Prologue
Je me tiens devant la porte blindée de l’hôtel, où mon équipe et moi avons été appelés pour une fusillade dans l’un des nombreux congrès qui se déroule dans le seul palace de Nottingham. Mon MP7* plaqué sur mon épaule, j’analyse attentivement les gestes de Frost, le spécialiste en explosif de notre escouade. Il installe précautionneusement de la TNT sur la porte qui va nous permettre de rentrer dans la bâtisse. J’ignore pour l’instant le nombre de victimes et la présence potentielle des assaillants dans l’enceinte du bâtiment. Les mains moites, je resserre la prise sur mon arme, pret à partir à l’assaut pour sauver les possibles otages retenus par les terroristes. Frost nous fait comprendre silencieusement de nous éloigner de la porte, signe qu’il va bientôt déclencher l’explosion qui va nous permettre d’entrer dans cet hôtel, où un effroyable événement vient d’avoir lieu dans notre petite ville.
Fais le vide dans ta tête, Robin. Tu n’es pas un De Luxley… Laisse ton alter ego prendre ta place.
Ma conscience se sépare totalement de la réalité, permettant à Arrow de prendre ma place. La machine de guerre, le meilleur tireur de ma génération, celui qui ne rate jamais sa cible avec tous les types d’armes que le gouvernement m’autorise à utiliser. Les battements de mon cœur se stabilisent, toute l’appréhension qui me hantait il y a quelques minutes a complètement disparu de mon esprit. Laissant place au tueur qu’est Arrow.
Mon regard croise chacun de mes coéquipiers, eux aussi ont fait taire leurs émotions pour ne pas se laisser submerger par celle-ci. Silencieusement, Frost enclenche le décompte.
Trois.
Deux.
Un.
Une détonation résonne à travers la ruelle, un amas de poussière m’aveugle quelques secondes avant que ma vue redevienne claire. Écho, le chef de notre escouade, attend les ordres de notre sergent qui est resté dans le camion, à quelques mètres de notre position pour superviser notre mission.
« Préparez-vous pour l’assaut, Delta 1, dans 3, 2, 1… Go, descendez ses fumiers. »
À peine l’autorisation donnée par notre supérieur, nous pénétrons dans l’hôtel. Mon cœur bat lentement, calmement. J’avance progressivement avec mon binôme, Hammer, qui se place devant moi, prêt à lancer une grenade lacrymogène pour aveugler et déstabiliser nos ennemis. Nos lunettes infrarouges ainsi que nos masques qui nous protègent des fumées toxiques de cet explosif, cachent une partie de nos visages. La voix de mon frère résonne dans mon oreillette, grâce aux caméras de surveillance de l’hôtel, ils nous guident à l’intérieur du bâtiment.
« Six suspects repérés, ils sont lourdement armés. »
Entendre Easton me donne cette force pour continuer à me battre. Je ferme les yeux une fraction de seconde. Ce nœud dans mes tripes, il est là à chaque mission, à chaque putain d’assaut. Sauf que ce soir, c’est pire. Quelque chose gronde sous ma peau, un pressentiment poisseux qui refuse de me lâcher.
Un cri fuse à l’intérieur. Un coup de feu.
Je n’ai pas besoin qu’on me dise ce qui vient de se passer.
Un innocent vient de mourir. Encore.
Je suis attentivement Hammer qui vient d’abattre un premier terroriste, une balle entre les deux yeux laissant son corps s’écraser sur le sol ensanglanté. Des gémissements de douleur et des pleurs se font entendre à proximité. Notre escouade se sépare en plusieurs binômes, nous permettant d’aller vers plusieurs directions.
Je repère une cible. Un homme, armé d’un AK. Il cligne des yeux, aveuglé par la flashbang.
Trop lent.
Je presse la détente sans la moindre hésitation.
Trois balles. Deux dans la poitrine. Une dans la gorge. Il s’effondre.
Un mort de plus à cette liste qui s’agrandit, sans que je ressente la moindre culpabilité. Trente meurtres à mon actif, et aujourd’hui, cette liste va continuer de croître. La nausée me monte à la gorge, mais je la ravale. Ce n’est pas le moment de laisser mes émotions prendre le dessus.
On progresse. Un otage sert de bouclier humain à l’un des assaillants. Je ne réfléchis pas.
Je presse la détente.
Impact en pleine tête.
Le tueur tombe, mort avant d’avoir touché le sol. L’otage hurle et s’effondre en sanglots. Je m’approche avec précaution de l’homme qui est totalement sous le choc de ce qui vient de se passer. Je pose ma main gantée sur son épaule, il lève son regard terrorisé vers moi.
— Sauvez-vous vite ! La voie est totalement dégagée. Continuez toujours tout droit et vous trouverez la sortie ! lui ordonné-je, sans la moindre émotion.
L’homme s’enfuit rapidement après nous avoir remerciés. D’un signe de la tête, Hammer me fait comprendre que l’on doit reprendre notre mission. Nous nous dirigeons vers l’une des salles de congrès, mon coéquipier s’arme d’une nouvelle grenade qu’il jette dans la pièce, provoquant une explosion qui va aveugler et déstabiliser l’ennemi. Des tirs en rafale se font entendre à l’intérieur de la salle, nous nous mettons en sûreté, attendant que les terroristes soient à court de balles.
« Arrow, Hammer, il reste une cible à éliminer » entends-je mon chef d’escouade nous informer à travers mon oreillette.
Après avoir jeté un dernier coup d’œil à mon coéquipier, je m’apprête à poursuivre l’assaut, mais les pleurs d’un nourrisson résonnent dans le hall de l’hôtel. Mon corps se fige, mon palpitant arrête de battre quelques secondes alors que mon esprit laisse Robin reprendre sa place. Une boule oppressante coupe ma respiration, Hammer me fixe, le regard totalement choqué de ce que nous venons d’entendre. Silencieusement, nous nous dirigeons vers le cri strident de ce petit être, qui n’a pas demandé de vivre ce cauchemar à son jeune âge. Je scrute chaque recoin de l’immense hall à la recherche de ce bébé qui hurle à en perdre la voix. Au loin, reclus dans un coin, les roues d’une poussette dépassent du bureau d’accueil du palace. Mon coéquipier assure mes arrières, nous ignorons où se trouve le dernier terroriste, Hammer reste très attentif à l’environnement hostile dont l’odeur de la poudre, du sang et de la mort emplit l’air.
Je passe derrière le comptoir où je repère une femme qui doit avoir une vingtaine d’années, ses cheveux blonds tombent sur ses épaules. La victime lève les yeux vers moi, son bébé dans ses bras, elle tente de l’apaiser. Je m’agenouille devant elle, l’observant attentivement à la recherche de la moindre blessure. Une immense tache de sang transperce son tee-shirt blanc au niveau de son épaule, de sa poitrine, mais aussi de son abdomen. Sa respiration est de plus en plus saccadée, le nourrisson se calme sentant l’odeur apaisante de sa mère, il s’endort contre sa poitrine.
— Sauvez mon petit Billy, me supplie-elle, le souffle court.
Sans dire le moindre mot, je prends ce petit dans mes bras avec délicatesse. Il est si minuscule que j’ai peur de le blesser. La jeune mère me fixe, le regard reconnaissant avant d’enfin se laisser emporter par la mort. Je me redresse en prenant bien attention de ne pas réveiller le nourrisson avant de l’installer dans la poussette. Un énième coup de feu retentit à proximité de notre position, Hammer pose sa main sur mon épaule, me faisant signe de le suivre jusqu’à l’arrière-salle de l’accueil du palace. Rapidement, je suis mon coéquipier vers cette pièce où ce bébé sera en sécurité. Je m’engouffre dans le bureau qui n’a aucune issue, je place le landau dans un coin caché par une immense armoire en métal. J’observe Billy, lui caresse délicatement la joue. Mon cœur se gonfle d’une tendresse qui m’était encore inconnue, avant de faire demi-tour, remettant mon masque d’Arrow.
Nous nous dirigeons à nouveau vers la salle de congrès où j’arrive à percevoir Frost et Écho à l’intérieur qui ont tenté d’abattre le terroriste. J’avance avec précaution vers une zone à couvert de la pièce, repérant le dernier assaillant à quelques mètres de notre position. La silhouette de cette putain d’ordure apparait, son arme pointée vers mon chef et son binôme.
Un coup de feu retentit alors que je viens d’appuyer sur la détente, explosant le crâne du tueur et mettant fin à ce massacre.
La radio crépite.
« Frost est touché »
Je me tourne vers lui. Ses yeux croisent les miens une dernière fois. Pendant une seconde, je crois qu’il va parler. Sauf que tout ce qui sort, c’est un gargouillis. Du sang. Son corps s’écrase sur le sol, totalement inerte. Je viens de perdre l’un de mes frères d’armes. Je ravale cette boule présente au fond de ma gorge, faisant abstraction de la peine qui inonde mon âme d’avoir vu mourir un membre de ma famille sous mes yeux. Je me précipite vers mon chef qui s’est agenouillé au-dessus du corps de notre frère. Il pose deux doigts sur son cou, partant à la recherche du moindre signe de vie, mais rien, à travers le regard d’Écho, je comprends que c’est fini. Frost est vraiment mort.
Le reste de l’escouade débarque dans la salle, leurs regards posés sur notre ami. Chacun notre tour, nous posons nos armes sur le sol pour honorer cet homme incroyable qu’il était. Derrière lui, il laisse sa femme et ses deux enfants, mais aussi cette famille que nous avons construite tous les six.
Je ne t’oublierai jamais, mon ami.
Je détourne le regard pour ne plus voir celui que je considérais comme mon meilleur ami sans vie. Je me retrouve face à une marée de corps ensanglantés et immobiles. J’avance doucement dans la pièce, faisant attention aux nombres incalculables de victimes qui sont décédées, alors qu’ils assistaient à un congrès. Mon regard scrute chaque recoin de la salle à la recherche de possible survivant à cette attaque, mais personne ne l’est. Mes coéquipiers vérifient que tout soit sécurisé pour laisser les équipes de secours intervenir s’il y a une infime moindre chance d’avoir des rescapés.
Un papier attire mon attention dans la main d’une femme, je m’agenouille, récupére le prospectus où le nom d’une entreprise y figure dessus, mais pas n’importe laquelle. Celle qui appartient à mon père. De Luxley WarTech, l’entreprise entièrement créée par Richard De Luxley.
Papa…
Ma conscience se dissocie totalement de la réalité, mon père est sûrement parmi ces nombreux corps dépourvus de vie. Je ne peux pas le perdre, il est mon roc, celui qui me permet de garder un minimum d’équilibre entre Robin et Arrow. La bile me remonte le long de ma gorge, mon cœur se serre alors que je parcours la pièce à la recherche de l’homme le plus important de ma vie. Papa, où es-tu ?
Au loin, sur l’estrade en bois de la salle de conférence, un corps immobile attire mon attention. Je m’approche, indifférent à tous ces cadavres, me ruant vers celui que je crois être mon père Des larmes me montent aux yeux quand je me retrouve face à celui qui a tant sacrifié pour mon frère et moi. Le sol se dérobe, mes genoux lâchent, mon corps s’écroule à côté de lui. Je serre son corps contre moi, laissant un hurlement de douleur retentir à travers la salle. Mon cri d’agonie attire l’attention de mon escouade qui se précipite vers ma position.
Mon regard se pose sur son visage qui est presque identique au mien, mais avec vingt ans de plus. Mon monde s’écroule…
Non, ce n’est pas possible.
Sa peau est livide, figée par une expression de peur et de surprise. Une balle en pleine poitrine. En une fraction de seconde, mon père a perdu la vie, il n’a rien vu venir. Je secoue son corps pour essayer de le réveiller, sauf que c’est trop tard. Il est déjà parti et je n’ai pas pu lui dire au revoir.
— Papa… Réveille-toi, je t’en supplie. Ne me laisse pas continuer sans toi, j’y arriverai pas, l’implorerai-je, totalement déboussolé.
La voix de mon supérieur résonne dans mon oreillette. Je continue de serrer mon père dans mes bras, laissant enfin mes larmes acides s’échapper le long de mes joues. J’ai perdu la seule personne qui me rendait humain.
« Zone sécurisée, retour à la base. Félicitations, c’était du bon travail les gars ! »
La froideur et l’intonation de la voix de mon chef me glacent le sang. Je n’ai pas fait du bon travail, mon père est mort et je n’ai pas réussi à le sauver. Mon estomac se serre brusquement quand la réalité me frappe en pleine tête. Je n’ai pas su le protéger comme il l’a toujours fait pour moi.
Je serre les poings, le sang de mon père collant à mes gants. Je l’ai toujours cru immortel. Grand. Fort. Incassable. Et il est là, allongé parmi les morts, comme s’il n’était qu’un chiffre de plus à ce carnage. Une rage immense me dévore de l’intérieur, au loin, je repère un homme qui rampe dans son propre sang. Fou de rage, je prends mon Glock accroché à ma ceinture, me précipite vers un dernier assaillant qui n’a malheureusement pas été abattu. Il plonge son regard, s’ancre dans le vide qui m’envahit. Je lui arrache la cagoule qui masque son visage, voulant voir celui qui est responsable de ce massacre.
— Pour qui tu bosses, fils de pute ? craché-je en serrant sa gorge de ma main.
Il suffoque sous ma poigne, son visage perd toute sa couleur, un léger murmure sort de sa bouche. Le nom de l’homme qui a pris mon père résonne en moi, faisant croître la haine et la rage qui me permettent de rester debout. Je pointe mon arme sur son front, sans la moindre hésitation, je presse la détente. J’abats le dernier terroriste qui a massacré plus de cinquante personnes.
Le silence, voilà tout ce qui reste après cette tuerie de masse.
Juste moi, debout au milieu des cadavres et le sang qui ne cessera jamais de couler.
Tu vas me le payer pour ce que tu as fait, fils de pute.
*MP7: Le MP7 est une arme à feu, plus précisément un pistolet-mitrailleur développé par la firme allemande Heckler & Koch (H&K) à la fin des années 1990.