Chapter 1: Encore vivante, bordel.
"Y’a des matins où tu te dis que le monde peut s’effondrer sans que ça change ta routine. Suzette, elle, attend que le monde s’effondre depuis 1963."
Suzette ouvrit un œil. L’autre refusait de coopérer. Elle aurait bien cru qu’elle était morte pendant la nuit, si son dos n’avait pas décidé de lui hurler dessus comme un syndicat en grève.
Elle tâtonna sa table de chevet à la recherche de sa boîte de Doliprane, renversa un dentier qui ne lui appartenait pas ("encore ce con de Georges qui confond les chambres...") et attrapa sa clope roulée de la veille.
Une bouffée. Puis une autre.
— Toujours pas morte, hein… putain de merde.Elle s’était déjà pris un bus. Littéralement. Un bon gros TPG qui n’avait pas freiné assez tôt. Résultat ? Trois jours de coma, et elle s’était réveillée en râlant parce que l’infirmière lui avait piqué son soutif.
On l’avait aussi retrouvée dans son salon un soir d’hiver, raide comme un glaçon. Deux jours plus tard, elle s’était relevée pour aller pisser.
Immortelle ? Probablement. Chiante ? Définitivement. Suzette était un résidu de siècle dernier, coincée dans un monde de smartphones, de "influenceurs" et de "smoothies à la spiruline", ce qui, pour elle, était une forme de torture divine.
Elle mit ses chaussons licornes (cadeau de sa nièce : "même pas foutue de me prendre des charentaises") et traîna sa carcasse jusqu’à la cuisine.
Et là, comme chaque matin : un pigeon.
Posé sur sa rambarde. Gras. Hautain. Il la regardait comme si c’était lui le proprio.
— T’as un problème, toi ? Tu veux qu’on discute ? J’ai étranglé des gens pour moins que ça.
— Rouuuh.
— Ouais, c’est ça. File avant que je t’enduise de beurre demi-sel et que je t’envoie chez l’asiatique du coin.
BOUM BOUM BOUM.
On tambourinait à sa porte. Elle sursauta. Manqua de s’étouffer avec sa clope.
— Si c’est le facteur, j’te préviens, j’ai plus de culottes à recevoir ! cria-t-elle.
Elle ouvrit la porte. Et le vit.
Un môme.
Petit, yeux grands ouverts, cheveux en bataille comme s’il avait été élevé par un aspirateur, sac à dos Pokémon sur les épaules, et un regard un peu trop lumineux pour ce quartier-là.
— Bonjour madame ! Vous êtes bien Suzette Gontard ?
— T’as dix secondes pour m’dire ce que tu veux avant que je libère mes flatulences de guerre.
— …Je pense que vous êtes une sorcière ! Une vraie. Ancienne. Du genre… millénaire
— …
— Et j’aimerais devenir votre apprenti.
Elle le fixa. Cligna deux fois des yeux.
Puis claqua la porte.
— Dégage, petit con. J’traîne déjà mes propres casseroles, j’vais pas adopter un Harry Potter discount.
Mais il revint le lendemain. Et le surlendemain.
Et le jour où il ramena un chat noir, borgne, qui la regardait exactement comme le chat de sa grand-mère, mort en 1907… elle commença à douter.
Pas de lui. De tout le putain de reste.