ROOFTOP
Elles m’ont laissée toute seule ! Merci les copines. Voilà qui signe la fin de notre chapitre « Australian Roadtrip with friends ». Après plusieurs mois, à sillonner le pays dans notre van qui nous aura fait de nombreuses misères, il est désormais temps de rentrer à la maison, de retrouver l’hiver français.
Mais je suis pas prête. Pas ce soir. J’ai pas encore décidé de dire au revoir à cette liberté sauvage à laquelle j’ai goûté ces six derniers mois. J’ai l’impression d’avoir bien plus vécu depuis tout ce temps, que dans toute une vie. C’était puissant, instinctif, so wild. J’ai fait une multitude de rencontres, toutes plus authentiques les unes que les autres. C’est dingue le nombre de gens paumés qu’on rencontre sur les routes, et qui pourtant rêveraient de n’être nulle part ailleurs.
Je crois que j’ai fait partie de ces gens-là pendant un temps. Paumée. J’ai fini mes études de journalisme avant de partir pour l’hémisphère sud, j’en pouvais plus. J’avais besoin de ressentir le monde, de le vivre, me transcender.
Et ce soir j’en suis là, un cocktail bien trop cher à la main, les pensées floues, le cœur bien trop lourd.
C’est fou comme on peut avoir envie de rentrer, sans vraiment vouloir rentrer. En France finalement, personne ne m’attend. J’ai laissé mon appart en bordel, un pile de CV végète depuis six mois en attendant d’être envoyés, je les enverrai probablement avec un œil à moitié fermé à cause du décalage horaire.
Ce voyage c’était un entre deux. C’était pour rien regretter. Pour pas passer à côté de ma vie, de ce que je voulais qu’elle soit, ce qu’elle aurait pu être. On a crié sur les routes du bush, on a mangé de la viande d’animal que je connaissais pas, on a dormi dans des stations-services abandonnées, j’ai parlé avec des inconnus pendant des heures autour du feu, j’ai aimé des gens sans lendemain, on a fêté mes 24 ans sur la plus belle plage du pays. J’ai vécu. Tout ce que j’aurais voulu avoir, je l’ai eu.
Ouais, il est temps de rentrer. Mais ce ne sera pas sans laisser mes pensées divaguer sur ce rooftop melbournien où il n’y a finalement pas grand monde. J’aime les endroits quasi déserts, ça donne la sensation de découvrir une terre encore inconnue. Une dernière marche suspendue avant le sol dur du réel. Alors je bois lentement, je laisse la ville s’imprimer une dernière fois sur chaque centimètre carré de ma peau.
Il y a un léger grincement de chaise dans mon dos. Ce bruit vient troubler ma quiétude alors que j’essaie de ressentir les derniers rayons du soleil sur mon visage. Je ne tourne pas la tête tout de suite, mais je sens qu’une présence s’est installée à une ou deux tables de la mienne. Je termine de siroter mon cocktail et jette un œil distrait par-dessus mon épaule.
Il est seul lui aussi. Visiblement, ce lieu est repaire de gens largués qui cherchent un sens à leur vie. Ou alors il attend un énorme bande de potes et là je rentrerai définitivement à l’hôtel qui m’hébergera pour la nuit avant mon vol. Il a l’air normal, détendu. Jean noir, chemise blanche légèrement froissée, pas repassée. Le serveur vient le saluer, il lui parle comme s’il connaissait déjà. Un habitué sans doute.
Il ne regarde pas son téléphone, il regarde la ville, comme moi. Mais il louche aussi sur mon verre enfin vide.
– Ton machin vert c’est du wasabi ou du désespoir liquide ?
Merde. J’avais pas prévu de faire la conversation. Mais vu qu’il n’y a que lui et moi sur cette terrasse, je vais devoir me montrer polie. Je baisse les yeux sur mon verre, qui, je le reconnais, présente quelques résidus verdâtres qui peuvent laisser penser que je me délecte d’un jus bien douteux.
– Tu l’as fini, c’est que ça doit pas être si ignoble.
Malgré mon silence, il essaie tout de même de discuter avec moi. J’ai pas le choix. Faut dire qu’il n’a vraiment pas l’air méchant. Avec sa petite mèche qui lui retombe sur le front et son sourire de premier de la classe je ne peux pas l’envoyer balader sans ressentir un peu de culpabilité. Et je ne veux surtout pas gâcher ma dernière soirée en Australie.
– C’est un mélange des deux, avec un zeste de regrets et un soupçon de citron.
Il rit à ma réponse. Il pose son visage sur ses deux mains croisées, coudes sur la table. Le serveur lui dépose une bière blonde bien fraîche. Il le remercie d’un hochement de tête.
– Tu n’es pas australienne.
Il fronce les yeux, comme s’il essayait de sonder mon âme. Bien que ça me mette légèrement mal à l’aise, j’essaie de garder contenance.
– Je le suis pas, et je le serai encore moins demain lorsque je rentrerai en France.
A mon ton, il comprend que ça ne sert à rien de parler du sujet de mon départ qui m’affecte clairement.
La peine doit se lire dans mes yeux. Il faut dire que j’ai le visage assez expressif et que je peine parfois à masquer mes émotions.
– Alors à ta dernière nuit à Melbourne frenchie.
Il lève son verre vers moi, et me sourit franchement. Puis boit une gorgée de sa bière. Je lui rends son attention et me plonge à nouveau vers l’horizon, le soleil est presque couché désormais. Mon dernier coucher de soleil australien.
– Je suis Charlie, et toi, tu es ?
Il repose sa bière, lèche lentement le reste de mousse au coin de ses lèvres. Puis se lève pour s’appuyer sur la rambarde et comme moi, fixe l’horizon.
– Moi, je suis personne.
Evidemment, sa réponse me déstabilise un peu. Mais elle est de bonne guerre. Je pense même que je la comprends. Pendant ces derniers mois, j’ai été Charlie, j’ai été personne aussi. Juste une fille qui cherche un sens à sa vie, une pause dans son présent. J’ai rencontré des gens qui pensaient être quelqu’un, ceux qui sont restés des inconnus.
– Alors je suis enchantée de passer ma dernière soirée avec toi, Personne.