda de nouveau autour de lui. Ne comprenant pas de quoi il s'agissait quand il parle de clan. Il se sentait toujours étranger, mais la peur cédait doucement la place à la curiosité. Ce monde avait ses codes, ses peuples, ses tensions invisibles. Mais il vivait, et il n’était pas seul.






Plus tard ce soir-là, autour du feu, Cid entreprit d’expliquer à Lusso le fonctionnement du monde d’Ivalice, et surtout la manière dont vivaient les clans. Les clans étaient des groupes de mercenaires et d’aventuriers qui réalisaient des missions pour le compte de particuliers, de guildes, de villes ou même de royaumes entiers. À Ivalice, la survie et la prospérité passaient par l’efficacité de ces clans.


— « Chaque mission est différente. » dit Cid, un genou replié devant le feu. « Certaines demandent de livrer une herbe rare, d’autres de protéger un marchand attaqué. Il y a des contrats d’exploration, des duels, des traques de monstres... Mais toutes passent par le Bureau des Missions. »

Lusso écoutait, fasciné.

— « Mais vous ne faites qu’une mission à la fois ? »

— « Non. » dit Kupino, qui sirotait une infusion sucrée. « On peut accepter plusieurs contrats en même temps. Mais... certaines missions exigent un niveau de puissance bien plus élevé. Il faut être prudent. Tu peux te faire tuer pour une prime de quelques gils. »

— « Pour encadrer cela, un système avait été mis en place : le DiMa. » lui explica Cid.


DiMa signifiait "Difficulté Maximale Autorisée". Chaque clan se voyait attribuer une note, en fonction de ses accomplissements, de ses ressources et du talent de ses membres. Cette note évoluait à chaque mission réussie ou échouée. Un clan qui enchaînait les succès gagnait en DiMa, ce qui lui donnait accès à des contrats plus lucratifs et à des privilèges auprès des guildes. Un clan qui échouait... se voyait rapidement exclu des grandes affaires.


« Et chaque mission a ses conditions. » dit Vili. « Parfois, un commanditaire ne veut pas de Vangaa, ou refuse les Mogs. Le racisme est tenace, même ici. »

— « Certaines villes même n’autorisent pas l’accès à certaines races. » ajouta Scara. « Les lois changent selon les régions. Il faut savoir naviguer dans ce bourbier. »

Les missions suivaient un contrat clair : une demande, un objectif, une prime. Il fallait répondre à toutes les conditions : objets rapportés, ennemis vaincus, protection assurée, exploration réussie. En cas de réussite, on obtenait la récompense mentionnée sur le contrat. En cas d’échec, on perdait du prestige, du DiMa, parfois plus.

Certaines quêtes étaient liées entre elles. Une récompense pouvait contenir un objet rare, nécessaire pour une mission future. Les clans les plus organisés traçaient des itinéraires complexes entre les villes pour optimiser leurs chances de progresser.

Enfin, il y avait les Juges. Mystérieux personnages en armure, ils apparaissaient au début de chaque mission pour en régler les lois. Car à Ivalice, les lois pouvaient changer d’un jour à l’autre. Certains jours, l’utilisation du feu était interdite. D’autres fois, on était récompensé pour les attaques dans le dos. Les juges étaient là pour garantir que les batailles ne sombrent pas dans le chaos, mais aussi pour imposer des limites à la violence.


— « Les lois peuvent sembler absurdes. » expliqua Cid. « Mais elles forcent les clans à s’adapter, à réfléchir. Et puis... elles donnent de meilleures récompenses si on les respecte. »

Lusso hochait la tête, tentant d’emmagasiner toutes ces informations. Ce monde était bien plus organisé qu’il ne l’avait cru. Cid, voyant son trouble, posa une main sur son épaule.

— « On t’aidera, gamin. On ne laisse personne derrière dans le Clan Alty. »



Et pour la première fois depuis son arrivée, Lusso sourit vraiment.