DORÉES

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Summary

N'avez-vous jamais rêvé de faire partie de l'élite ? De savoir ce que ça fait de vivre dans un duplex avec vue sur la lagune. De traîner dans les endroits les plus select d'Abidjan. Ou même de découvrir ce que fait, exactement, un tiers de la richesse ivoirienne de ses journées. Si la réponse est oui, alors... bienvenue. Parce qu'aujourd'hui, je suis d'humeur à dire la vérité. À révéler quelques secrets scandaleux. À vous ouvrir la porte de ce petit monde où tout scintille, où tout est beau, où tout est faux. Et si un détail m'échappe ? Oh, rassurez-vous : je l'inventerai avec plaisir. Ce serait dommage que la vérité gâche tout le spectacle. Vous ne trouvez pas ?

Status
Ongoing
Chapters
12
Rating
5.0 2 reviews
Age Rating
16+

Chapter 1

Diana balança son téléphone sur le lit avec un geste sec, presque théâtral. L'appareil rebondit deux fois avant de s'enfoncer dans la couette en satin blanc, comme s'il se résignait enfin. Il lui avait coûté une petite fortune — un caprice de plus— mais à cet instant, il ne représentait rien d'autre qu'un poids inutile.

Elle s'installa devant sa coiffeuse, inspira longuement, attrapa son fond de teint Dior Backstage et commença à tapoter son visage. Ses gestes avaient cette précision mécaniquement douce qu'on acquiert à force d'habitude. Un murmure de mouvement derrière elle attira son attention : dans le miroir, le reflet de Sadie apparut.

La petite avançait d'un pas traînant, serrant Teddy Bear contre elle. Son pyjama Bob l'éponge, beaucoup trop large, lui tombait sur les chevilles et lui donnait un air tendre et maladroit.

— T'es pas encore prête, Sadie ? demanda-t-elle en posant sa brosse à sourcils, la voix volontairement légère. Sadie fit une moue dramatique, s'assit au bord du lit et croisa les bras avec toute la solennité possible pour une enfant de quatre ans.

— Pourquoi maman ne vient pas ?

Le pinceau s'immobilisa à mi-air. Diana ne savait pas vraiment quoi répondre à cette question. Les mots se bousculaient dans sa gorge.

Elle aurait voulu dire : Moi aussi, j'aimerais qu'elle vienne.

Elle aurait voulu dire : Je ne sais pas pourquoi elle ne choisit plus d'être avec nous.

Elle aurait voulu dire : Ça me manque, tellement que ça fait mal.

Mais elle se retourna, se pencha à hauteur de Sadie, et laissa glisser sur son visage ce sourire lumineux et faux qu'elle portait comme un masque.

— Elle aurait aimé être là, tu sais, dit-elle doucement.

Les yeux de Sadie la fixaient, grands, confiants.

— Mais elle travaille beaucoup. C'est pas qu'elle ne t'aime pas. C'est juste que... elle doit gérer plein de choses.

Elle marqua une petite pause, comme pour ajuster le poids de ses mots, puis reprit avec une légèreté volontaire :

— Et puis entre nous, passer la journée avec ta sœur préférée, c'est presque mieux, non ?

— Ça compte pas tu es la seule soeur que j'ai !

Elle glissa ses mains autour de la taille de la petite et la chatouilla. Sadie explosa de rire, se tortillant comme un petit tourbillon, Teddy Bear manquant à chaque instant de tomber.

Dans l'embrasure de la porte, se trouvait Félicité, la nounou. Diana lui adressa un regard complice.

— Allez, file te préparer avec Félicité. Cinq minutes chrono, sinon je te fais porter une robe rose à paillettes !

— Non ! cria Sadie, mi-amusée mi-choquée, avant de s'élancer hors de la chambre.

Diana la regarda disparaître dans le couloir. Le rire s'évapora de son visage aussi vite qu'il était venu.

Depuis le départ de leur père, Nicole s'était transformée en une véritable machine à survivre. Ce n'était pourtant pas une question d'argent. Ludovic lui versait une pension confortable, et elle avait hérité d'une jolie somme de ses parents — de quoi vivre sans compter pendant encore deux générations.

Non, le problème n'avait jamais été matériel.

C'était autre chose, quelque chose de plus profond, de plus douloureux.

Diana le comprenait.

Ou du moins, elle essayait.

Se séparer d'un homme avec qui l'on a partagé vingt longues années — vingt années de rituels, d'habitudes, de compromis et de gestes qui deviennent automatiques — ce n'est jamais simple. Et surtout, quand la raison de cette séparation est une autre femme, beaucoup plus jeune.

Nicole avait encaissé.

Elle avait serré les dents, levé le menton, fait semblant que rien ne la traversait.

Mais à l'intérieur, les fissures s'étaient multipliées, et pour ne pas les laisser la submerger, elle s'était réfugiée dans le travail comme une bouée de sauvetage.

Travailler jusqu'à s'épuiser était devenu sa manière de ne pas penser.

Ne pas penser était devenu sa manière de tenir debout.

Et c'est ainsi qu'elle s'était égarée.

Dans le bruit, dans l'absence, dans la fuite en avant, laissant derrière elle deux filles qui n'avaient rien demandé.

Parfois, elle en voulait plus à sa mère qu'à son père.

C'était injuste, elle le savait. Mais la colère ne suit jamais vraiment la logique.

Son père, lui, était parti. Brutalement, lâchement peut-être, mais au moins, il avait été clair dans sa fuite. Il était parti vers une femme plus jeune, qui ne portait pas vingt ans d'histoire dans ses yeux.

Ça faisait mal, oui. Intensément même.

Mais c'était une douleur franche, identifiable, presque simple dans son absurdité.

Sa mère, en revanche, n'était pas partie.

Elle était restée, mais vidée de sa chaleur.

Diana se souvenait d'une femme qui riait fort, qui parlait vite, qui préparait des plats trop épicés en chantant du Lagbaja. Une femme qui embrassait les joues avec excès, qui criait du salon « Venez manger ! » avec cette joie sonore qui remplissait la maison.

Cette femme-là avait disparu.

À sa place, il ne restait qu'un fantôme bien habillé, parfumé de Chanel, de fatigue et d'obligations. C'était cette absence-là qui blessait le plus.

l'absence dans la présence.

Elle ne demandait pourtant pas grand-chose.

Juste un peu de chaleur.

Une phrase entière sans soupir au milieu.

Une main posée sur son épaule qui dirait : Je te vois, je suis là.

Mais Nicole vivait enfermée dans une tempête dont elle ne parlait jamais.

Une tempête faite d'humiliation, de fierté brisée, de nuits trop longues où elle fixait le plafond comme si elle attendait qu'on vienne la délivrer.

Et Diana, trop jeune pour comprendre s'était mise à porter ce que sa mère n'arrivait plus à porter elle-même.

Une maturité qui n'avaient jamais été à sa taille. Alors oui, parfois — souvent même — très souvent même — elle en voulait plus à sa mère qu'à son père.

Parce qu'on ne pardonne pas aussi facilement à ceux qui sont restés. Parce qu'on attend davantage de ceux qu'on aime encore.

Et au fond, peut-être que sa colère n'était que l'autre nom de sa tristesse.

Elle se leva et se dirigea vers sa penderie, bras croisés, le visage concentré.

Aujourd'hui, ce n'était pas elle la star. Aujourd'hui, c'était Sadie.

La journée de visite à Saint-Germain était enfin arrivée. Depuis qu'elle savait prononcer le mot « école », la petite ne cessait de répéter :

— Je veux aller là où Didi va.

Diana fit semblant de lever les yeux au ciel, mais au fond d'elle, un plaisir doux et chaud se diffusait, comme un rayon de soleil timide qui percerait les nuages. Voir la fascination de sa sœur pour ce monde de prestige, ce désir presque comique d'imiter sa grande sœur, la remplissait d'une fierté secrète.

Saint-Germain n'était pas une école comme les autres.

C'était une institution. Le nec plus ultra. L'élite d'Abidjan y déposait ses enfants comme on plante un drapeau, affirmant sa réussite, son statut et son appartenance à un cercle particulier. Même sans l'enthousiasme débordant de Sadie, leur mère, Nicole, n'aurait jamais envisagé un autre choix. Pour elle, Saint-Germain n'était pas simplement une école : c'était un symbole, une porte ouverte vers le futur que tout parent rêvait de tracer pour ses enfants.

Diana connaissait ces règles tacites. Dans leur quartier, inscrire ses enfants ailleurs que dans les institutions prestigieuses revenait presque à renoncer à un certain héritage social. Ici, chaque famille affichait sa réussite, chaque enfant était un ambassadeur silencieux de l'ambition parentale. Et Sadie, avec sa curiosité insatiable et son admiration pour sa grande sœur, allait entrer dans ce monde comme un petit pion sur un échiquier déjà tracé depuis longtemps.

Pour Diana, cette pensée lui tirait un sourire mêlé d'inquiétude et de fierté. Elle se souvenait de ses premières visites à Saint-Germain : la solennité du hall, l'odeur des livres anciens, la discipline presque palpable dans l'air... Tout cela semblait exiger de la perfection, et pourtant, c'était exactement ce qui fascinait Sadie. La petite regardait ce monde avec des yeux écarquillés, prête à l'absorber entièrement, comme si elle pouvait, d'un simple regard, se nourrir de tout ce prestige.

Elle écarta les cintres. Ses doigts glissèrent sur les tissus comme on feuillette un livre précieux.

Un froissement de soie beige attira son attention : une Loza Maléombho, élégante, taillée comme une promesse.

Juste à côté, une robe bleu nuit signée Elie Kuame, magnétique, presque sculpturale.

Elle prit les deux robes et les posa sur son lit, les observant comme deux tribunes possibles de sa journée.

Puis elle attrapa son téléphone, prit une photo parfaitement cadrée et l'envoya dans le groupe WhatsApp du trio :

« Débat express. Beige ou bleu ? »

Les réponses fusèrent.

Jules : La beige. J'ai une vision. Et COMMENT tu l'as eue ? C'est sold out PARTOUT.

Belle : Je dirais la bleue. La coupe est iconique.

Era : Team Jules.

Diana eut un sourire à peine perceptible, un de ceux qu'elle se permettait rarement quand elle était seule.

Elle verrouilla son téléphone, reposa la robe bleue dans la penderie, et enfila la beige.

Le tissu glissa sur sa peau comme une certitude, une seconde voix :

celle qui lui rappelait sa valeur,

qui elle était,

et surtout qui elle s'efforçait encore d'être.