Le retour du corbeau
Le ciel de Tamatave était couvert ce jour-là, comme s’il pleurait lui aussi la mort de Liva Raymond. Lana descendit du car, sa vieille valise à la main, les yeux voilés par les souvenirs.
L’odeur du sel et de la terre chaude l’assaillit aussitôt. Tout lui paraissait familier… et pourtant étranger. Comme si la ville entière était restée figée dans une époque qu’elle avait fui.
Un SMS, huit mots. Voilà ce qui l’avait ramenée :
« Il est mort. Reviens avant que ce ne soit toi. »
Aucun nom. Aucune signature.
Cela faisait douze ans qu’elle n’avait pas remis les pieds dans sa ville natale. Douze longues années d’exil, de silence, de distance. Elle avait tourné la page. Du moins, elle l’avait cru.
Elle longea une route dont le goudron avait pratiquement disparu. À chaque pas, ses talons s’enfonçaient dans des flaques boueuses. Le bitume fendillé laissait apparaître la terre, comme une plaie à vif. Sur les bas-côtés, les hautes herbes avaient repris leurs droits, effaçant les traces de civilisation. Tout semblait abandonné… sauf la rumeur.
Elle imaginait déjà les voisins derrière leurs rideaux :
« C’est elle, la fille adoptive de Liva… »
« Celle qui a disparu après le drame. »
Sur le porche, seul le chat de la maison— ou peut-être celui du voisinage — se prélassait, indifférent au monde qui l’entourait. Elle frappa, mais personne ne répondit. Alors elle poussa la porte et entra.
— Il y a quelqu’un ?...
Un souffle de poussière l’accueillit. L’air sentait le moisi, le passé, la peur.
La bâtisse semblait abandonnée, malgré les draps blancs qui couvraient encore les meubles. Elle n’était pas entrée depuis cette fameuse nuit. Le souvenir la frappa de plein fouet : le feu, le hurlement, les policiers, et le silence… imposé comme une punition, mais qu’elle avait fini par accepter.
Dehors, elle entendit une voiture se garer. Une portière s’ouvrir, se refermer. Des pas dans la cour.
Elle se retourna.
Sur le seuil, une silhouette l’attendait. Grand, sombre, toujours vêtu de noir,
— Tu es revenue, dit-il simplement.
Tom, le médecin légiste, ami de son père. Il n’avait pas changé. Mêmes yeux perçants. Mêmes silences lourds de non-dits.
— J’ai reçu un message. C’est toi qui l’as envoyé ?
Il secoua la tête.
— Non. Mais tu serais revenu de toute façon. Il voulait te dire quelque chose… Il a laissé une lettre pour toi.
Il lui tendit une enveloppe cachetée à la cire noire. Le cachet représentait un croissant de lune entouré de sept points. Lana recula, glacée.
Elle connaissait ce symbole.
Elle l’avait vu sur une bague que Liva lui avait interdit de toucher.
Et dans ses cauchemars.
Elle prit la lettre, mais ne l’ouvrit pas. Pas encore. Pas ici.
— Pourquoi maintenant ? souffla-t-elle. Pourquoi moi ?
Tom ne répondit pas tout de suite. Il s’approcha, les yeux sombres.
— Parce que tu es la dernière héritière.