Chapter 1: Hanahori, les soirs de pluie
Hanahori avait ce parfum particulier après la pluie : un mélange de bois humide, de fleurs de prunier et de thé infusé.
Pour les habitants, c’était une odeur familière. Pour Mei, c’était un repère. Même si, parfois, elle avait l’impression de ne pas se souvenir d’avoir déjà senti ce parfum la veille.
Elle marchait lentement dans la rue principale, cartable sur l’épaule, le regard fixé sur les flaques où se reflétaient les lanternes rouges.
Ses cheveux, d’un bleu si sombre qu’ils semblaient noirs sous la lumière tremblante, collaient à ses joues. Ses yeux violets captaient la moindre lueur, comme deux pierres précieuses perdues dans la nuit.
Petite, presque fragile, elle avançait avec cette douceur qui faisait dire à beaucoup qu’elle ressemblait à une poupée. Une poupée vivante, au sourire radieux, qui semblait absorber la lumière autour d’elle pour la renvoyer aux autres.
Mais ce soir-là, elle ne souriait pas.
Le collège avait été bruyant, fatigant. Les professeurs répétaient les mêmes choses, les camarades parlaient trop fort… et elle, elle avait encore eu un trou de mémoire.
Un moment, pendant le cours d’histoire, elle avait levé la main pour répondre… et les mots étaient sortis d’eux-mêmes : une date, un événement, comme si elle l’avait vécu.
Le silence dans la classe avait été lourd. Même le professeur l’avait regardée étrangement.
« Ça arrive, » avait dit Rin, sa meilleure amie, en riant pour détendre l’atmosphère. Mais Mei savait que ce n’était pas normal. Elle parlait parfois de choses dont personne n’avait jamais entendu parler.
Comme si elle vivait dans deux époques à la fois.
Elle passa devant la boutique de thé de la grand-mère Akari.
La vitrine était embuée, mais Mei crut apercevoir une silhouette derrière le rideau. Une forme voûtée, immobile, qui semblait la fixer.
Elle s’arrêta, essuya la vitre du bout des doigts… plus rien.
La boutique était vide.
Elle reprit sa marche.
Chez elle, la lumière était déjà allumée. Son père travaillait tard à Tokyo, sa belle-mère préparait le repas, sa petite sœur Youki riait quelque part dans le salon, et Riko, son petit frère, était probablement devant ses jeux.
C’était un foyer bruyant, chaleureux, mais Mei s’y sentait parfois comme une visiteuse.
Les souvenirs ne restaient pas toujours. Les voix lui semblaient parfois lointaines, comme dans un rêve qu’on oublie au réveil.
Après le dîner, elle monta dans sa chambre.
Une pièce simple : un bureau, une petite étagère, et sur le mur, une photo.
Elle la regarda longtemps. Deux enfants souriants, un garçon aux cheveux sombres et aux yeux rieurs, une fille au sourire éclatant.
Elle connaissait ce garçon. Elle en était sûre. Mais… elle n’arrivait pas à se souvenir de son nom.
Dehors, la pluie avait repris.
En se penchant par la fenêtre, elle crut voir une ombre se glisser au coin de la ruelle. Pas une silhouette humaine. Quelque chose de plus petit, plus rapide.
Quand elle cligna des yeux, il n’y avait plus rien.