L'appel
Le crayon de Laura glissa une dernière fois sur la maquette. Tout était parfaitement aligné, chaque ligne épousait les proportions qu’elle avait minutieusement calculées. Un soupir discret s’échappa de ses lèvres. Dans son studio lumineux d’Antananarivo, rien ne dépassait. Ni poussière, ni bruit, ni imprévu.
Elle vivait dans un monde de contrôle et de logique. C’était sa façon à elle de tenir à distance le chaos — celui du dehors, mais surtout celui qui menaçait toujours à l’intérieur.
Son téléphone vibra. Un numéro inconnu.
Elle hésita, fronça les sourcils, puis décrocha.
— Mademoiselle Rakoto ? Maître Andriamanana, notaire à Toamasina. J’ai... une affaire vous concernant. Il s’agit d’un legs, d’une maison à Foulpointe, sur la côte Est. Le défunt vous a expressément nommée dans son testament.
Laura se redressa, interloquée.
— Il doit y avoir erreur. Je ne connais personne à Foulpointe. Qui est ce défunt ?
Un silence. Puis la voix du notaire, posée mais chargée.
— Monsieur Ravelomanana Jonas. Le testament mentionne également une lettre à remettre en main propre. Il est précisé que vous devez venir vous-même. Veuillez-vous présenter à notre bureau sis à la rue de commerce.
Le nom du testataire n’évoquait rien. Une sensation étrange s’empara d’elle. Un frisson, une anticipation mêlé à une appréhension, un rappel du passé.
Elle aurait pu refuser. Elle aurait dû. Mais quelque chose en elle, un instinct, la poussa à dire :
— Très bien. J’arriverai d’ici deux jours. Je passerai d’abord par Tamatave.
Le bus cahotait sur la route en lacets. Laura, les yeux rivés à la vitre, ne voyait pas vraiment le paysage défiler. Elle pensait à ses parents. À son enfance floue. À ce nom inconnu sur ce papier officiel.
Et soudain, un autre visage surgit dans son esprit : Joël.
Ils s’étaient aimés. Passionnément. Aveuglément. Puis ils s’étaient perdus. À cause du silence, de la distance. À cause d’elle.
Elle ne s’attendait pas à le revoir si tôt. Encore moins dans son bureau, à Tamatave, en tant qu’avocat du cabinet associé au notaire.
— Bonjour, Laura, dit-il en se levant. Sa voix était plus grave qu’elle ne s’en souvenait.
Il portait une chemise blanche impeccable. Toujours cette façon de la regarder, directe, brûlante, comme s’il pouvait encore lire en elle.
— Joël. Je ne pensais pas que ce serait toi.
— Le hasard est parfois... ironique.
Ils s’assirent. Le dossier était là, sur la table. Mais aucun des deux ne semblait pressé de l’ouvrir.
Il la fixait. Elle détourna les yeux. Ses doigts se crispèrent légèrement sur son sac.
— Tu vas bien ? murmura-t-il.
— Je vais bien, merci. Et toi ?
Un petit sourire, un peu amer. — Je vais... mieux, maintenant.
Le silence s’étira. Dense. Chargé d’un passé qui ne demandait qu’à rejaillir.
Laura se força à reprendre le contrôle.
— Je ne reste pas à Tamatave. Je continue jusqu’à Foulpointe. Je veux régler ça rapidement.
Il hocha lentement la tête. Puis, presque à voix basse :
— Je viens avec toi.
— Joël, ce n’est pas...
— Je suis avocat sur le dossier. Et si tu crois que je vais te laisser affronter ça seule, c’est que tu me connais mal.
Elle hésita. Son regard à lui ne tremblait pas. Elle savait qu’il disait vrai. Elle savait aussi que son cœur battait un peu trop vite à cet instant.
Quand ils quittèrent la ville, la pluie commençait à tomber en filets tièdes sur le pare-brise. Laura, assise à côté de lui, regardait droit devant. Il lui jeta un regard furtif, sans rien dire.
Elle non plus.
Mais tous les deux savaient que le vrai voyage ne faisait que commencer.