Chaque nuit sera un combat
Chaque été, j’avais l’habitude de me pencher, la tête en arrière, au bord du balcon dans le domicile familial. C’était le seul endroit où je pouvais regarder continuellement les étoiles sans compter les heures, jusqu’au bout de la nuit. Parfois, prise par une persistante insomnie, j’allais discrètement répéter ce rituel stellaire à défaut de dormir. Je me disais que le sommeil finirait bien par revenir. Ce que j’ignorais, c’est qu’un jour, ce ciel étoilé que j’aimais tant, si apaisant et source d’espoir, allait disparaître.
Un jour, les soleils s’éteindront pour toujours.
C’était une certitude qui rendait ce moment encore plus merveilleux. Et c’est alors que toutes les lumières du ciel s’éteignirent.
Ce soir-là, tandis que je peinais une fois de plus à me rendormir, je me suis levée pour me rendre dans la cuisine et boire, sans me soucier de l’air glacial qui avait envahi l’appartement. Ma bouche était pâteuse, tout était froid, lourd et silencieux. Je pensais qu’il avait plu et que maman avait tout simplement oublié de fermer les fenêtres. Dehors, rien. Il n’y avait que la brume. La fraîcheur de l’eau à peine sortie du frigo soulagea quelque peu ma soif. Puis des vertiges me saisirent, sans grande surprise. J’avais l’habitude d’être constamment fatiguée à cause de ma maladie.
En allant me recoucher, je remarquai que ma mère était sur le dos, totalement immobile. Sa porte, toujours grande ouverte la nuit, laissait entrevoir son corps inerte. Cette vision macabre accentuait l’absence de tout bruit. Je pris peur en imaginant qu’elle avait succombé dans son sommeil. Je rejoignis ma chambre, que je partageais avec mes deux sœurs. Je tentai de réveiller mon aînée quand la froideur de sa peau me stoppa. Tétanisée, je n’osais bouger. Je vis son regard. La vie semblait avoir quitté ses pupilles livides. Les larmes montèrent, perlant sur mes cils humides, mes poumons se mirent à suffoquer, j’appelais ma jeune sœur. Elle aussi avait laissé échapper son dernier soupir dans ses songes. Je voulus me rendre dans les couloirs du bâtiment. La porte était verrouillée. J’appelais les secours. Aucune réponse à l’autre bout du fil, aucun signal ne résonnait. Je hurlais mon désespoir, priant pour que quelqu’un m’entende enfin. Je me figeai alors à la vue du ciel dont les nuages s’étaient évaporés, comme souvent en cette période dans la région où j’ai grandi.
Mon cœur s’arrêta.
Il n’y avait aucune étoile. Pas l’ombre d’une lumière dans le drap céleste. N’ayant que pour seul refuge le Coran que l’on partageait, je le saisis. Le serrant fort contre ma poitrine palpitante, je récitais les quelques versets que je connaissais pour éloigner quelque chose qui semblait me poursuivre. J’allumai la télé pour mettre la chaîne habituelle des récitations coraniques que ma mère mettait pendant qu’elle cuisinait les soirs du Ramadan. Je regardais toujours les éternelles rondes à la Mecque avec beaucoup de curiosité et d’admiration, au son des récitations qui faisaient vibrer mon âme enfantine. Pour mon plus grand malheur, l’écran demeura gris. Il ne me restait que ma propre voix et le tasbih de maman pour affronter cette épreuve terrible.
Pensant que j’allais bientôt mourir, une ombre sortit des ténèbres de notre maison et se mit à m’observer au coin d’un mur. Elle paraissait difforme, seuls ses yeux étaient visibles dans l’obscurité. Ses grognements glacèrent mon sang. Je ne comprenais pas à l’époque que j’avais été la cible d’un être malin qui se plaisait à torturer les esprits pieux dans leurs rêves. Je retrouvais espoir en me rappelant que la peur était leur plus grand pouvoir. Ma seule issue était de réussir à m’éveiller. J’élevais la voix pour éloigner la créature en récitant Al Fatiha. Dissimulée dans le noir en attendant patiemment que je m’épuise pour certainement me dévorer, elle me fixait. Les portes claquèrent, des objets se brisèrent sur le sol. Elle tenta de m’effrayer par tous les moyens, de briser le peu de courage qui résidait encore en ma foi.
Et soudainement, comme une douce brise, je sentis comme un battement d’aile. Une présence rassurante. Il m’était impossible de la voir sur le moment, en revanche son aura entourait tous mes sens. Dernière nous, une grande porte s’ouvrit, révélant un paysage fait de pénombre et de végétation. Lorsque je fis un pas à l’intérieur pour m’assurer qu’il ne s’agisse pas d’un piège, les portes se mirent à claquer, les murs tremblèrent. J’eus si peur que j’entrai sans tarder. Une main saisit la mienne, me portant dans ce monde que je découvrais, ébahie par sa lumière. Nous nous rencontrons enfin.
Sa chevelure de lumière couvrait son duvet si radieux. Iel esquissait un sourire que je ne saurais vous décrire. Un drap doré couvrait ses formes imposantes, ses iris nacrés m’observaient avec compassion. Pas un mot ne vint à ma bouche, comme si le temps s’était arrêté. En plongeant simplement mes yeux dans les siens, je savais qu’il me suffisait de lae suivre. Sa seule présence illuminait la noirceur dans laquelle nous étions plongé.e.s.
“Un jour sans soleil est un festival pour les créatures de la nuit et du monde invisible ». J’ignorais la signification de cette phrase, avec mes mains fébriles, je m’agrippai à son bras, terrifiée à l’idée de me perdre dans ces longues galeries. Des parois rocheuses et humides, d’une ébène étrange et charbonneux, me firent pâlir. Le sol était couvert d’une herbe indiscernable, une légère fumée m’empêchait de voir mes pas. Je serrai le chapelet contre moi. Lorsqu’un fracas retentit, une bourrasque nous balaya brusquement. Nous étions suivis ? L’ange posa délicatement un doigt sur ses lèvres roses. Mon cœur battait si fort que cela devint insoutenable.
Après quelques instants à rester totalement immobiles, nous marchâmes. D’abord furtivement, puis de plus en plus vite. Au bout de ce long tunnel, un escalier placé dans une tour inversée. Je pouvais voir la lumière du jour tout en haut. Sur la pierre de cet édifice impressionnant, des marques et griffures. L’ange m’entraîna de nouveau sans plus attendre, et plus nous montions, plus les couleurs de cette sortie s’assombrissaient. Les marches se retrouvèrent vite submergées par un liquide sombre et épais. Au loin, je pouvais apercevoir deux lueurs rouges qui me fixaient intensément. Je chuchotai en récitant de nouveau quelques versets. Lorsque la créature se rua sur nous, je pressai ma course, horrifiée à l’idée d’être rattrapée. Ma main lâcha celle de l’ange, ma cheville vacilla, et mon corps tout entier plongea dans un gouffre sans fond.
Toutes les parties de mon être se détachèrent. Je ne pus croire pendant un instant que ma chute était en train de me précipiter en des lieux que je ne pouvais connaître. L’ange plongea. Il ne put m’atteindre et mes membres furent emportés par les vagues d’une cascade de néant. Au matin, je sus que cette mésaventure n’aura pas de fin. Et chaque nuit, je livre un combat sans merci contre l’entité qui ne cesse de me hanter. Un jour, les soleils s’éteindront pour toujours. Le souvenir de leurs couleurs me donnera le courage de ressusciter leur lumière éternelle.