Chapitre 1
Je suis Lola. Seize ans. Un prénom que je n'ai jamais vraiment choisi, mais qui m'habille comme une seconde peau depuis toujours.
Il y a mon odeur aussi, celle que je traîne comme une ombre : un parfum vanillé, un peu sucré, avec cette touche de fruits rouges qui accroche les souvenirs. Je suis une fille aux yeux verrons, l'un noisette, l'autre d'un vert trouble, comme si la vérité hésitait encore sur ce que je devais être. Mes cheveux bouclés, châtains clairs, tombent en cascade désordonnée sur mes épaules. Petite, 1m60, le genre de taille qui se faufile mais qui ne plie pas.
Encore une fois, je suis là. Un nouveau départ. Une autre ville. Un autre État.
La voiture grince légèrement lorsque mon père, Samuel, se gare sur l'allée d'une charmante maisonnette, dans une résidence calme, propre, presque trop parfaite. Le genre d'endroit qui sent les secrets dissimulés derrière les haies taillées au millimètre.
Je soupire en fixant la façade : blanche, des volets bleus, un petit jardin, rien de spécial. Mais jolie. Trop jolie pour être vraie, peut-être.
— Qu'est-ce que t'en dis ? lance mon père avec ce sourire maladroit qu'il garde pour les jours comme celui-ci.
Je hausse les épaules.
— On dirait la douzième maison cette année, non ?
Il ne répond pas. Il sait que j'ai raison. Depuis que je suis petite, je ne reste jamais longtemps quelque part. Le Texas, le Nevada, le Michigan... Des souvenirs en vrac, jamais vraiment ancrés. Mon père dit toujours qu'on est des âmes libres, des nomades modernes. Mais moi, j'y crois plus. Ça sonne comme une excuse pour fuir quelque chose. Ou quelqu'un.
Je sors de la voiture, le soleil de fin d'été réchauffe encore un peu l'air, mais il y a ce frisson dans l'atmosphère, celui qui annonce les premiers jours de l'automne.
Et puis je le vois. Le voisin. Appuyé contre la barrière, les bras croisés. Plutôt mignon, je dois l'admettre. Brun, peau hâlée, silhouette fine mais solide. Ses yeux croisent les miens. Il se fige. Son regard s'attarde à peine une seconde de trop. Il détourne vite les yeux, visiblement gêné. Je roule des yeux.
— Génial. Le voisin d'en face a déjà décidé de me dévisager comme un morceau de viande.
J'attrape mon sac à dos et entre sans attendre. Mon père suit, traînant les valises. L'intérieur sent la peinture fraîche. C'est propre, simple, mais chaleureux. Une cuisine ouverte, un salon cosy, deux chambres, une salle de bain. Pas grand-chose, mais assez.
— Viens, dit mon père. Je vais te montrer ta chambre.
Je le suis à l'étage. Ma chambre donne sur le jardin. Un lit simple, un bureau, une armoire, et une grande fenêtre. Je m'approche, j'ouvre. L'air est doux, et je sens ce parfum de feuilles mortes. Un détail me frappe : il y a un grand cercle de pierres disposées dans le jardin. Je fronce les sourcils. Ça ressemble à une sorte de... rituel ?
Mais je n'ai pas le temps de m'y attarder. Une voiture se gare à côté de la nôtre. Je jette un coup d'œil en bas, une femme en descend. Je ne la connais pas. Elle sourit largement en voyant mon père.
Je tends l'oreille.
— Alors, vous êtes enfin là, murmure-t-elle.
— Oui, répond mon père. Merci pour ton aide, Sarah. Sans toi, on n'aurait jamais pu venir ici aussi vite.
— Tu sais bien que je ferais tout pour vous protéger. Ici, personne ne pourra vous retrouver. Le sort est en place. Même un radar magique ne pourrait localiser cette maison.
Un sort ?
Je fronce les sourcils. Une mauvaise blague ? Ils parlent souvent comme ça, ces adultes paumés dans leurs jeux de rôle ou leurs souvenirs de lycée ?
Mais leur ton est sérieux. Trop sérieux.
Je m'éloigne de la fenêtre. Mon père ne m'a jamais parlé de magie. Jamais.
Je déballe mes affaires machinalement, tentant de ne pas me laisser happer par ce que je viens d'entendre. Le parfum de la maison commence à m'envahir, se mélange au mien. Ça sent... autre chose. Quelque chose d'ancien. Une odeur que je ne peux pas encore nommer.
Un coup frappe à la porte.
Je descends. Mon cœur bat un peu trop vite sans que je sache pourquoi. J'ouvre.
C'est lui. Le voisin.
Il est plus proche que tout à l'heure, ses traits plus nets. Ses yeux sont gris clairs, presque bleus. Il a l'air moins gêné maintenant, mais toujours un peu nerveux.
— Salut... je m'appelle Kayen. Je vis juste à côté. Bienvenue dans le quartier.
Je le fixe un instant. Une seconde de silence. Puis je souris à peine.
— Lola.
Il tend la main. Je ne la prends pas tout de suite.
Quelque chose en lui... m'attire et me dérange en même temps.
Mais ça, je ne le comprends pas encore.
Ce que je ne sais pas, c'est que cette ville va tout changer et que Kayen... n'est pas du tout celui que je crois.
Mais ça, je le découvrirai bien assez tôt.