Chapitre 1
— Vous avez QUOI ?!
Les gens aux tables alentour se retournèrent sur nous. Je leur adressai un signe d’excuse avant de reporter mon attention sur ma meilleure amie. J’avais forcément mal entendu, il ne pouvait pas en être autrement.
— On s’est mariés, répéta-t-elle avec toujours ce petit air idiot
Elle me montra le fin anneau d’or qui ornait son doigt. Je me renfonçai dans ma chaise, incrédule. Elle n’avait pas pu faire une chose pareille. Priya n’avait jamais été sujette à l’impulsivité. Alors, qu’elle m’annonce qu’elle avait épousé un type qu’elle connaissait depuis quelques semaines…
— Tu le connais à peine, contrai-je
— J’en sais suffisamment. Allez, sois heureuse pour moi ! De nous deux, c’est toi la romantique d’habitude.
Je ne pouvais pas la détromper là-dessus. J’étais celle qui avait constamment la tête dans les nuages, à échafauder mille scenarii, pas nécessairement romantiques. Mais, épouser quelqu’un sur un coup de tête, j’aimais à penser que c’était le genre de choses que je n’aurais pas fait, encore moins Priya.
Notre rencontre remontait à notre plus tendre enfance. Nous avions grandi à quelques maisons l’une de l’autre à Brumelieu. Il n’existait pas un souvenir heureux de mon enfance où elle n’apparaissait pas. Priya incarnait la constante de mon existence jusqu’à ce que ses parents ne l’envoient se former afin de devenir enlumineuse. La suite de mon existence s’était avérée bien plus sombre en son absence… Néanmoins, le moment ne semblait pas propice à m’abandonner à mes idées noires.
Je détaillai mon amie. Les lumières de la taverne nimbaient sa peau d’un brun chaud d’une espèce de halo. Ou bien irradiait-elle ? Ses yeux de biche, noirs et doux, me fixaient avec intensité. Ses cheveux sombres pendaient librement autour de son visage aux traits ciselés et aux pommettes hautes. Quelques petites tresses ornaient ces derniers. Le reste descendait souplement jusqu’à ses épaules en vagues légères. Elle était magnifique. Elle l’avait toujours été. Évidemment qu’elle avait encore tourné la tête d’un homme. Je m’inquiétais davantage de celui qui tentait de l’attirer dans ses filets. L’expérience avait démontré que ces messieurs n’avaient jamais été très recommandables jusqu’ici. Mes mains ne suffisaient pas à tenir le compte de ceux qui s’étaient pressés autour de Priya, dans l’espoir d’obtenir ses faveurs. Tous n’avaient d’ailleurs pas tenu compte de son âge, ou du fait qu’elle aurait pu être leur fille. Écœurant.
Je soupirai et pris ses mains entre les miennes. L’intensité de sa carnation tranchait avec la pâleur de la mienne.
— Pri. Il y a un mois, tu m’as envoyé une lettre en me disant que tu avais rencontré quelqu’un au marché. Au marché. Et, maintenant, vous êtes mariés ? Si c’est une blague, franchement, elle n’est pas drôle.
— Oui, c’est vrai, c’est dingue !, rit-elle. Je suis capable de le voir aussi. Mais… C’est juste que… ç’avait du sens, tu comprends ? On est fait pour être ensemble, c’est une évidence.
— Et vous ne pouviez pas atteindre encore un peu ? Qu’on le rencontre, tes parents et moi, par exemple ?
— Justement, c’est pour ça qu’on est là. D’ailleurs, le voilà qui arrive. Lug ! Lug, par ici !
Sa figure se fendit d’un immense rictus joyeux tandis que son bras fusait en l’air, s’agitant frénétiquement avec l’intention d’attirer l’attention de quelqu’un derrière moi. Je me tournai immédiatement vers la porte. Deux hommes venaient de franchir le seuil de la taverne. Le premier arborait des cheveux oscillants entre le blond et le roux sombre. Ses boucles semblaient tout aussi indécises quant aux mouvements qu’elles désiraient adopter, comme stylisées par un vent parfait et imaginaire. Une courte barbe soulignait sa mâchoire carrée où un sourire aveuglant brillait. Ses iris bleus et pétillants s’illuminèrent en repérant sa moitié. La personne qui lui emboîtait le pas n’avait rien à lui envier. À le voir se déplacer, on jugerait que les lieux lui appartenaient. Ses cheveux, presque noirs, paraissaient stylisés en un dégradé discret. Sur le dessus, le volume de son épaisse chevelure fuyait soigneusement sur le côté, dégageant un front haut. Des sourcils fournis surplombaient des orbes grises tranchant sur le teint hâlé de sa peau. Une barbe soignée lui habillait la mâchoire, ajoutant à son charme distingué. Nom de Dieu. Ces deux-là ressemblaient à des incarnations humaines d’Éros et Apollon. Cependant, le problème résidait en ce point. Ils n’étaient pas humains. C’étaient des Sidhes. J’en mettrais ma main à couper. Priya était en danger. Ma poigne glissa instinctivement jusqu’à la dague que je gardais toujours sur moi. Malheureusement, ils s’installaient déjà à notre table.
Le dénommé Lug se glissa sur la chaise aux côtés de Priya. Sans perdre une seconde, il s’empara de ses lèvres et ils échangèrent un baiser fougueux.
— Désolé de vous avoir fait attendre, dit-il d’une voix enjouée. On a été retenu un peu plus longtemps que ce que je pensais.
Il passa nonchalamment un bras sur le dossier de la chaise de la brune, la rapprochant davantage de lui au passage.
— Aucun problème, lui répondit Priya dont le rose soulignait les pommettes. On ne vous a pas devancés de beaucoup. Lug, voici Moira, ma meilleure amie. Mor, je te présente Lug, mon mari…
Elle fit une pause, tout son être souriait en cet instant, le regard perdu dans celui du Sidhe. Non pas qu’elle m’ait jetée un coup d’œil une seule fois depuis qu’il avait pénétré les lieux. Mon estomac se noua. Elle était complètement et irrémédiablement sous son charme.
— Et son cousin, Eder, reprit enfin Priya
Je me concentrai sur l’être se trouvant à mes côtés. Ses perles grises rivées sur moi trahissaient une intensité manifeste. Je sentais presque son être irradié de ma position. Ma main se crispa davantage sur mon arme. Il fallait que je nous sorte de là, et vite. Mon cerveau se mit en marche à toute vitesse tandis que mes lèvres laissaient tomber des salutations d’usage.
— Pri, et si tu allais nous commander à boire ? Proposai-je sans quitter mon voisin des yeux
À l’instant T, il me paraissait être le plus dangereux du duo. Cependant, je ne sous-estimais pas Lug pour autant. Les Sidhes étaient tous dangereux, même s’ils adoraient prétendre le contraire.
— Je viendrai te donner un coup de main d’ici à une seconde, ajoutai-je
— Très bien, dit-elle en se levant de son siège. Je reviens tout de suite !
Mon amie déposa un baiser sur les lèvres de son… mari avant de prendre le chemin du comptoir bondé. Lug la suivit du regard pendant qu’elle se frayait un chemin à travers la salle. Quand elle fut à bon port, il reporta son intérêt sur moi et ouvrit la bouche, mais je le coupais court :
– Je sais qui vous êtes, annonçai-je d’un ton très bas. Je sais ce que vous êtes.
Eder ricana sur sa chaise à côté de moi et se redressa. Est-ce que j’avais réussi à l’intéresser enfin ? Lug haussa un sourcil, conservant son expression gaie. Tout dans son attitude trahissait d’une nonchalance blasée. Aucun d’eux ne me prenait au sérieux.
– Je ne vois pas de quoi…
– Sidhes, sifflai-je entre mes dents en me penchant par-dessus la table. Je suis au courant de ce que vous faites aux jeunes humaines innocentes. Laissez Priya tranquille et allez-vous-en. Elle mérite de mener une longue vie tranquille.
Leurs attitudes changèrent aussitôt. Le sourire de Lug flétrit sur ses lèvres, ses pupilles s’emplirent subitement de froideur et un pli soucieux apparut entre ses sourcils.
– C’est également ce que je veux, dit Lug, qu’elle soit heureuse, à mes côtés.
– Menteur, grondai-je. Je ne vous laisserai pas faire. Jamais.
– Et comment comptes-tu procéder ?, intervint Eder. Qu’est-ce qu’une petite humaine, aussi ravissante soit-elle, peut-elle face à nous ?
– Eder, l’avertit Lug
Mon voisin fit mine de se rapprocher de moi. Toutefois, je dégainai ma lame sous la table et la pressai contre son aine. Il se pétrifia. J’eus une grimace mauvaise.
– Est-ce que vous voulez vraiment le savoir ?, dis-je sans me détourner de Lug. Il me suffit d’un geste pour vous trancher l’artère fémorale. Certes, vous cicatriserez, mais est-ce que vous guérirez assez vite afin de ne pas vous vider de votre sang ?
– Tu ne pourras pas nous avoir tous les deux, contra Eder entre ses dents serrées
– C’est vrai, avouai-je. En revanche, si Lug me tue ici, sous le nez de Priya, que va-t-il se passer ? Est-ce qu’elle pourra pardonner à un type qu’elle connaît à peine d’avoir tué son amie de toujours ?
L’horreur et la fureur se disputaient la place au sein des prunelles du blond. Je ne cillai pas, déterminée à ce que cette histoire se termine ici et maintenant. Hors de question que je leur laisse Priya, plutôt mourir.
– Tout va bien ?
Priya était de retour. Je me positionnai de telle manière à ce qu’elle ne voit pas mon arme. Ma vue coula ensuite sur la personne qui l’accompagnait et le soulagement déferla sur moi telle une vague.
– Regardez qui j’ai trouvé, annonça-t-elle fièrement
À ses côtés, nous surplombant de toute sa hauteur, nous toisait la personne qui m’avait appris ce que je savais en matière de combat et de Sidhes : Sigurd. Je retins le soupir qui menaçait de s’échapper de mes lèvres. Mes lèvres s’ourlèrent positivement tandis que je me levais dans l’intention de le prendre dans mes bras, faisant disparaitre ma lame au passage.
– Sig ! Tu tombes à pic, lui glissai-je aussitôt dans un murmure
Il me serra brièvement, signe qu’il m’avait entendue, puis sa tête pivota en direction des étrangers à nos côtés. Malgré ses cheveux mi-longs grisonnants et les marques de l’âge sur sa peau, Sigurd restait un individu physiquement impressionnant. Son air sombre et perçant clouait la paire d’elfes sur leur fauteuil. Son corps trapu trahissait d’une rigueur sportive qui semblait loin d’appartenir au passé.
– Je me suis dit que j’allais venir dire bonsoir à Priya, mais je ne voulais surtout pas vous déranger, dit-il de sa voix basse. Qui sont vos amis ?
– Sig, je te présente Eder et Lug, mon mari.
La surprise traversa le visage de mon mentor pareil à un éclair, avant de disparaître tout aussi vite. Son attention passa de l’un à l’autre silencieusement tandis qu’ils le saluaient d’un signe de tête en retour. Les cousins paraissaient encore plus tendus avec l’arrivée de Sigurd. Ce dernier me jeta une ultime œillade puis se tourna de nouveau vers Priya.
– Gemma et Tamsin m’ont envoyé vous chercher afin que vous mangiez à la maison, déclara-t-il. Tu leur as beaucoup manqué, alors je n’avais pas à cœur de ne pas venir te le proposer.
Priya parut tiraillée, coulant un regard à Lug. Elle ne voulait visiblement pas le laisser derrière. Néanmoins, que je sois damnée si je laissais ces deux-là s’approcher de chez moi.
– Lug et Eder me disaient justement qu’ils devaient repartir et qu’ils me seraient reconnaissants que tu dormes à la maison ce soir, mentis-je en affichant mon plus beau sourire
– C’est vrai ?
S’il avait pu m’assassiner, Lug en aurait sûrement fini avec mon existence ici et maintenant. Je le lisais à son expression. Il retrouva contenance avant que Priya ne remarque quoi que ce soit. Je le mis au défi d’un haussement de sourcil de me contredire. Il se leva et Eder l’imita.
– Oui, on est passé en coup de vent, on ne peut pas s’attarder. En revanche, je reviendrai demain midi, comme promis.
Il prononça ces dernières paroles, et mon petit doigt me disait qu’il me les destinait. Je lui adressai un regard noir. S’il croyait que j’allais le laisser agir à sa guise. Il se tourna ensuite vers Priya qu’il prit au creux de ses bras et l’embrassa tendrement. Eder s’orienta dans ma direction, toutefois le coup d’œil que lui lança Sig le dissuada de toute frivolité. Les Sidhes nous saluèrent une dernière fois de la tête, puis quittèrent la taverne. Je fermai brièvement les paupières. C’était une première victoire. Malheureusement, je ne savais absolument pas comment j’allais aborder la suite.