⌘ Chapitre 6 ⌘
En cette fin d’après-midi, Hyde Park commençait à se teindre de reflets dorés et orangés. Les rayonnements du soleil filtraient entre les arbres, baignant les allées presque désertes d’une lumière rassurante. Bien que l’heure soit un peu tardive, Lady Dawmond avait préféré prolonger l’après-midi en proposant à ses filles une promenade improvisée. A Londres, elles n’avaient plus la possibilité de se balader, courir ou chevaucher à leur guise.
Il y avait une étiquette à suivre, et cela commençait doucement à les étouffer. Marianne espérait ainsi leur offrir un souffle de liberté que la saison leur refusait. Elle aussi, parfois, regrettait la tranquillité de la campagne.
A ses côtés, Ariane observait silencieusement les cygnes glissant sur l’eau, pendant que Roxane, quelques pas en arrière, paraissait particulièrement intéressée par le mouvement du vent dans les arbres. Elles avaient convenu de longer la Serpentine, puis de continuer leur promenade sur leur sentier préféré, à l’ombre des arbres qui le longeaient. Ce soir-là, elles n’avaient aucune obligation et étaient libres de disposer de la soirée comme bon leur semblait.
En ville, ces instants d’intimité devenaient rares. Entre l’organisation de la maison et les nombreuses obligations sociales dues à son rang, il ne restait que peu de temps à la comtesse pour se consacrer pleinement à ses enfants. Soucieuse de rester attentive à leurs besoins, elle faisait toujours en sorte de leur accorder du temps et utilisait le moindre prétexte pour passer du temps avec chacun d’entre eux.
Elle voyait là l’occasion d’en apprendre plus sur leurs désirs, leurs doutes, pour les aider au mieux dans leur avancée personnelle. Plus qu’une figure d’autorité, elle se voyait davantage comme un guide. Un point de repère indéfectible les accompagnant dans le monde.
Elles avaient à peine remonté la moitié de la rivière, quand elles croisèrent au détour d’un sentier deux gentlemen qui ne leur étaient pas inconnus. Lord Blackwood et Lord Ashford avançaient d’un pas tranquille, et semblaient prendre la même direction qu’elles. Ils étaient tous deux vêtus de manière impeccable, mais sans ostentation.
A leur vue, Lady Dawmond leur sourit, et ralentit sa cadence leur permettant ainsi de les rattraper. Ariane quant à elle se tendit en comprenant ce qui allait suivre. Elle pensait avoir un sursis pour peaufiner sa réponse. Mais le regard joueur que lui adressa Blackwood, lui suffit pour comprendre qu’il ne lui en accorderait aucun.
— Mesdames, dit Lord Ashford en esquissant une révérence.
Lord Blackwood les salua à son tour, avec cette réserve élégante qui lui était propre. Le petit groupe reprit d’un pas tranquille la balade, tout en discutant de la beauté du parc à cette heure.
L’atmosphère était détendue, moins guindée que dans les salons mondains. La discussion était naturelle et spontanée, ce qui aida Ariane à relativiser et à reprendre la main sur ses états d’âmes.
De son côté, Edmund n’avait rien perdu du trouble qui avait traversé Ariane. L’adrénaline du moment était retombée, et il s’interrogeait à présent sur la décision que prendrait la jeune femme. Il avait remarqué ses épaules se tendre à son arrivée, et son regard se perdre dans la confusion.
Prise au dépourvu, elle avait fait un pas en arrière et froncé les sourcils. Elle était sur la défensive avec lui. Il ne put retenir un léger rictus face à sa réaction. Elle était suffisamment sensée pour se méfier un tant soit peu de lui. Et lorsque la conversation dévia sur le bal des Warwick qui aurait lieu le lendemain soir, il saisit l’occasion qui lui était offerte sur un plateau d’argent.
— Lady Dawmond, verriez-vous un inconvénient si je vous demandais la permission de m’entretenir avec Lady Ariane ?
La comtesse sembla considérer la demande avant de répondre, prenant le temps d’observer tout à tour le marquis, puis sa fille.
— Je n’en vois aucun Lord Blackwood, mais restez en vue, finit-elle par répondre.
Cependant, une lueur dans les yeux de la comtesse le déstabilisa un instant. Son regard ne le flattait pas. Au contraire, elle l’examinait, comme s’il était un suspect, plutôt qu’un prétendant. Habituellement, les mères avaient tendance à le couvrir de compliments, tandis que Lady Dawmond le traitait sans faveur particulière. En un sens c’était agréable.
Edmund se laissa dire que la comtesse et sa fille aînée se ressemblaient peut-être bien plus qu’il n’y paraissait. Désormais, il lui faudrait redoubler de prudence lorsqu’il serait en compagnie des Cameron. Un sourire franc se dessina sur son visage, ce qui attira un peu plus l’attention de la comtesse. Le sourire du marquis était une chose rare en société, lui qui dissimulait d’ordinaire ses émotions derrière une réserve polie.
Il tendit son bras à Ariane. Elle eut une brève hésitation avant d’accepter son invitation. Elle s’était elle-même mise dans ce pétrin, autant l’assumer. Edmund interpréta son geste pour de la réserve calculée. C’était cette attitude qui l’avait poussé à provoquer la jeune femme.
Les trois autres les dépassèrent, créant une distance qui leur garantissait la discrétion, mais qui n’éveillerait aucun soupçon. Dans un premier temps, pas un mot ne fut échangé. Ils semblaient se jauger l’un et l’autre, comme dans l’attente de prendre le dessus sur l’autre.
Ariane fit mine d’observer la rivière qui s’écoulait à leur gauche. Elle en profita pour regarder son compagnon de marche à la dérobée. Il fixait l’horizon, le visage serein. Sa posture, la régularité de ses pas, tout en lui respirait l’aristocrate accompli. Seuls quelques détails contrastaient avec le reste de son image. Ses yeux d’ordinaire sombres, étaient adoucis par la lumière chaude du soleil qui s’y reflétait. Sa coiffure avait été tourmentée par le vent, laissant quelques boucles ébènes s’éparpiller autour de son visage.
Ce désordre apparent renforçait le magnétisme qui émanait de sa personne. Cela lui donnait même du charme, pensa Ariane, en suivant la courbe de ses boucles le long de sa tempe. Se rendant compte que le cours de ses pensées commençaient à dériver, la jeune femme fit mine de s’intéresser aux fleurs longeant le chemin. Elle ne devait se laisser distraire sous aucun prétexte. Et encore moins par le charme de son adversaire !
— Etes-vous toujours décidée à prendre part au pari dont nous avions parlé chez les Harcourt ? demanda Edmund en brisant enfin le silence.
Son ton était désinvolte, comme s’il était en train de parler d’un sujet futile. Il voulait jouer avec ses nerfs, cela, Ariane l’avait bien compris.
— Seriez-vous en train de douter de ma parole, Lord Blackwood ? suggéra-t-elle amusée.
— En tant que gentleman, je trouvais plus élégant de vous laisser une porte de sortie… au cas où vous regretteriez votre témérité…
Un sourire effleura les lèvres d’Ariane, elle avait anticipé ce genre de manœuvre. L’ambivalence de Blackwood ne la surprenait plus vraiment. Il ne pouvait pas s’empêcher un brin de condescendance, même lorsqu’il tentait de se montrer chevaleresque.
— C’est honorable de votre part, mais je n’ai qu’une parole My Lord ! insista-t-elle.
— On peut donc en conclure que l’adrénaline ne vous a pas rendu audacieuse. Vous l’êtes naturellement.
Une femme moins avisée qu’elle aurait pu prendre sa dernière phrase comme une insulte. Ariane l’accueillit comme un compliment déguisé. Le marquis était joueur mais pas mesquin.
— Est-ce une façon polie de me traiter d’imprudente ? lança-t-elle pour le taquiner.
— Je vous laisse le soin de l’interpréter comme bon vous semble…
— Alors je choisis l’insulte. Cela me donnera une raison supplémentaire de vouloir vous voir perdre…
Un rire échappa à Edmund. Il appréciait l’humour d’Ariane, et sa façon de renverser les conversations. Sa réponse n’avait pas pour but de relancer la tension entre eux, mais plutôt de la désamorcer par le biais d’un trait d’esprit.
— Après votre conversation avec Lady Margaret, j’aurai cru que vous seriez plus prudente concernant ce pari, et je le comprendrai amplement.
Il avait parlé tout en regardant le lac. Edmund voulait qu’elle sache qu’il mesurait les risques qu’elle prenait. Elle avait bien plus à perdre que lui dans cette histoire. Elle devait savoir qu’il en était conscient.
— Je vous remercie de votre sollicitude Lord Blackwood, répondit Ariane, sincèrement touchée par sa bienveillance. Pour être tout à fait honnête, cela à renforcé ma décision.
Mûe par la frustration, elle se mordit la lèvre inférieure, comme pour s’empêcher de dévoiler le fond de sa pensée. La simple énonciation du nom de Margaret suffisait à l’échauffer. Elle n’osait imaginer sa réaction lorsqu’elle devrait la recroiser le lendemain soir au bal.
— Je préfèrerais encore plier devant vous plutôt qu’elle, ajouta-t-elle si bas qu’Edmund crut un instant avoir imaginé ses paroles.
Il tourna la tête vers elle, cherchant à connecter ses yeux aux siens, pour s’assurer qu’il avait bien entendu. Il n’y parvint pas, elle avait le visage fermé et le regard vide. Ce fut sa main qui la trahit. Il avait déjà remarqué qu’elle les agitaient quand elle perdait le contrôle. Edmund sentit un pincement sur son avant-bras. Les doigts fins d’Ariane l’enserraient comme un étau. Il prit la décision de ne pas relever et choisit de continuer la conversation comme si de rien n’était.
— Nous allons donc devoir en établir les règles.
— Vous avez raison, donnons à ce défi un minimum d’étiquette ! plaisanta Ariane en se relâchant.
— Ni vous, ni moi n’accepterons une défaite sans que le règlement ne soit dûment établi.
Ariane était entièrement d’accord sur ce point. Oubliant un instant les convenances, elle retira son avant-bras de celui du marquis, et leva son index en lui barrant presque le passage.
— Règle numéro une : Je dois vous prouver avant la fin de la saison que je suis capable d’attirer l’attention d’une personne de haute naissance. Cette attention devra être telle, que le dit gentleman devra me faire une cour véritable, ou que j’obtienne une demande en bonne et dûe forme.
— Où est passé le fameux Duc dont vous vous vantiez tant l’autre soir ? l’interrogea Edmund, étonné de ce revirement chez la jeune femme.
— Pour être tout à fait honnête… je ne sais pas s’il y a actuellement un duc célibataire et en recherche d’une épouse sur le marché….
Edmund laissa échapper un vrai rire cette fois. La franchise d’Ariane et l’absurdité de sa réponse l’avaient désarçonné.
— Ne riez pas de moi ! s’insurgea Ariane.
Pendant une fraction de secondes, elle retrouva l’adolescent qu’elle avait connu. Son visage était plus éclairé, et son rire grave lui donnait l’impression d’être en sécurité.
— Je ne riais pas de vous Lady Ariane, mais de la façon dont vous avez présenté la situation. Comptiez-vous vous rendre en place publique pour choisir votre futur prétendant ?
— N’est-ce pas là tout l’intérêt des bals et des réceptions auxquels on assiste à longueur de temps ?
Un souffle de vent vint soulever une mèche de cheveux échappée de son chignon. D’instinct, elle tenta de souffler dessus pour la remettre à sa place, mais constatant que la mèche ne bougerait pas, elle la chassa d’un geste distrait. Edmund ne put s’empêcher de sourire à nouveau en la voyant agir ainsi. En sa présence, elle se permettait d’oublier ses manières de salon, ce qui la rendait bien plus authentique à son humble avis. Il se reprit avant qu’elle ne remarque quoique ce soit et renchérit :
— Je vous accorde ce point. Donc vous devrez attirer l’attention d’un homme de haute naissance et influent parmi ceux que nous serons amenés à croiser dans les réceptions mondaines.
— Parfait ! Cela me semble honnête. Et ces gentlemen, devrai-je les trouver par moi-même, ou bien ferez-vous en sorte de les placer sur mon chemin ? ajouta-t-elle toujours aussi ironique.
— Je tiens à jouer à la loyale. Si tel est votre souhait, je pourrais vous présenter des gentlemen bien nés en recherche d’une épouse…
Le regard de Blackwood s’était obscurci au fur et à mesure de ses paroles. Ariane sentit un frisson la parcourir. Elle supposa que l’un comme l’autre, ils avaient laissé leur goût pour les défis les griser. Elle tenta une remarque certe un peu osée, mais elle ne pouvait s’empêcher d’asticoter le marquis.
— Je vois que vous avez l’intention de vous donner du mal pour ce défi… serait-ce votre orgueil qui vous y pousse ? Ou juste le fait de me faire repousser mes limites ?
Ariane avait délibérément pris un ton léger, de façon à le tester. Edmund laissa le silence s’installer quelques secondes avant de répondre.
— Il ne serait pas improbable que ce soit un peu des deux…
Elle ne s’était pas attendue à une réponse si directe. Le ton de sa voix était tout aussi léger que le sien et elle ne savait pas comment l’interpréter.
— Avez-vous seulement envisagé le fait que je puisse remporter ce pari ? l’interrogea-t-elle en reprenant son sérieux.
— Bien entendu… C’est pour celà que nous convenons d’un règlement, répondit-il taquin. Règle numéro deux : il ne s’agira pas seulement d’être admirée pour ce que vous représentez socialement, mais pour ce que vous êtes réellement. Vous devrez donc laisser entrevoir votre vraie personnalité auprès de vos pairs.
— Voilà en effet qui complique considérablement les choses… confirma Ariane. Mon futur prétendant devra me désirer pour ce que je suis et non pour ce que je parais être. Cela me convient Lord Blackwood.
Edmund se tourna vers elle, un éclat d’intérêt dans le regard.
— Vous êtes donc prête à vous montrer plus vulnérable et à laisser tomber les barrières que vous avez vous-même érigées pour gagner ce pari ?
— Si je ne m’abuse, c’était la principale raison de l’existence de ce pari… et ainsi je pourrais à nouveau être moi-même. Le défi vous paraît-il à la hauteur ?
— Il l’est. Et même au-delà… confirma Edmund en esquissant un sourire ravi.
— Qu’adviendra-t-il du perdant ?
— Si je gagne ce pari, vous devrez reconnaître que j’avais raison en ce qui vous concerne.
— C’est tout ? demanda-elle intriguée.
— Puisque vous le demandez, vous me devrez une faveur !
Une lueur de malice passa dans son regard. Il s’amusait réellement. Ariane ne pouvait pas le lui reprocher, elle aussi se réjouissait de la tournure que prenait le pari. Ajouter des enjeux rendait le défi bien plus intéressant à ses yeux.
— Entendu. Cependant, s’il advenait que je gagne, vous devrez mettre un genou à terre et admettre que vous avez eu tort, et ce en présence de nos amis respectifs.
Edmund grimaça de révulsion à l’entente de sa proposition. Mais à bien y réfléchir, ce serait bien peu à endurer s’il venait à perdre. Rien qu’en participant à ce pari, Ariane jouait bien plus que son orgueil. Si leur petit jeu venait à s’ébruiter, elle serait mise au ban de la société, tandis que lui s’en sortirait avec un simple sourire.
— J’y consentirai, si vous acceptez une dernière règle que je tiens à fixer moi-même, finit-il par répondre d’une voix plus mesurée.
Le ton du marquis s’était affermi, ainsi que son regard.
— Vous avez toute mon attention…
— Personne en dehors de notre cercle proche ne devra être informé de l’existence de ce pari. Votre réputation et votre vertue pourraient être mises en cause si celà venait à se savoir.
Il était sérieux, Ariane le sentait. Elle apprécia la démarche du marquis, néanmoins, même en prenant toutes les précautions possibles, ils ne pourraient être certains que leur petit jeu reste un secret pendant toute une saison.
— Et si… si tout cela venait à s’ébruiter d’une quelconque manière ? souffla-t-elle.
— Lady Ariane, je tiens à être clair sur ce point. Si nous devions en arriver là, vous n’en affronterez pas seule les conséquences.
— Vous défendrez ma réputation ? demanda-t-elle pour être certaine de ce qu’impliquerait son soutien.
— C’est une promesse que je vous fais. Nous avons commencé ce pari à deux, nous le terminerons ensemble, quoiqu’il advienne.
Ariane était rassurée. Savoir qu’elle aurait un allié de taille si le pire venait à se produire était en quelque sorte sécurisant. Même si dans le cas présent il s’agissait de son concurrent direct. Ne voulant pas que sa gratitude soit trop frappante, elle renchérit.
— Vous dîtes cela comme si j’étais en danger…
— D’une certaine façon vous l’êtes, répondit Edmund sans détour. Ce pari vous expose plus que de raison, et vous avez désormais une ennemie qui n’aura aucun scrupule à faire enfler la rumeur si elle venait à apprendre votre situation…
— Vu comme cela…
— Je ne suis peut-être pas le plus avenant des alliés, mais je suis fiable. Si ce pari venait à vous mettre dans une situation compromettante, je défendrais votre réputation.
Le ton du marquis était sans appel. Ariane aurait pu être intimidée si elle ne le connaissait pas tant. En vérité, elle était impressionnée par son assurance.
— Je note que vous avez parlé d’allié, et non d’adversaire, fut tout ce qu’elle put répondre, d’une voix plus douce qu’à l’accoutumée.
— Rien ne nous empêche d’être les deux à la fois… Sachez seulement que je ne serai jamais votre ennemi.
Touchée, elle sentit une chaleur se diffuser sur ses joues. Elle choisit d’ignorer cette réaction et planta ses iris dans celle de Blackwood. Elle avait toujours pensé que la vérité se cachait dans les yeux des gens.
Edmund ne cilla pas. Il voyait certes dans ce pari un moyen d’échapper à la monotonie de la saison. Mais pas au point de briser la vie d’une jeune femme. Il avait pensé tout ce qu’il lui avait dit.
— Dans ce cas, je vous souhaite bonne chance, déclara-t-elle, lorsqu’elle fut certaine de sa sincérité. Et vous devriez commencer à habituer vos nobles genoux à rencontrer le sol, cela écorchera moins votre orgueil une fois le moment venu…
Elle avait choisi l’ironie, plutôt que la reconnaissance. Et il était bien plus amusant d’essayer de faire réagir le marquis que de lui donner raison. Même lorsqu’il agissait avec honneur. Edmund inclina la tête pour cacher un sourire en coin.
— Nous sommes donc d’accord sur les termes de ce pari ? reprit-il par pure formalité.
— Il me paraît équitable. Serez-vous au bal des Warwick demain soir ?
Il n’avait pas spécialement prévu d’y aller. Il avait reçu l’invitation, mais il n’avait pas vu l’intérêt d’y assister. Lady Warwick faisait souvent dans l’excès, il préférait les soirées plus calmes et plus restreintes. Cependant, la présence de la jeune femme changeait la donne.
— J’y serai probablement…
— Vous y serez certainement, car vous devrez m’invitez à danser, le reprit-elle avec assurance.
— Voilà une proposition que je n’avais pas vue venir ! répondit Edmund amusé. Qu’ai-je fait pour mériter une telle attention ?
— Ne pensez pas que je veuille à tout prix partager une danse avec vous ! Seulement ma mère trouvera étrange que vous ne m’invitiez pas après cette longue conversation…
— Dans ce cas vous pouvez d’ores et déjà me réserver la danse d’ouverture, répondit-il sur le même ton.
Il s’arrêta un instant, s’inclina légèrement et lui prit sa main gantée, comme pour lui faire la proposition.
— Bien entendu, je le fais uniquement car je crains les remontrances de votre mère…ajouta-t-il railleur.
Ariane laissa échapper un rire franc. L’image de sa mère sermonnant le marquis était à ses yeux hilarante.
— Votre prudence est bien avisée My Lord. Ma mère pourrait faire plier un régiment à elle seule…
— Peut-être devrions nous l’envoyer sur les champs de bataille, suggéra Edmund. En attendant, je me garderai d’en faire une ennemie…
— Dois-je me sentir flattée que seule la crainte d’un sermon maternel vous pousse à accepter une danse avec moi ?
— L’un n’empêche pas l’autre. Je préfère la prudence, à l’inconscience.
Ariane haussa un sourcil, avant de détourner les yeux. Elle ne voulait pas qu’il comprenne qu’il l’avait troublé. Edmund lui proposa à nouveau son bras et fit un signe de tête vers leurs compagnons de route.
— Maintenant que nous nous sommes mis d’accord, je pense qu’il est temps de les rejoindre. Avant que la comtesse ne s’attende à ce que je demande votre main…
Ariane laissa un gloussement lui échapper et accepta son bras. Ils ne tardèrent pas à rejoindre le second groupe. Ils continuèrent sur le même chemin pendant encore quelques minutes.
— Nous allons devoir nous séparer ici, déclara Ashford en apercevant l’une des sorties du parc. Nous sommes attendus chez Lady Winterbourne pour le dîner.
— Je ne savais pas que Lady Winterbourne était revenue à Londres, réagit Lady Dawmond. Transmettez-lui mon amitié, Lord Ashford.
— Je n’y manquerais pas.
Tous se saluèrent, avant de reprendre chacun leur chemin. Ariane regarda les deux hommes s’éloigner, avant de reporter attention sur sa promenade. Elles marchèrent tranquillement quelques mètres supplémentaires, mais Ariane sentait le regard de sa mère sur elle.
— Qu’y a-t-il Maman ?
— Il y a comme… quelque chose de… changé chez toi… mais je ne saurais dire quoi… finit par dire sa mère, après l’avoir observé.
Ariane resta silencieuse, Roxane tout aussi confuse qu’elle haussa simplement les épaules, pour lui signifier qu’elle était aussi perdue qu’elle.
— Maman, s’il vous plaît ne faites pas traîner les choses en longueur… lui demanda Ariane.
Elle n’aimait pas lorsque sa mère commençait des phrases qu’elle ne finissait pas.
— Tu parais plus à l’aise. Je t’ai même entendu rire tout à l’heure avec Lord Blackwood.
— Ce n’est pas comme si je ne riais jamais…
— Pas lorsque tu es en compagnie d’un homme célibataire en tout cas…
Roxane ne put s’empêcher de rire à la dernière remarque de sa mère.
— C’est faux ! Il m’arrive de rire avec James ! répliqua Ariane de mauvaise foi.
— Que tu considères comme un frère… intervint Roxane comme pour arbitrer la conversation.
— De quel côté es-tu ? s’insurgea sa sœur.
— Je me contente d’établir les faits… marmonna Roxane.
— Vous sembliez avoir une conversation passionnée. A-t-il montré un quelconque intérêt pour toi ? demanda-t-elle, ignorant totalement leurs chamailleries.
— Nous avons remarqué que nous avions des choses en commun et la conversation est venue naturellement. Il m’a également demandé ma première danse pour le bal des Warwick, répondit Ariane, espérant ainsi calmer les ardeurs de sa mère.
Roxane ne put se retenir d’écarquiller les yeux et manqua de s’étouffer en ravalant un gloussement de surprise. Ariane la fusilla du regard, avant de reporter son attention sur sa mère qui paraissait enchantée.
— C’est une excellente nouvelle ! Je suis ravie que tu aies trouvé une personne avec qui tu peux t’ouvrir…
Ariane soupira intérieurement. Sa mère allait devenir un obstacle de taille si elle ne faisait pas plus attention. Bien que son enthousiasme lui fasse plaisir, elle ne pouvait pas s’en réjouir. Elle se sentait coupable de lui cacher la vérité, mais surtout de la bercer d’illusion sur son soudain rapprochement avec Blackwood.
Dorénavant, il ne s’agissait plus seulement de gagner le défi. Elle devait trouver un gentleman correspondant aux règles fixées, avant que ses parents n’apprennent l’existence de cette folie. Que penseraient-ils d’elle s’ils découvraient qu’elle avait misé sa réputation pour défier un homme ? Elle ne pourrait pas se pardonner de les décevoir pour un excès d’orgueil mal placé.