Sarah
La lune fait scintiller l’asphalte qui serpente entre les arbres. Sur le bord de la route, les phares d’une petite citadine écrasée contre un pin éclairent les alentours. L’habitacle est vide, mais les essuie-glaces fonctionnent toujours et la portière du conducteur est ouverte. À quelques mètres de là, sur le bitume, une silhouette. Une jeune femme est allongée le visage tourné vers le ciel. Sa poitrine se soulève frénétiquement comme si son cœur essayait de s’échapper de sa cage d’os et de chair. Ses cheveux, si blonds qu’ils en sont presque blancs, sont assombris par le sang qui s’écoule abondamment d’une plaie au niveau de son crâne. Elle ouvre et ferme la bouche comme un poisson hors de l’eau. La pluie ruisselle sur elle, ses vêtements sont trempés. Elle a froid. Sa veste est restée sur le siège arrière. Elle se contente donc de recouvrir son ventre en tirant maladroitement sur son débardeur blanc, masquant ainsi les ecchymoses qui déjà fleurissent sur son flanc. Une côte cassée, peut-être deux. Et ce goût métallique dans la bouche, cette difficulté à respirer, un poumon perforé ?
Elle chasse vite cette pensée. Son esprit est déjà bien assez confus. Elle essaye difficilement de se souvenir de ce qu’il s’est passé. Tout est flou. La route glissante, la fatigue. Elle est arrivée un peu trop vite dans le virage et a perdu le contrôle. Après ça, plus rien. Juste la douleur. Puis ce ciel pluvieux. Depuis combien de temps est-elle ici ? Elle n’en a aucune idée.
L’air manque, elle suffoque. Elle ne veut pas mourir ce soir. Elle panique. Sa tête commence à tourner. Elle veut appeler à l’aide, mais seuls quelques gémissements parviennent à s’échapper de sa gorge. Elle est au milieu de nulle part et personne ne sait où elle est. Personne ne la cherchera, de toute façon. Encore moins ici, dans ce coin perdu des Alpes italiennes. Elle qui voulait changer de vie. Quelle ironie ! Elle va mourir cette nuit. Elle le sait.
Alors que son sang continue de s’écouler en une auréole macabre autour d’elle, sa vue se trouble. Un voile brumeux brouille le ciel comme si ses yeux avaient du mal à faire le point. Ou peut-être est-ce vraiment le brouillard ? Elle ne sait plus. Son souffle devient erratique. Elle n’entend pas le craquement qui vient de résonner dans la forêt. Son champ de vision de plus en plus restreint ne lui permet pas de voir ce qui rôde sous le couvert des arbres. L’état de choc est en train de la plonger dans une sorte de semi-conscience alors qu’elle distingue une silhouette qui approche. Humain, animal, elle ne saurait le dire. Elle sent son souffle dans son cou, sa chaleur contre son corps gelé. Le papillon, qui se débattait un peu plus tôt dans sa cage thoracique, s’épuise peu à peu. Son ouïe perçoit enfin quelques sons indistincts. Un murmure, un grognement, impossible de savoir. Va-t-elle être dévorée ou bien sauvée ? Alors que le monde plonge dans les ténèbres autour d’elle, deux yeux d’un vert étincelant plongent dans les siens. Puis vient la douleur. Implacable. Inimaginable.
La forêt et la route disparaissent. La frénésie de son cœur s’arrête, mais la souffrance, elle, continue.
Elle est déçue. Elle pensait que la mort serait plus douce, plus clémente. Au lieu de cela, elle a l’impression qu’on lui brise les os un à un, que sa tête et son cœur sont pris dans un étau.
Elle se demande comment elle en est arrivée là. Pourquoi sa vie doit-elle s’achever dans la douleur ? Ses yeux se ferment, elle veut juste se reposer un instant...
****
Du blanc, du blanc partout. La forêt s’est volatilisée. La pluie aussi. Elle ne sait pas où elle est. Elle s’assoit, puis examine son corps. Le sang a disparu, la douleur aussi. Comme si elle ne pouvait y croire, elle observe ses mains.
Peu à peu, sans qu’elle s’en aperçoive, le décor change. Des plumes, des strass, des lumières. Le bruit, lui aussi, revient. Des pas précipités, de la musique, des rires.
« Sarah ! »
La voix de sa collègue la tire de sa contemplation dans un sursaut. Elle lève les yeux. Son reflet aux lèvres fardées lui renvoie son image. Derrière elle, une jolie brune en sous-vêtements pailletés l’observe, un sourcil levé.
« Bah alors ! Qu’est-ce que tu attends ? C’est à nous dans cinq minutes et t’es toujours pas en tenue ! »
Elle ouvre la bouche, puis la referme. L’autre jeune femme fait demi-tour et s’éloigne, ses hauts talons claquant fermement sur le sol. S’était-elle assoupie un instant ? La route vers sa nouvelle vie, l’accident, la mystérieuse silhouette. Tout cela n’était-il qu’un rêve ? Sûrement le stress. Elle pousse un soupir et ouvre son peignoir satiné tout en se relevant. L’étoffe caresse sa peau immaculée au passage. Les ecchymoses aussi ont disparu. Chassant de son esprit les derniers sursauts de son rêve, elle tend la main vers le cintre à sa gauche qui ne comporte rien de plus qu’un ensemble pailleté semblable à celui de sa collègue et une veste noire à sequins. Une tenue qui ne laisse rien à l’imagination et qui dévoile sans pudeur ses courbes gracieuses. Une fois prête, elle vérifie une dernière fois ses faux-cils et le rouge sur ses lèvres. Elle enfile ensuite ses escarpins, puis place sur sa tête un haut-de-forme noir qui contraste avec sa chevelure si pâle. C’est le moment d’entrer en scène. Elle plaque un sourire factice sur son visage avant de s’élancer à la suite d’autres jeunes femmes vêtues à l’identique.
La musique démarre et les basses trop fortes résonnent en elle. Perchée sur ses talons de douze, elle se déhanche. La chorégraphie est simple. Comme le dit si bien celle que les filles surnomment Bonne mère, ce n’est pas de la performance, mais du fantasme qu’elles vendent. Elle serre la mâchoire sans que son sourire ne faillisse tandis qu’elle fait glisser sa veste scintillante le long de ses bras. Ses aspirations de danseuse de cabarets prestigieux lui semblent bien loin. Elle qui imaginait une vie de glamour, de champagne et de paillettes se retrouve désormais à se trémousser face à une horde d’hommes et de femmes qui bientôt lui glisseront un billet ou deux pour pouvoir boire un verre avec elle ou avoir une danse dans l’un des petits salons. Le règlement de ces moments privés est strict. Les contacts physiques sont interdits, ce qui lui convient très bien. Contrairement à certaines filles qui n’hésitent pas à les outrepasser pour arrondir les fins de mois. Pas Sarah. Elle avait peut-être mis de côté ses rêves de Crazy Horse ou de Moulin rouge pour atterrir dans cet endroit miteux, mais jamais elle ne franchirait cette limite. Alors que les dernières notes résonnent, elle quitte la scène.
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Encore une nuit qui s’achève. Bonne mère lui a donné un bonus ce soir. Apparemment, un mystérieux admirateur s’est montré généreux avec elle. Ravie, elle verrouille son casier et se faufile vers la sortie. Deux cents euros de plus que prévu, sans même avoir à faire une danse privée. Quelle aubaine ! Une fois dehors, elle prend une grande bouffée d’air, puis s’élance dans les rues pavées. À l’heure où la nuit et le jour se mélangent, tout est désert. Mais elle n’a pas peur, bien au contraire. Elle savoure la solitude et le calme que seul vient troubler le bruit de ses pas. Le printemps est encore bien loin, en témoigne la buée qui sort de sa bouche. Elle s’amuse à en souffler le plus possible, puis rit de ses enfantillages. Elle ne s’aperçoit pas de la silhouette indistincte qui la suit, plus silencieuse qu’une ombre, en poursuivant sa route. Elle traverse la ville endormie, laissant dans son dos l’insomniaque Pigalle, puis se dirige vers son appartement, ou plutôt sa chambre de bonne, dans le dix-huitième arrondissement. Elle rêve d’ailleurs. Paris lui manquerait peut-être un peu au début. Les lumières et la foule lui procurent un délicieux anonymat, mais elle s’en remettrait. Les montagnes lui offriraient la paix qu’elle attend avec tant d’impatience. Encore quelques semaines... Encore quelques semaines et elle aura économisé assez d’argent pour prendre la route et disparaître à jamais.
Perdue dans ses pensées, les rues défilent sans qu’elle s’en aperçoive et bientôt elle fait face à la porte de son immeuble. Un claquement la fait sursauter. Elle regarde autour d’elle, mais ne voit rien. Soudain sa vision se borde de rouge et sa poitrine se serre. Le monde entier semble basculer. Elle secoue la tête alors qu’un murmure étrange lui parvient. L’étourdissement passe, elle s’empresse de taper le code d’entrée avant de s’engouffrer dans le bâtiment. Elle monte les escaliers trois par trois, entre chez elle, puis referme vivement la porte avant de s’y adosser et de se laisser glisser sur le sol. Elle attend, le souffle court. Aucun bruit dans le bâtiment. Elle laisse échapper un petit rire tremblant, dépitée par la frousse qu’elle vient de s’infliger toute seule. Un étourdissement, des voix qui n’existent pas et une frayeur totalement disproportionnée ? Il était clairement temps qu’elle aille se coucher.
Elle envoie valser ses tennis dans l’entrée, puis se relève. Elle accroche ensuite son manteau à la patère, puis dépose son sac sur le petit banc à l’entrée avant de se diriger droit vers la salle de bain. Elle tourne le robinet d’eau chaude au maximum afin de réchauffer la pièce, puis fait glisser ses vêtements au sol. Elle relève ses cheveux en un chignon flou, puis se démaquille lentement. Bientôt, son miroir est couvert d’un voile de buée et ne sert plus à grand-chose. L’eau brûlante frappe sa peau et la rougit alors qu’elle frissonne avec délice. Ses muscles se relâchent. Le souvenir de cette énième soirée au Paradis perdu s’estompe. De longues minutes s’écoulent avant qu’elle ne décide de se soutirer à la douce chaleur de la petite cabine. Elle attrape sa serviette, essuie le miroir ; deux yeux d’un vert intense la contemplent et, de nouveau, ce halo rouge voile sa vision. Elle cligne des yeux, s’observe à nouveau. Ses iris couleur noisette lui rendent son regard surpris. Quelqu’un aurait-il mis quelque chose dans son verre ce soir ? Elle secoue la tête, libérant sa chevelure de son élastique, s’essuie rapidement, puis file se coucher. Une bonne nuit de sommeil lui fera le plus grand bien.