00 - Prologue
Le vent apportait l’odeur du sang.
Un souffle chaud, salé et humide qui s’engouffrait dans les couloirs de l’église éventrée, sanctuaire d’une foi morte. Là où l’on sacrifiait des enfants à la Lignée comme autrefois on sacrifiait des vierges aux dieux. Là où Alma avait été effacée pour devenir une silhouette parmi d’autres, un pion obéissant.
Elle avait six ans quand on l’avait donnée. Une dette impayable, une mère en larmes, et le silence comme nouveau berceau.Juste un collier de loyauté à ne jamais lâcher.
Depuis, on lui avait arraché tout souvenir. Tout sauf cette phrase, qui revenait parfois, dans ses cauchemars :« Tu survivras mieux que nous. »
Ils lui avaient appris la peur. Puis ils lui avaient appris à l’effacer. Sans beaucoup réussir.
Elle savait où planter pour que ça saigne vite. Où trancher pour que ça dure.
Elle savait obéir.
Mais elle ne savait toujours pas tuer.
Et ce soir, la Lignée exigeait plus.
Le garçon devant elle tremblait. Il n’était qu’un symbole. Une erreur. Un test.
« Alma. Tue-le. »
Elle prit le couteau. Sa main ne tremblait pas.
Mais son cœur si.
Elle croisa les yeux du gamin. Et elle vit autre chose qu’un ordre. Elle vit un reflet.
Elle recula.
Et planta la lame dans sa propre paume.
Elle ne tuerait pas.
Pas encore.
Pas pour eux.
•••
Le sang ne lui faisait plus rien.
Il y avait un temps où son estomac se retournait, où ses mains tremblaient après chaque tir.Mais ce temps était mort. Il s’était enterré avec son enfance.
Kael avait dix ans quand il avait assisté à sa première exécution.
Son père avait écrasé la gorge d’un traître sous ses bottes pendant qu’il mangeait des tacos.
Kael n’avait rien dit. Pas bougé. Il avait compris que le silence, ici, valait mieux qu’un mot de trop.
À treize ans, il avait tiré pour la première fois.
À quinze, il dirigeait déjà un petit groupe de rues.
À dix-huit, il avait du sang sur les mains... et personne pour ne les laver.
C’était ça, être un Ortega.
Pas le droit à la peur.
Pas le droit à l’hésitation.
Pas le droit à l’erreur.
Il avançait masqué dans un monde de loups, avec des cicatrices invisibles et des yeux de tueur.
Mais parfois, au milieu du vacarme des armes et du fracas des deals, une pensée le traversait :
À quoi ressemblerait-il, s’il n’avait pas grandi ici ?
Et si une autre version de lui existait, quelque part, plus libre? Plus propre ?
Mais il se reprenait toujours.
La douceur ne survivait pas à Sinaloa.
Et l’amour... n’était qu’une faiblesse de plus.