1 - Danse bancale.
Je cligne des yeux, encore engourdi, et les rayons du soleil m'aveuglent à travers les baies vitrées de la chambre. Une nouvelle journée commence.
Une grande journée, sans doute.
Machinalement, je tends la main vers l'autre côté du lit... vide.
Je me retourne lentement, le cœur un peu plus lourd qu'hier.
Toujours ce vide.
Un soupir s'échappe de mes lèvres, long, étouffé. Puis, sans réfléchir, je frappe du poing le matelas.
Mais ce n'est pas le lit le coupable.
C'est elle.
Brigitte.
Absente. Encore.
Partie trop tôt.
Comme toujours, désormais.
Je me lève et file sous la douche.
L'eau fraîche glisse sur ma peau, mais n'apaise rien.
Je baisse la tête, l'eau ruisselant en cascade le long de mes épaules, pendant que mes pensées s'égarent dans ce qui ressemble de plus en plus à un gouffre.
Depuis quelque temps, notre couple n'est plus le même.
Et c'est là, seulement maintenant, que je le réalise pleinement : Ma femme... n'est presque jamais là.
Il y a sept ans, j'ai épousé Brigitte.
Sept ans.
Une éternité et un éclair à la fois.
À l'époque, tout était parfait.
Elle était la pièce manquante à mon puzzle.
Brillante, ambitieuse, aussi travailleuse que moi — peut-être même plus.
On s'est rencontrés à Londres, lors d'un séminaire sur l'investissement durable.
Je me souviens encore de la façon dont elle avait traversé la salle...
Une apparition.
Cette robe rouge sang moulait ses courbes avec une précision presque indécente.
Elle avait tout d'un piège : le charme, l'assurance, le feu dans le regard.
Je n'avais eu d'autre choix que de l'aborder.
Elle m'avait lancé un défi ce soir-là : retrouver sa chambre, sans même me dire le numéro ni son nom.
Un jeu dangereux, mais j'avais mordu à l'hameçon.
J'avais arpenté les couloirs de l'hôtel comme un fou, me fiant uniquement à mes souvenirs — cette robe, ce regard, ce parfum.
Quand j'ai frappé à la bonne porte, elle n'a pas semblé surprise.
Elle m'attendait.
Une flûte de champagne à la main.
Ce soir-là, tout aurait pu arriver.
Tout sauf ce qui s'est passé.
Nous avons parlé. Longuement. Passionnément.
Pas de nos vies.
D'affaires.
D'ambition.
De chiffres, de stratégies, de rêves concrets.
Et curieusement, ce fut plus excitant que n'importe quel baiser volé.
Je n'ai jamais désiré une femme comme j'ai désiré Brigitte ce soir-là.
Mais ce que je voulais encore plus, c'était l'avoir à mes côtés.
Comme partenaire.
Comme alliée.
Comme associée.
Cette nuit-là, nous n'avons rien fait d'autre que jeter les bases de ce que nous allions bâtir ensemble.
Rien de charnel.
Mais tout d'essentiel.
Le désir des corps s'est effacé devant celui de conquérir le monde.
Et depuis... plus rien n'a jamais été pareil.
J'ai fait d'elle mon associée.
Et ensemble, nous avons fondé "Orion Legacy".
Un cabinet de conseil d'élite, spécialisé dans la stratégie d'investissement et l'accompagnement des grands groupes en expansion sur le marché africain.
Notre rêve commun : construire un empire.
Notre règle : ne jamais mélanger les sentiments à la performance.
Et pourtant...
Les premières années ont été un feu d'artifice.
Réunions aux quatre coins du globe, contrats en cascade, croissance fulgurante.
On parlait le même langage : celui des ambitions affûtées.
On ne se contentait pas de réussir.
On voulait marquer l'histoire.
À deux, on était invincibles.
Brigitte, avec son esprit analytique redoutable, sa capacité à anticiper les marchés, sa posture de leader née.
Moi, le stratège, l'homme de terrain, celui qui ouvrait les portes et ne les refermait jamais derrière lui.
Elle m'a poussé à voir plus loin.
Et j'ai fait d'elle bien plus qu'une épouse.
J'ai fait d'elle ma légende.
Mais voilà...
À force de courir après le monde, on s'est perdus de vue.
On a cessé de se regarder.
De s'écouter.
De s'attendre.
Et maintenant, chaque matin, je me réveille seul dans ce lit froid.
Elle est devenue une ombre brillante.
Présente dans nos résultats, absente dans ma vie.
Je reste quelques minutes encore sous la douche, immobile, l'eau glissant le long de mon dos comme si elle pouvait effacer ce que je ressens.
Mais je ne peux pas rester là éternellement.
Alors je ferme le robinet à contrecœur, attrape une serviette, m'essuie mécaniquement et m'habille dans un silence pesant.
Costume sobre, chemise bleu ciel, montre à cadran noir.
Classique. Impeccable.
Comme si tout allait bien.
Je descends au rez-de-chaussée, poussé plus par la force de l'habitude que par une réelle envie.
Dans la cuisine, je croque distraitement dans une tartine à moitié beurrée tout en ouvrant mon ordinateur portable.
Les mails défilent.
Urgent. À traiter. À confirmer. À relancer.
Le quotidien.
J'allais répondre au directeur du projet à Dakar quand j'entends soudain :
— PAPA !
Deux petites tornades me sautent dans les bras, me coupant le souffle mais pas le cœur.
Je les attrape contre moi, surpris.
— Vous êtes encore là ? je demande doucement, les regardant tour à tour.
Ils sont déjà en uniforme, cartables sur le dos, chaussures mal lacées.
Ils auraient dû être à l'école depuis au moins une heure de cela.
— On attendait que tu nous déposes, dit Mia, sept ans, avec l'innocence de ceux qui croient encore que tout est logique.
Je fronce les sourcils.
— Et maman ? Elle n'est pas passée vous voir ce matin ?
— Si, elle est partie tôt. Elle a dit que tu allais nous emmener.
C'est Chris, dix ans, qui répond. Plus calme.
Je reste figé un instant.
Je ne me souviens pas qu'on ait eu cette conversation.
Et même si ça avait été le cas, Brigitte aurait pu me prévenir.
La gouvernante, qui range discrètement quelques tasses, confirme d'un ton neutre :
— Madame est partie avec le chauffeur, Monsieur. Elle m'a dit que vous vous occupiez des enfants ce matin.
Je fixe la tasse de café devant moi, encore fumante.
Un goût d'amertume se glisse lentement dans ma gorge.
Elle aurait pu m'en parler. Me laisser un mot. Un message. Quelque chose.
Mais non.
Et pourtant, je souris faiblement en posant la main sur la tête de Chris.
— Allez, filez chercher vos gourdes. On part dans cinq minutes.
Ils courent en riant, soulagés.
Moi, je reste une seconde de plus, les mains autour de cette tasse que je n'ai même pas touchée.
Un détail de plus.
Un oubli de plus.
Une distance de plus.
Brigitte n'est pas seulement absente.
Elle commence à effacer sa place dans la maison, tout doucement.
Et le plus douloureux, c'est qu'elle le fait sans un bruit.
Une fois les enfants prêts, je les installe à l'arrière du SUV.
Chris met ses écouteurs, regard tourné vers la vitre, déjà dans son monde.
Mia, elle, chante doucement un générique de dessin animé.
Ses jambes balancent dans le vide, insouciantes.
Je referme la portière en soupirant.
Puis, machinalement, je compose le numéro de Brigitte.
Une sonnerie.
Deux.
Trois.
« Bonjour, vous êtes bien sur la messagerie de Brigitte Zehe. Veuillez laisser un message... »
Je raccroche.
Pas d'humeur à parler à une boîte vocale.
Pas d'énergie pour lui laisser des reproches entre deux bips.
Je range le téléphone dans la boîte centrale.
On en parlera au bureau. Tranquillement.
Professionnellement.
Parce que désormais, c'est surtout là qu'on se croise.
Au milieu des chiffres et des rendez-vous.
Entre deux décisions à plusieurs millions.
Je dépose Mia et Chris devant le portail de l'école.
Ils m'embrassent, chacun à leur manière.
Chris me donne une tape rapide sur l'épaule.
Mia m'embrasse sur la joue avec un petit "Je t'aime papa" qui me fend presque le cœur.
Je les regarde disparaître dans la cour.
Je souris, mais ce sourire est tendu, fragile.
Ils méritent mieux que ça. Mieux que cette danse bancale entre deux parents débordés.
Direction Orion Legacy.
Notre tour d'ivoire.
Notre royaume.
Notre piège.
La circulation d'Abidjan est dense, comme toujours, mais je connais les raccourcis.
En vingt-cinq minutes, je suis garé dans notre sous-sol sécurisé.
Badge magnétique, ascenseur privatif, froideur des étages feutrés.
Et là, au moment où les portes s'ouvrent sur l'accueil du cinquième étage, quelque chose me serre le ventre.
Cette impression que je vais affronter ma femme, mon associée, et ma plus grande énigme... dans le même corps.