Prologue: une journée tranquille
Il existe des jours où l’univers semble conspirer pour offrir une illusion de perfection.
Ce matin-là, personne n’y prêta vraiment attention. La lumière dorée du soleil s’étendait sur les toits, douce et rassurante. L’air était paisible, presque paresseux, comme s’il invitait à ralentir. C’était le genre de journée qu’on imagine propice aux promenades, aux éclats de rire, aux siestes sous un arbre.
L’après-midi prolongea cette harmonie. Pas de chaleur écrasante, pas un nuage pour troubler le bleu éclatant du ciel. Tout paraissait parfait.
Parfait comme le calme avant la tempête.
— Travren, vous êtes demandé dans le bureau du proviseur… C’est votre famille…
La voix du professeur, en franchissant la porte de la salle, brisa net le rythme monotone du cours. Grave. Étranglée. Comme si elle avait dû forcer le passage dans sa gorge.
Un frisson parcourut la classe.
En un instant, tous les regards se braquèrent sur Ethan.
Certains le dévisageaient avec une curiosité mal dissimulée, d’autres cherchaient sur son visage la trace d’un drame.
Lui resta figé, son stylo suspendu au-dessus de la feuille.
— Un problème, monsieur ? demanda-t-il, d’une voix faussement assurée.
Le professeur détourna les yeux. Il se racla la gorge, gêné.
— Je suis désolé… vous aurez tous les détails là-bas. Venez.
Un silence épais suivit. Ethan rangea ses affaires d’un geste mécanique, mais son cœur battait si fort qu’il en avait mal à la poitrine. Ses camarades s’écartèrent à son passage, comme si un invisible halo le séparait désormais d’eux.
Le couloir paraissait interminable. Chaque pas résonnait dans sa tête. Les néons bourdonnaient au plafond, la lumière artificielle lui brûlait les yeux. Tout lui semblait soudain trop clair, trop net, comme dans ces rêves où la réalité devient inquiétante simplement parce qu’elle est trop précise.
Devant la porte du bureau du proviseur, Ethan eut l’impression que le temps se suspendait. Sa main trembla lorsqu’il leva les doigts pour frapper.
— Entrez, dit une voix grave, de l’autre côté.
La pièce était plongée dans une pénombre étrange, rideaux à demi tirés.
Derrière le bureau, le proviseur se tenait debout, les mains jointes dans le dos, son regard lourd fixé sur lui.
À sa droite, une femme attendait. Elle portait un manteau sombre, impeccablement taillé, et tenait un dossier contre elle. Ses yeux, noirs et pénétrants, semblaient le sonder jusqu’au plus profond de son être.
Le souffle d’Ethan se bloqua.
Son cœur le reconnut avant même que son esprit ne réalise.
— Tante Amélia…
Elle se leva aussitôt, ses bras ouverts, les yeux embués d’une tristesse qu’elle ne cherchait même pas à cacher.
— Mon chéri… murmura-t-elle d’une voix brisée.
Le proviseur détourna pudiquement le regard.
— Je vais vous laisser un instant, dit-il, avant de s’éclipser.
Mais Ethan n’entendit rien. Un flot de pensées l’envahissait, violent, incontrôlable.
Tante ici ? Pourquoi ? Pourquoi cet air si grave ?
Il n’avait aucune réponse. Et pourtant, ses larmes s’échappèrent déjà, comme si son âme savait avant lui que sa vie venait de basculer.