Prologue
Le soleil était encore trop haut dans le ciel, rendant la course intenable.
L’un des organisateurs déclara le départ et je ne bougeai pas. Je regardais les gens s’engouffrer dans l’allée principale, pensant qu’ils prenaient le chemin le plus court. La plupart avaient faux.
La ligne d’arrivée était peut-être en face, à l’entrée Nord de la Cité. Chacun d’entre eux devraient user de son pouvoirs pour y arriver. Et même s’il y avait interdiction de tuer, il n’y avait pas interdiction de blesser. Rapidement, les hommes et les femmes se sautèrent à la gorge, utilisant divers pouvoirs.
“Eh gamine, la course a commencé tu sais ?”
Je ne répondais pas, trop occupée à regarder le spectacle qui s’offrait à moi. Des participants se voyaient projetés au mur, d’autres étaient plaqués au sol.
Après quelques minutes, je m’élançais. L’allée principale n’allait pas se vider d’aussitôt, mais il fallait que je puisse atteindre la première ruelle. Je rattrapais rapidement les derniers participants, et quand l’un d’eux essaya de m’arrêter, j’esquivai aussi rapidement que possible. Dès la première ouverture, je me faufilais dans une ruelle. C’était une toute petite rue que personne n’empruntait, elle longeait l’arrière des bars et des boutiques. Elle était remplie de caisses, de seaux d’eaux sales et de fils de linge.
“Ode !”
Une voix résonna derrière moi alors que je sautais par-dessus des tonneaux. Une voix que je connaissais un peu trop bien.
“Attend moi !”
L’homme qui me rejoignit était soldat depuis des années, à peine plus grand que moi. Il s’était engagé dans l’armée dès que nous avions fini nos études et malgré nos différends, nous n’avions jamais cessé de nous côtoyer.
“Simon.” dis-je en un souffle.
On continua notre route dans les ruelles tous les deux, sans échanger un mot pour économiser nos souffles.
Simon était endurant mais probablement moins que moi, et mes victoires avaient fini par le faire assumer son manque de cardio.
“Tu sais ce qu’on gagne cette année ?” demanda le brun.
“Des sous ? Comme à chaque fois.”
“Cette année, le roi a décidé d’offrir un travail au gagnant. Il a dit –”
Il coupa sa phrase pour enjamber une flaque d’eau et reprendre sa respiration.
“Il a dit qu’il t’avait à l’œil.”
Je m’arrêtai net. Le roi avait dit quoi ?
“Quoi ?”
Simon trottina un peu avant de s’arrêter à son tour, faisant attention à chaque respiration.
“Il pense que tu ferais un très bon soldat.”
“Et donc, il veut m’engager ?”
“Oui, en tant que garde rapprochée de sa famille.”
“Comment tu sais tout ça ?”
“Mon commandant me l’a dit.”
Un silence s’installa entre nous. Je mordillais ma lèvre, réfléchissant à toutes les opportunités que cela pouvait offrir à ma famille. Un moyen de soigner mon père, une éducation pour mes frères, du repos pour ma mère…
Simon s’approcha de moi et posa lentement ses mains sur ma taille comme pour demander mon accord. Je ne me retirai pas, pas quand il était tout ce que j’avais.
Il posa ses lèvres sur les miennes avant de se reculer et prendre ma main.
“Aller Championne, tu ne vas pas gagner si tu reste là !”
Je lui souris et l’on repris notre course tous les deux. A l’heure qu’il est, personne n’avait encore passé la ligne d’arrivée. Et je devais être la première à le faire.
★
C’était la dernière ligne droite, Simon n’était que quelques pas derrière moi essayant de retenir le plus de participants. La ligne d’arrivée n’était plus qu’à quelques mètres, je pouvais même discerner les spectateurs et leurs applaudissements.
Je sentais mon coeur battre un peu trop fort, mon souffle devenir court. Un des participants surgit au dernier moment.
Et merde.
Pour passer, il allait falloir l’écarter. Étonnamment, il ne courait plus vers la ligne d’arrivée, il attendait que je m’approche. C’était moi qu’il voulait.
Je puisais à l’intérieur de moi, visualisais mes veines et la chaleur qui s’y déplaçait. Des légers picotements se faisaient sentir à l’intérieur de mes mains, dans mes doigts, et c’est à ce moment que je tendis les bras... L’homme recula et percuta le sol en voyant des flammes sortir de mes mains et lécher la peau de mes poignets.
“Sale petite garce !”
Il se releva aussi rapidement qu’il le pu pour me poursuivre. Il fallait que j’accélère. J’ignorais la douleur dans ma poitrine, l’air qui se heurtait aux parois de ma gorge et j’accélérais. La ligne d’arrivée était juste là.
Je baissais la tête, accalérait le rythme auquel mes pieds frappaient le sol. Et je gagnai.
Je me vis accueillir par une foule de spectateurs. Certains criaient mon nom, d’autres échangeaient des billets… Des paris, il y a toujours eu des paris pour cette course.
“Odeline ! Tu as gagné !”
Mon petit frère me sauta dans les bras avant même que je puisse retrouver mon souffle. Yian était léger comme une plume pour un enfant de 10 ans.
“Il voulait quoi l’autre gars ?” demanda Adekin.
“Je ne sais pas, m’empêcher de gagner je crois.”
Je reposai Yian par terre et regarda mon autre frère faire signe à mes parents de venir. Mon père approcha difficilement, les gens ne faisaient ni attention à lui ni à sa canne. Il manqua de trébucher plusieurs fois mais ma mère était toujours là pour le rattraper et l’aider à avancer.
“Odeline, tu as encore gagné.”
Mon père me pris dans ses bras. Je sentais son corps trembler contre le mien.
“Merci.” soupira-t-il dans mon oreille avant de me lâcher.
La réalité de ma victoire était toute autre. Si je n’avais pas gagné, je n’aurais pas eu l’argent nécessaire pour le traitement de mon père. Il aurait souffert.
Ma mère prit mes mains avant de me féliciter. Simon prit son temps avant de nous rejoindre, après tout, cet homme savait se faire attendre…
Il tendit deux petits sacs de toile à ma mère, les pièces tintait entre elles.
“Tenez, l’argent de votre fille et le mien. Avec tout ça vous aurez assez pour un mois.”
Assez pour un mois… C’était déjà bien, mais jamais assez. Mon père avait besoin d’un traitement assez coûteux, ma mère ne trouvait pas de boulot et mes frères ne pouvaient plus se payer l’école. Oui, ils mangeaient et avaient une maison, mais à quel prix ?
Ma mère embrassa Simon sur les deux joues.
“Vous êtes des amours. Nous allons rentrer, je vous attendrai à la maison pour le repas.”
Simon et moi acquiesçions en même temps. Nous regardions ma famille s’éloigner avant de quitter la place à notre tour.
Nous nous éloignions des bâtiments habités pour grimper sur les remparts.
“Que penses-tu de travailler au château ?”
“Je pense que je ne suis pas du tout qualifiée…”
“Je ne l’étais pas non plus.”
“Pas faux…”
Je m’asseyais sur le haut d’un rempart, Simon resta derrière moi et passa ses mains autour de mon ventre.
“Je pense que tu devrais y réfléchir, le Roi te convoquera quand il voudra te parler.”
“Et si je demandais audience ?”
Le brun posa sa tête dans le creux de mon cou. Je pouvais sentir sa respiration encore saccadée par la course.
“Tu peux aussi… Je lui demanderai.”
“Merci Simon.”
Ses lèvres trouvèrent mon cou lentement. Des frissons parcoururent ma colonne. Un soupir de plaisir, de relaxation quitta mes lèvres mais il ne continua pas.
“Nous devrions rentrer. Je dois rentrer tôt au château.”
Le reste de la soirée passa comme un flash. Aussi vite qu’un éclair lors d’un orage. Simon me racompagna chez moi, nous avions dîné puis il avait dut retourner au château pour prendre la garde de nuit. Il m’avait laissé seule une nuit de plus.
★
Les jours étaient passés sans que je ne revois Simon. Le soldat avait prétexté une urgence à chaque occasion que nous avions pour nous voir. D’après lui, un mouvement rebelle était en train de naître, et il menaçait la Couronne.
“Je suis désolé” avait-il dit. “Nous devons nous occuper de calmer les habitants, les manifestations peuvent rapidement dégénérer.”
“La Couronne ne craint rien. Ils veulent juste manger.” avais-je rétorqué.
“Tu ne comprends pas Championne.”
Les “rebelles”, comme il aimait tant les appeler, n’étaient que de simples paysans réclamant des revenus au Roi, ils se battaient pour survivre toute l’année et le roi, lui qui vivait dans son château, ne faisait que surtaxer leurs récoltes.
Une chose était sûre ; si ça continuait, Lunalis brûlerait sous une révolution. Et moi, j’aurais forcément un rôle à jouer.