Chapitre 1
Les cendres tombaient sans bruit.
Elles flottaient depuis les hauteurs déchirées du ciel, traçant dans l’aube des spirales lentes, presque gracieuses, comme des flocons oubliés par l’hiver. Pourtant elles brûlaient parfois la peau, non pas de chaleur, mais d’un picotement singulier, comme si elles tentaient de transmettre quelque chose. Une mémoire fragmentée, errante, qui se cherchait un hôte.
Elles descendaient, obstinées et indifférentes au temps, couvrant chaque surface d’une fine pellicule gris-nacre que l’on balayait sans y penser, mais qui revenait toujours. Dans les interstices des pavés, dans les plis des manteaux, au creux des paupières. Elles étaient là, partout. Silencieuses et tenaces.
Viridienne, la ville-dôme, reposait sous ce linceul éternel depuis près de cinq siècles. Elle avait été bâtie à flanc de falaise, enchâssée dans la roche comme dans le flanc d’un colosse endormi. Son dôme de cuivre patiné, zébré de renforts d’acier et de vitraux étincelants, la protégeait d’un monde que plus personne ne connaissait. Certains textes anciens nommaient encore ce monde « Terrestra », mais ce mot n’avait plus d’écho que dans des manuscrits oubliés.
Dehors, les Brumes Nécrotiques rampaient, s’insinuaient. Un frémissement à la lisière de la perception, une densité d’air à peine perceptible, puis le silence. Tout ce qui avait un nom, un souvenir, une racine s’effaçait à son contact. Ils ne mourraient pas, on les perdait dans la brume, comme on égare un mot dans un rêve.
À l’intérieur du dôme, les derniers héritiers du monde d’avant tentaient de maintenir des fragments d’ordre, de science et de magie. On restaurait, on répertoriait, on enregistrait, non pour comprendre, mais pour retarder l’effacement. L’espoir s’était érodé depuis longtemps, ne restait qu’un mélange de ténacité et de résignation.
À cette heure, la ville sommeillait encore.
Les haut-parleurs installés dans les ruelles sinueuses s’apprêtaient à diffuser l’annonce du cycle diurne. Une voix synthétique, éraillée par les siècles, répèterait inlassablement les heures et rappellerait les consignes de survie : hydratation, purification, vigilance. Toujours vigilance. Car même à l’intérieur, l’oubli rôdait, mais plus lent, plus insidieux.
Des veilleuses pâles fixées sur les arches en bronze, vibraient doucement dans l’atmosphère intérieure. Leur lumière n’éclairait pas vraiment, elle suggérait, dessinait des silhouettes fugitives sur les murs moisis, et révélait des reflets sur les flaques stagnantes. L’air sentait la rouille, le vieux livre, et l’eau stagnante, un mélange si typique de Viridienne qu’on avait fini par lui donner un nom : le Parfum du Temps Mort.
On disait que Viridienne avait été conçue pour dix mille âmes. Il n’en restait pas plus de deux mille, peut-être même moins. Les registres n’étaient plus tenus avec rigueur depuis bien longtemps. Les naissances étaient rares, les disparitions fréquentes, les exils plus fréquents encore.
Beaucoup avaient été avalés par la Brume, d’autres par l’oubli volontaire. Certains étaient devenus des absents flous dans les mémoires, des noms qu’on hésitait à prononcer, de peur de leur redonner forme. D’autres étaient devenus des spectres de chair, errant dans les quartiers désaffectés, comme s’ils tentaient de se rappeler à eux-mêmes.
Les enfants nés sous le dôme ignoraient ce qu’était un ciel. On leur montrait des illustrations : des bleus qui semblaient irréels, des nuages aux formes molles, des soleils ronds comme des pièces d’or. Ils en riaient. Le concept même de l’immensité et de l’air libre leur était inconcevable. Personne ne regardait plus les fissures du dôme, ces veines dorées qui pulsaient parfois comme si quelque chose au-dessus respirait encore. Certains disaient, qu’un jour, le dôme s’ouvrirait. D’autres, qu’il s’effondrerait. Au final personne ne savait.
Dans les ruelles basses, les anciens vendaient des souvenirs en fioles. Des encres d’instants passés extraites de vieux journaux intimes, de pages oubliées, ou même de rêves confisqués. Une larme, une chanson, un frisson d’amour perdu. Le liquide était opaque, iridescent, et portait des noms poétiques : « Premier souffle », « Dernier regard », « Parfum d’un adieu ».
D’aucuns murmuraient à voix basse que certaines fioles étaient vides, mais que ceux qui les buvaient pleuraient quand même. D’autres affirmaient que le souvenir n’était pas dans la fiole, mais dans celui qui osait croire à son contenu.
On se gardait bien d’en débattre trop fort. La croyance était devenue une monnaie aussi précieuse que l’eau ou l’énergie. Ce que l’on croyait pouvait encore tenir les murs debout.
Et au sommet de la ville, vestige d’une grandeur ancienne, se trouvait la Bibliothèque Immergée.
Ses fondations s’enfonçaient dans la roche, là où les anciennes nappes phréatiques s’étaient mêlées aux réseaux de mémoire. Une nappe d’eau claire y baignait certains couloirs, illuminés par des globes de lumière suspendus à de longues chaînes.
L’endroit n’était pas interdit. Simplement évité. Trop silencieux. Trop ancien. Trop conscient.
On disait que les livres là-bas n’étaient pas faits pour être lus, qu’ils n’étaient là que pour écouter, et se souvenir.
Elwenn entra sans bruit dans la bibliothèque.
Elle semblait glisser, portée par une grâce étrange, presque irréelle, comme si ses pas n’avaient jamais tout à fait appartenu à ce monde. Son long manteau d’un bleu cendré effleurait les dalles humides. De fines broderies anciennes entrelacées des motifs ésotériques serpentaient le long de ses manches jusqu’aux poignets. Ses doigts, fins et tatoués d’encre suivaient le relief des murs comme d’autres liraient une carte en relief, comme si chaque pierre renfermait une confidence.
Elle n’avait jamais vu le monde, du moins pas avec ses yeux. Les orbites d’Elwenn étaient voilées d’une membrane nacrée, d’un blanc trouble sans pupille ni éclat, qui captait la lumière sans jamais la renvoyer comme le ferait deux miroirs éteints. Certains disaient qu’elle avait été touchée par une Brume originelle, d’autres qu’à sa naissance les horloges avaient cessé de tourner dans l’aile nord de la ville pendant exactement une minute.
Elle ne répondait jamais à ces rumeurs sur ses origines. En fait elle ne parlait presque jamais. Son silence était une façon d’écouter le monde autrement.
Ce qu’Elwenn percevait était plus vaste. Elle ressentait les choses à travers ce qu’elle appelait l’écho intérieur. Chaque objet émettait une signature : un motif de mémoire, un fil invisible vibrant à travers le temps. Une pierre, une reliure, un souffle, tout avait une trace. Et dans la Bibliothèque Immergée ces traces étaient innombrables, entremêlées comme les racines d’un arbre ancien.
Certaines vibraient fort, chargées de douleur ou de gloire. D’autres n’étaient que des murmures fanés, des soupirs d’objets oubliés. Mais toutes formaient une toile. Une musique qu’elle seule savait écouter.
Chaque matin elle se rendait à son poste dans la salle centrale que l’on appelait le Nœud. Là, les scribes, les copistes et les conservateurs passer leurs jours à restaurer des manuscrits, classer des artefacts, ou tenter de comprendre les textes mouvants des âges passés. Elwenn n’avait pas de fonction officielle. On la laissait passer parce qu’elle était là avant même d’avoir un nom sur les registres. Parce qu’elle savait retrouver un rouleau disparu rien qu’en effleurant le vide qu’il avait laissé.
Cependant elle dérangeait.
Son silence, son étonnante cécité qui ne l’empêchait pas de percer les gens à jour, sa présence enveloppée d’un calme sépulcral. On la saluait par respect et par crainte, mais rarement avec chaleur. Les plus superstitieux se signaient en silence à son passage. D’autres évitaient simplement son ombre.
Et surtout, son don effrayait.
Il lui arrivait de prononcer des noms oubliés, des titres que même les plus vieux érudits n’osaient plus évoquer. Elle avait un jour sorti un livre d’une étagère qui n’existait pas et l’ouvrage avait hurlé à la lumière avant de se désagréger en lettres flottantes. Une pluie de runes noires qui s’étaient accrochées aux murs pendant des jours avant de s’effacer.
Personne n’osait plus la suivre depuis dans les ailes profondes de la bibliothèque.
Mais ce matin-là quelque chose la tirait différemment. Un murmure. Un frisson dans la matière. Un appel.
Elle n’en parla pas. Elle ne changea rien à ses gestes habituels. Elle déposa ses gants sur le bureau, passa la main sur les fiches, s’arrêtant un instant sur une page blanche, puis se dirigea sans un mot vers la galerie la plus basse. L’air y était plus dense et moins accueillant. Il collait aux poumons comme une cendre tiède, mais elle n’avait pas peur. Ce qu’elle sentait n’était pas menaçant, c’était juste oublié. Et avide d’exister à nouveau.
Il n’y avait aucun lieu à Viridienne qui ressemblait à la Bibliothèque Immergée.
Construite au fil des siècles comme une excroissance lente, elle s’était étendue, étage après étage, génération après génération, sous la ville et dans la roche, jusqu’à disparaître dans les profondeurs. Certains niveaux n’étaient plus accessibles qu’en barque, d’autres par des passerelles suspendues au-dessus de puits d’eau insondables. Les plans en étaient flous, contradictoires, parfois mouvants : chaque cartographe ayant tenté de les tracer avait fini par abandonner, ou sombré dans la folie.
Mais Elwenn n’avait pas besoin de carte. Elle se déplaçait dans les galeries comme une goutte d’eau dans un sillon qu’elle connaissait depuis toujours. Les murs faits de blocs polis et gravés d’inscriptions effacées vibraient doucement sous ses doigts. Certains ouvrages étaient visibles, scellés dans des niches de verre, ou enchaînés, enfermés dans des cages de cuivre tressé. D’autres, les plus anciens, étaient enterrés sous des strates oubliées de parchemins.
Chaque couloir avait sa température, son parfum, son rythme. Ici, l’air était sec, piquant, saturé de poussière de plomb. Là, moite, chargé d’un souffle tiède qui venait d’on ne savait où. Plus bas, il faisait froid, un froid ancien, sans vent, le froid d’un silence qui s’est imposé depuis des siècles.
C’était ce froid-là qu’elle cherchait.
Elle descendit les marches d’une passerelle en colimaçon, traversa un sas couvert de runes de protection, et longea une galerie que l’on croyait condamnée. Elle s’y glissa en effleurant une pierre précise, usée par ses passages discrets. Là, au détour d’un pilier tordu par le temps, elle s’arrêta.
Quelque chose avait changé.
La dalle devant elle, un rectangle à peine plus clair que le reste du sol, avait bougé, très légèrement. Pas assez pour que l’œil le voie mais ses doigts, eux, le sentaient. Les cendres qui jonchaient le sol formaient une spirale, comme poussées par un souffle qui venait d’en dessous.
Elwenn se pencha lentement. Le sol respirait.
Ce n’était pas une image. Pas une sensation métaphorique. Le sol respirait réellement, par pulsations lentes, profondes, comme si quelque chose sous les pierres vivait encore, ou revenait à la vie.
Elle resta un instant immobile, la main suspendue. Puis elle toucha la dalle.
Un frisson parcourut l’air autour d’elle, et la dalle se déplaça d’un centimètre, sans bruit, révélant une prise encastrée dans la roche.
Elle inspira, puis glissa ses doigts dans l’interstice.
La dalle glissa lentement, révélant un escalier s’enfonçant dans les ombres, dont les marches suintaient d’une faible lueur verte et dorée.
L’air en provenance du bas était chargé de vie contenue. Mais ce n’était pas une vie humaine. Pas une vie connue.
Elwenn sentit sa gorge se serrer.
Elle avait rêvé de cet endroit, des années auparavant. Un rêve qu’elle avait oublié.
Jusqu’à maintenant.
Un souffle tiède monta de l’ouverture sombre, mélange d’odeurs d’humus, de cuir ancien et de métal rouillé. C’était l’émanation d’un ouvrage qu’on enferme trop longtemps : un parfum de pages qui fermentent avec leurs propres souvenirs.
Elwenn effleura le vide. Ses doigts sentirent un battement, une vibration à peine plus forte qu’un tressaillement, courir le long de la rampe taillée dans la roche.
Tu n’es pas seule ici
La pensée n’était pas venue consciemment. Elle s’insinua dans sa poitrine comme une goutte d’encre dans de l’eau claire.
Les marches taillées grossièrement étaient inégales et s’effritaient sous ses pieds. À mi-hauteur, un mince filet d’eau suintait d’une fissure. Il coulait le long des parois, traçant des veines minérales irisées qui luisaient d’une phosphorescence douce. Lorsqu’Elwenn posa ses doigts dans le ruissellement le liquide étonnamment tiède lui donna un frisson glacial jusque dans la nuque. Ses paumes couvertes d’arabesques d’encre, se mirent à picoter..
Dans les ténèbres des sons commencèrent à résonner, non pas des bruits vivants, mais des froissements, comme si des pages trop lourdes se tournaient dans l’obscurité. Le son la suivait, crescendo, mais restait toujours hors de portée de sa compréhension précise.
Elle s’enfonça plus bas.
Le couloir sinueux la mena à un palier circulaire. Là les marches s’élargissaient pour former un mince chemin de corniche collé à la paroi. Devant ses pieds un gouffre s’ouvrait, profond, avalant la faible lueur verte dans un puits d’ombre. De l’autre côté un promontoire se devinait : un morceau de roche plate dressé au centre d’un océan de noirceur. Sur ce promontoire une faible lampe à huile tentait de percer les ténèbres en oscillant comme une âme trop lasse pour partir.
Lorsqu’elle posa la main sur la corniche, elle senti le sentier vibrer, comme si la pierre renâclait à la porter. Un fragment se détacha dans le vide, elle entendit la chute, interminable, avant d’être avalée par le silence épais.
Elle progressa lentement, concentrée. Chaque parcelle d’air était saturée d’images muettes : tours effondrées sous un ciel vert, océans figés comme du verre, visages sans bouche évanescents. Certains éclats s’imprimèrent à l’envers dans son esprit, comme si la mémoire du lieu la regardait en retour, testant sa force intérieure.
À mi-chemin, la vibration du sol changea. Une note grave s’éleva, frottée, douloureuse.
Ysmoor
souffla l’obscurité. Ou peut-être fut-ce l’air lui-même.
Le nom fit vibrer le métal du dôme, là-haut à la surface, si loin que le son arriva à rebours, comme un écho pris dans la tempête. Elwenn sentit ses genoux faiblir, mais se rattrapa en posant la paume sur la pierre. Dans cette simple pression, elle lut une scène fulgurante : un homme arraché au monde, ses contours flous, engloutis par une marée noire de lettres. Il tendait la main vers un livre, mais celui-ci se refermait comme une mâchoire.
Elle arracha sa paume de la pierre et recula, haletante. Des lueurs blanches dansaient sous ses paupières closes. Son esprit bourdonnait, saturé par une marée de souvenirs qui n’étaient pas les siens.
Une incantation qu’elle ne connaissait pas roula entre ses lèvres ; elle les mordit pour la faire taire. Elle ne devait pas répondre à la pierre, pas encore. Elle devait atteindre le cœur de ce lieu, comprendre l’appel, avant de l’accepter.
Elle déglutit, essuya la sueur froide sur son front, et reprit sa marche. Quelques pas encore, et le chemin déboucha sur le promontoire.
La lampe à huile brûlait sans réservoir visible. Sous sa lueur tremblante un pupitre de pierre, couvert de mousses phosphorescentes, accueillait un unique volume fermé par une sangle d’argent terni. Le cuir noir semblait absorber la lumière. Seules des veines d’or, ou de magma figé, pulsaient à sa surface, au rythme lent d’un cœur qui bat.
Elwenn sut qu’elle était arrivée.
Alors que ses doigts effleuraient la couverture, l’Atlas s’ouvrit. De lui-même.
Pas dans un mouvement brusque ou mécanique. Il s’ouvrit lentement, précautionneusement. Une page après l’autre, les coins tremblants dans un souffle absent, révélant des feuillets qui n’était ni papier ni parchemin. Ils étaient souples mais lourds, légèrement translucides, presque vivants.
Elwenn ne voyait pas les formes mais elle les ressentit. La cartographie de l’Atlas se grava en elle comme un tatouage mental, chaque trait vibrant d’un éclat flamboyant.
Ce n’était pas une carte.
C’était une mémoire spatiale du monde.
Elle vit des côtes qui n’existaient plus. Des montagnes oubliées. Des îles qui flottaient au-dessus de mers disparues.
Elle vit des routes en spirales qui s’enfonçaient dans le sol, des ponts suspendus entre les continents et des fleuves inversés qui coulaient du fond des terres vers le ciel brisé.
Puis elle vit Viridienne, mais pas comme elle l’avait toujours connue.
La ville était intacte, immense, sans dôme. Le ciel y était bleu, un bleu cruel et infini. Des silhouettes marchaient à découvert, sans peur, portant de longues tuniques brodées de symboles flottants. La bibliothèque, encore jeune, brillait comme un phare, et en son sommet flottait une sphère étincelante entourée d’un cercle de scribes.
Puis tout se brisa.
Les lignes de la carte frémirent, se tordirent, comme rongées de l’intérieur. Les continents s’éparpillèrent, les océans se vidèrent, les villes s’effacèrent une à une dans un tourbillon de lettres noires. Les pages s’assombrirent jusqu’à ne devenir qu’une mer d’encre mouvante. Et dans cette mer, une forme.
Pas un visage.
Pas un corps.
Une absence de lumière, de contour, de nom. Et pourtant, cette absence portait une volonté.
Le même mot vibra à nouveau, à peine prononcé, mais gravé en elle :
Ysmoor.
Ce nom était froid. Non, pas froid : vide.
Comme un trou dans le tissu du réel.
Comme un nom que personne n’aurait jamais dû retenir.
Une ligne apparut sur la page ouverte devant elle. Pas une phrase, mais un itinéraire qu’elle savait être vers un premier fragment d’un monde disparu.
Elle porta la main à sa tempe tandis que son esprit hurlait. Mais elle ne pouvait, ne voulait, pas refermer l’Atlas. Même si elle ne savais pas encore quoi, quelque chose en elle venait de s’éveiller. Quelque chose qu’elle avait toujours été sans le savoir.
Et elle compris que la carte n’attendait pas d’être lue.
Elle attendait d’être complétée.
L’Atlas se referma dans un soupir, comme un battement d’ailes dans le silence.
Elwenn recula d’un pas, comme tirée en arrière par une force obscure. Le promontoire vibrait sous ses pieds, plus fort qu’à l’aller. Le sol pulsait à présent comme une veine, et l’air autour d’elle s’était épaissi, chargé d’une tension électrique, comme avant l’orage.
Tu as été vue.
Elle n’entendit pas ces mots : elle les sut.
Quelque chose, dans l’ombre du gouffre, avait perçu son regard mental, et lui avait répondu à sa façon.
Elle hésita. Le couloir qu’elle avait emprunté semblait plus long qu’avant. Plus sinueux. Le chemin du retour n’était jamais identique à celui de l’aller dans la Bibliothèque Immergée, mais c’était différent cette fois. La pierre murmurait. Le métal chantait faiblement. Des pans de pierre s’étaient effrités pendant sa descente, mais elle ne s’en souvenait pas ainsi. Était-ce l’Atlas qui modifiait la mémoire du lieu, ou était-ce elle qui voyait différemment ? Ou bien le monde, doucement, se recomposait-il autour d’elle ?
Et dans les profondeurs derrière elle un froissement régulier semblait monter les marches à sa suite, comme si le livre lui-même la suivait.
À mi-parcours, elle crut entendre des voix. Lointaines, étouffées, comme si quelqu’un l’appelait, échos fantomatiques flottant à la lisière de sa perception.
A la surface, le dôme trembla à nouveau.
Un frisson parcourut la Bibliothèque Immergée, comme si le monde lui-même prenait une grande inspiration dans l’attente de la suite. L’eau dans les canaux souterrains vibra, puis s’immobilisa, parfaitement lisse. Les lampes suspendues s’éteignaient une à une.
Lorsqu’elle atteignit enfin la dalle d’entrée un bruissement léger, un battement d’ailes de papier, glissa derrière elle. Elle se retourna. Personne.
Mais un dernier mot résonna, clairement, dans son crâne :
Souviens-toi de ce que tu redessines.
Et dans sa paume elle vit une poussière d’or.
Elle ne se souvenait pas comment celle-ci était arrivée là.
Mais elle la serra dans son poing.