Prologue
Isaac
Londres
Été 2023.
La voix de la présentatrice n’est plus qu’un lointain écho. Je n’ai aucune idée de ce que je fous ici, aucune idée de pourquoi j’ai accepté de traîner mon cul sur cette banquette en cuir rouge, qui couine dès que je bouge.
Je suis juste là, face à elle, et j’observe ses lèvres articuler une nouvelle question. J’ai fini par perdre le fil de la conversation.
Mes yeux se baladent sur le plateau télé, jusqu’à voir la silhouette d’Alice, quelques mètres plus loin. Je déteste qu’elle soit là. Non pas parce que je déteste sa présence, mais parce qu’elle devrait être ailleurs. Son cancer a été déclaré il y a quelques mois maintenant, et sa santé décline. Respirer devient une épreuve. Rire devient un supplice.
Pourtant, elle est là. Elle m’a accompagné à cette interview alors même qu’elle tient à peine debout.
Cancer fulgurant, les médecins ont dit. On ne peut rien faire – je ne peux rien faire, si ce n’est lui tenir la main pour l’amener jusqu’à son dernier souffle. J’ai acquiescé, mais au fond, j’ai l’impression d’être moi aussi en train de crever.
Je déteste la vie et à quel point elle est injuste. Je déteste être ici à faire la promo de mon roman, alors que je pourrais la tenir dans mes bras et lui répéter que même la mort ne brisera pas ce que nous avons partagé pendant toutes ces années.
Ses yeux ne scintillent plus. Ils me regardent, mais ils s’éteignent.
— Alors, Isaac ?
La voix de la présentatrice me ramène brusquement à moi.
Je reporte mon attention sur elle et me racle la gorge. Je déteste être là. Je voudrais être ailleurs.
— Je crois qu’il va falloir que vous répétiez, tenté-je dans un sourire.
— Dans l’une de vos interviews, vous disiez que Dans la chair était votre roman le plus intime. À quel point l’est-il ?
Dans la chair.
La raison de ma présence ici. La raison pour laquelle Adam m’a traîné sur le plateau de cette chaîne anglaise très connue, alors que je pourrais être avec ma femme chez nous, à la regarder peindre, à lui faire écouter ses musiques préférées pour qu’elle n’oublie rien.
T’es qu’un putain d’imbécile. T’as pas assez retenu la leçon.
Justement non. Le couperet est tombé il y a quelques mois. Comment serais-je en mesure d’assimiler ce que j’ai entendu ?
La vérité, c’est que je ne sais pas quoi répondre à cette femme. Ou plutôt, je ne sais pas quelle version lui fournir. La vérité ou le mensonge bien dissimulé.
Dans la chair, c’est moi, oui. Dans la chair, c’est la partie la plus sombre de moi. En parler sous les yeux de milliers, voire de millions de téléspectateurs, ne me ravit guère. Je n’ai aucune envie qu’iels tiennent entre leurs mains les explications à mes nombreux cauchemars.
C’est en ça que m’a toujours aidé l’écriture. Écrire, caché derrière l’ombre d’une multitude de personnages, ce que je ne souhaite révéler à personne.
J’ai la soudaine impression d’étouffer. La sueur dégouline sur mon front, mes muscles se tendent un à un, alors que tout le monde attend ma réponse. J’expire lentement et laisse mes paupières se fermer. J’ai l’air d’un savant ayant besoin de concentration pour donner sa réponse, mais c’est tout l’inverse.
L’écriture, c’est terminé. Je le sais depuis un moment maintenant. À quoi bon continuer quand elle sera partie ?
— Un magicien ne révèle jamais ses secrets, n’est-ce pas ?
Il attend la vague pour se faire submerger.