Chapitre 1
L’hiver s’est installé. Les journées se sont raccourcies, le froid s’est intensifié. L’absence de neige pour Noël avait quelque chose de triste, mais au fond... c’est peut-être un mal pour un bien. S’il avait neigé, je n’aurais sans doute jamais trouvé la force de sortir ce soir.
C’est pour ça qu’à cette heure-ci, je me retrouve dans une boîte de nuit bondée. Ça, et aussi parce que j’ai passé la journée à entendre Réva répéter :
—Une promotion, ça se fête ma chérie ! Et puis tu risques de finir vieille fille à force de rester cloîtrée chez toi.
Peu importe ce que j’aurais répondu, elle aurait fini par me traîner ici.
— Alors, ça fait quoi d’être promue ?Me demande-elle.
Elle revient du bar avec deux verres : une margarita pour elle, un pina colada pour moi.
— Je te répète que ce n’est pas une promotion,je réplique en saisissant mon verre.
L’alcool me brûle légèrement la gorge et réchauffe mon corps. J’adore cette sensation en hiver.
— C’est tout comme, et tu le sais. Il était temps qu’ils te donnent une réponse. Où auraient-ils pu trouver une jeune diplômée aussi talentueuse que toi ?
— C’est pas faux. Tu devras m’offrir un autre verre pour ça...
On éclate de rire, et la conversation continue sur des banalités.
Mais au fond... Réva n’a pas complètement tort. J’ai bataillé pour décrocher cette alternance, j’ai trimé pour prouver ma valeur. J’ai dû faire des efforts monstres, même lutter contre ma nature réservée pour m’intégrer. Le CDI était la moindre des choses.
Je fixe la piste de danse. Des corps se déhanchent sous les lumières tamisées, et le DJ se donne à fond pour faire vibrer la foule. Il fait bien son job.
— On va danser ?Ai-je fini par lui proposer.
— J’ai cru que tu ne le proposerais jamais !
Réva vide son verre d’un trait, se lève d’un bond et m’attrape par le bras. Je la suis, amusée, verre en main. Une de mes chansons préférées démarre. Je me laisse porter par le rythme, entraînant Réva avec moi. Elle m’encourage à me lâcher davantage — elle sait que danser m’aide à évacuer.
Les morceaux s’enchaînent, l’adrénaline monte... Je n’arrive plus à m’arrêter.
— Lya ! ...LYA !
La voix de Réva me sort de ma bulle. Je cligne des yeux, reprenant conscience de l’environnement : une salle bondée, des corps trop proches, une lumière tamisée.
— Lya !
Je tourne la tête. Mon amie est juste devant moi, visiblement inquiète.
— Ça va ? Tes mains...
Je baisse les yeux.
Un halo de lumière blanche entoure mes paumes.
— Merde...
Je fais disparaître l’énergie en un instant.
— Ça va ?
— Oui, désolée. Je crois que je me suis laissée emporter.
— Heureusement se n’est que ça...
Elle pousse un soupir de soulagement. Puis, sans rien dire, elle me prend mon verre et m’entraîne hors de la piste, direction la mezzanine. Un espace plus cosy, avec des banquettes bordeaux, une vue plongeante sur la piste, et une musique un peu moins forte.
— Attends-moi ici deux minutes, je vais chercher de l’eau.
— Tu sais que je tiens mieux l’alcool que toi ?
— C’est un détail. Bouge pas, je reviens !
Elle s’éclipse avant que je ne puisse ajouter un mot. Je souris. Réva a toujours été comme ça : une vraie pile électrique.
Je m’approche du bord de la mezzanine, croise les bras sur la rambarde, et l’observe se faufiler dans la foule. Sa chevelure rousse se démarque facilement.
On n’a que deux ans d’écart, et pourtant j’ai toujours l’impression de devoir la surveiller... pourtant c’est elle l’aînée...
Mais alors que je la suis des yeux, un frisson me parcourt. Ce n’est ni le froid ni la peur. C’est... autre chose.
Une énergie, non deux. La première est faible mais l’autre est... sombre.
Du mana corrompu.
Pas ici... pas maintenant.
Je me redresse, balayais la salle du regard. Je ne sais pas ce que je cherche, mais je dois agir vite. Si moi je l’ai senti, un autre marginal aussi.
Mon regard se fixe sur une jeune femme blonde, accoudée au bar. Elle est probablement ivre, et la première énergie semble émane d’elle. Pas d’une grande intensitée, mais suffisamment pour être repérée.
Et pas seulement par moi.
Je dois la prévenir.
Je dévale les escaliers sans la quitter des yeux, bousculant quelques personnes au passage.
— Désolée ! Urgence ! Pardon...
Je hais la foule. Je hais encore plus qu’on me touche dans une foule.
La blonde sort sa carte pour payer. Elle se lève de son tabouret... et commence à se diriger vers la sortie.
Un second frisson. Je lève les yeux : un homme lui emboîte le pas. C’est lui... cette aura impure, sombre et oppressante, elle vient de lui.
Bordel.
J’accélère, j’arrive au bar au moment où il franchit la porte derrière elle. Je me précipite dehors. Le vent glacial me mord la peau : j’ai laissé mon manteau et mon écharpe à l’intérieur.
Tant pis. C’est pas le moment.
Je cherche des yeux. À gauche : le parking. Et le mana corrompu s’intensifie dans cette direction.
Je m’élance.
Un cri fend la nuit.
Je me plaque contre un muret et jette un œil. La blonde est coincée contre une voiture. Elle tremble. L’homme est face à elle, menaçant. Mais ce n’est plus un homme. Pas vraiment.
Il est trop tard pour lui.
— Tu crois qu’en criant, on va venir te sauver ?
Ses veines ressortent, d’un violet sombre. Ses yeux sont entièrement noirs. La corruption a déjà rongé son esprit.
Bon. C’est le moment.
Je sors de ma cachette. La blonde me voit, c’est elle qui me repère la première.
— À–Amorce-t-elle à mon encontre.
Je lui fais signe de se taire. Mais c’est trop tard. Son regard m’a trahie.
— Qu’est-ce que tu regardes, hein ?
Une seconde. Juste une. Je l’utilise pour lancer un sort de dissimulation d’un mouvement du doigt.
Il regarde dans ma direction, sans me voir.
— Où en étais-je ? Ah oui. Alors, petite fée... tu veux bien me donner ton énergie ? Juste assez pour que tu restes en vie. Il a dit qu’il lui manquait des ailes pour sa prochaine création.
Je retiens mon souffle. Trois sorts. Je dois en lancer trois, simultanément, tout en gardant mon aura dissimulée.
Allez, Elyana... Respire.
Mes doigts dessinent des cercles dans l’air, et je canalise le mana. Je le sens qui circule dans mon corps, montant de mes orteils jusqu’à la pointe de mes doigts.
Il s’immobilise. Il se tourne à nouveau vers moi.
Encore un peu... ôh ciel, juste encore un peu...
— QUI EST LÀ ?!Rugit-il.
Son énergie devient plus agressive, saturée. Il m’a senti, il sait qu’il n’est pas seul.
— QUI EST LÀ ?! MONTRE-TOI !!
Il avance vers moi et là je laisse tout sortir.
Toute l’énergie que je comprimais fuse d’un coup et le fait reculer d’un pas.
Puis tout s’enchaîne.
Premier sort : une barrière de silence dans un rayon de 500 mètres.Deuxième : une protection autour de la jeune fée.Troisième : je concentre l’énergie restante dans le creux mes mains. Une sphère de feu. Je la projette ensuite contre la chose.
L’impact le propulse contre une voiture plus loin, on torse est carbonisé, brulere au troisième degrée.
J’espère que le proprio est bien assuré...
Je reprends mon souffle, encore secouée, puis je cours vers la blonde. Elle s’est écroulée, tétanisée.
— Hé... Hé...L’interpellais-je histoire de capter son attention.
Elle parvient difficilement à détourner les yeux de la chose pour me regarder enfin accroupis à ses côtés.
— C’est fini maintenant, ok ? C’est terminé...
Ses épaules s’affaisse et doucement les larmes lui monte aux yeux alors qu’elle vient se loger contre moi. Ses sanglots commence à raisonner sur le parking alors que ma barrière de sons s’évapore. Je l’entoure doucement de mes bras.
— C’est fini... Tout va bien...
Je lève les yeux. Réva arrive en courant, mon manteau et mon écharpe en main.
— Tout va bien ?
— Comme tu peux le voir. Et toi ? Tu as une drôle de tête.
— Non, ça va. Mais il y avait un autre type bizarre à tes trousses.
— De quoi tu parles ? C’est moi qui suivais un type bizarre, dis-je en montrant le corps encastré dans la voiture.
— Non, pas lui. Un autre. Plus grand. L’énergie qu’il dégageait... glaçante. J’ai brouillé ta piste, mais on doit partir, genre: maintenant !
Elle me tire par le bras.
— Attends ! Et elle ?
— On l’embarque. Elle est en état de choc, elle ne peut rien faire dans son état et encore moins conduire. Allez, dépêche !
On se précipite vers la voiture de Rèva. La blonde nous suit sans réfléchir, elle n’a pas encore réalisé ce qui vient de se passer, j’espère seulement qu’elle n’en gardera pas de très grosse séquelle.