Umbră

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Summary

De Bucarest à Paris, de Bruxelles à New York, de Constanta aux terres de Toscane, six existances brisées reçoivent la même invitation. Mais derrière ses murs, les prières se muent en murmures et les ombres en souvenirs déchirants. Ici, les plus grand monstres sont ceux que l'on porte en soi. Entrez dans ce thriller psychologique, dans lequel chaque trauma vous poursuit au bout du monde, et vous tourmente jusqu'à la folie. Saurez vous y résister ?

Genre
Thriller
Author
Alex_R
Status
Ongoing
Chapters
4
Rating
n/a
Age Rating
16+

Chapitre 1: L'invitation

Il pleuvait à torrent sur la ville de Bucarest, en cette soirée de novembre. Les rues détrempées étaient quasiment vides. Dans son petit appartement chic du centre-ville, Ionna tapotait frénétiquement sur le clavier de son ordinateur, rédigeant un nouvel article sur l’histoire d’un vieux monastère Bulgare. Le bruit de la pluie battant sur la fenêtre de son appartement ne la gênait pas, pas plus que les montagnes de livres à l’équilibre précaire qui encombrait son bureau et sa bibliothèque. La pièce était remplie de documents divers, de cartes anciennes et de carnets griffonnés de notes. La douce lumière de son écran se reflétait dans ses grandes lunettes rondes et sur sa peau pâle.

Alors qu’elle venait de taper les dernières lignes, elle se recula pour s’appuyer contre le dossier de sa chaise et s’étira, un sourire satisfait sur les lèvres. Elle passa les mains dans ses cheveux noirs pour remettre en place quelques mèches qui s’échappaient de son chignon désordonné. Elle se dit qu’il était temps de laissé un peu le travail pour faire une pause. Elle se leva, passa devant son diplôme d’histoire de l’université d’Oxford accroché au mur, puis quitta son bureau pour rejoindre la cuisine. Alors qu’elle se servait une tasse de café, ses yeux marron se posèrent sur deux ouvrages soigneusement posés sur une petite étagère dans son salon. L’écriture de ces livres lui avait pris plusieurs années et pourtant, ils avaient été très critiqués à leur publication, car sa vision de l’Histoire était controversée dans le milieu. Elle avait une curiosité insatiable pour les mystères historiques et les sociétés secrètes, et ses recherches allaient bien souvent à contre-courant de ses paires. Mais elle ne désespérait pas de publier un jour un ouvrage révolutionnaire qui donnerait tort à ses détracteurs. Ses recherches marginales l’avaient, du coup, éloignée du milieu académique. Elle avait donc fait le choix de devenir historienne indépendante.

Pendant qu’elle sirotait le contenu de sa tasse, son regard balaya distraitement l’ensemble du salon et de la cuisine, qui contrairement à son bureau était impeccablement rangés, décorés dans des tons très sobre. Elle remarqua le tas de courrier posé sur la table basse et se dit, qu’après plusieurs jours, il était peut-être temps de l’ouvrir. Elle s’assit alors sur le canapé et commença à trier les lettres. L’une d’entre elle attira immédiatement son attention. Elle était faite d’un papier rugueux, comme venant d’une autre époque, avec un sceau en cire rouge représentant un crucifix. Son nom et son adresse étaient inscrits au stylo plume, dans une écriture très gracieuse. Ionna sut immédiatement de quoi il s’agissait. Ses mains tremblaient d’excitation, et elle ouvrit l’enveloppe à la hâte avec une certaine maladresse. Elle lut la lettre :

« Madame Ionna Stoïca,

Suite à votre inscription, vous avez été tirée au sort. Vous êtes donc invitée à participer à la retraite spirituelle au sein de notre Monastère d’Umbră, niché au cœur des Carpates.

En ce lieu, loin des distractions du monde moderne, nous espérons que vous pourrez vous reconnecter à vous-même, trouver la paix intérieureet les réponses aux questions qui vous tourmentes.

Nous serons heureux de vous accueillir. »

La lettre n’était pas signée, et un document annexe fournissait plusieurs instructions, notamment pour rejoindre le monastère. Ionna constata que tous les appareils numériques étaient proscrits durant le séjour qui devait durer un mois, et qui commencerait début janvier. Cela lui laissait un peu de temps pour s’organiser et préparer ses affaires.

Son impatience commençait à poindre. Elle n’y allait pas vraiment pour trouver la paix, mais plutôt pour découvrir les secrets de ce vieux monastère du XIIème siècle, perché en haut d’une montagne dans les Carpates roumaines. De ce qu’elle savait, il avait étéoccupé par un groupuscule mystique connu sous le nom de l’Ordre de l’Ombre à partir du XVème siècle,qui avait donné son nom à l’édifice. Elle espérait pouvoir découvrir des documents ou obtenir des informations sur cet « ordre », afin d’écrire une œuvre qui pourrait, éventuellement, marquer l’Histoire, ou au moins lui apporter un peu de reconnaissance de la part de ses confrères, mais aussi et surtout, de la part de sa famille. Elle savait que ses choix de vie les avaient séparés, ses parents et elle, mais elle ne désespérait pas de leur prouver que ses sacrifices n’auront pas été vain. Et puis, finalement se couper du monde extérieur quelque temps ne lui semblait pas non plus une mauvaise chose. Dès qu’elle avait vu passer cette annonce proposant un tirage au sort pour une retraite exceptionnelle dans ce lieu rarement ouvert au public, Ionna n’avait pas hésité une seconde pour saisir cette opportunité de percer peut être les secrets de cet endroit mystérieux.

Regardant par la fenêtre la pluie battante et la grisaille de la ville, perdue dans ses pensées, elle serrait fermement la lettre dans ses mains. Le calme qui régnait à l’extérieur, dans la rue, contrastait grandement avec son agitation intérieure. Elle regarda le ciel nuageux, et une dernière pensée la traversa avant de retourner à ses recherches :

« Je vous prouverai que j’ai fait les bons choix ! J’y arriverai ! Mamie, je le fais aussi pour toi…»



Damien s’assit lourdement sur son vieux canapé en cuir marron, une cigarette aux lèvres, un verre de whisky dans une main et un journal dans l’autre. En gros titre on pouvait lire « DamienGauthier, le maître du plagiat ». Avec un léger rictus, il jeta le journal sur sa table basse parmi les mégots de cigarettes et les canettes de bières vides.

- Encore un torchon qui n’a plus d’idée pour ses articles.

Il but une gorgée de whisky. Il avait les pensées brumeuses et les traits tirés. Ses nuits d’insomnies et ses excès d’alcool et de tabac lui donnait le teint cireux et des cernes profonds sous ses yeux gris. Il n’était plus que l’ombre de lui-même depuis le début de ses problèmes avec la justice. Une énorme bibliothèque ornait son salon, remplie de centaines de livres, dont certains écrits par lui-même. Plusieurs prix étaient également exposés pour ses œuvres littéraires. Cela lui paraissait tellement lointain maintenant. Toute sa réputation s’était effondrée en un claquement de doigts.

Encore une gorgée de whisky. Il prit plusieurs bouffées de sa cigarette puis l’écrasa dans un cendrier déjà plein. Midi n’était pas encore passé et pourtant Damien était déjà bien éméché. Dans quelques minutes, il avait rendez-vous avec son éditrice dans un café à proximité de son appartement. Il se leva du canapé et alla se poster devant son miroir. Entre ses cheveux grisonnant décoiffés, sa barbe en bataille, son jean usé et sa chemise taché par l’alcool, il avait l’air d’un vagabond.

- Bon en même temps, je n’y vais pas pour la draguer, se dit-il à voix haute.

Il enfila son vieux manteau râpé, pris une dernière gorgée d’alcool et sorti de son appartement. Les ruelles ensoleillées de Paris vibraient de vie. Tout l’inverse de ce que ressentait Damien en ce moment, et même depuis plusieurs semaines.

Il retrouva son éditrice dans un chic café parisien, très animé à cette heure de la journée.

- Bonjour Louise, la salua-t-il.

- Enfin tu acceptes de me voir ! ca fait des mois ! s’écria-t-elle sans autre forme de politesse. Tu sais que je t’apprécie et que j’ai de la peine pour ce qu’il t’arrive, mais là, je n’en peux plus !

Louise était une belle femme d’environ 40 ans, toujours bien habillée. Aujourd’hui elle portait une robe bleu marine avec des collants et de gracieux escarpins noirs. Damien dénotait vraiment dans cet environnement et d’autant plus à coté de cette femme. Il esquissa un léger sourire malgré les cris de Louise. Il avait l’habitude de lui rendre la vie difficile et de la voir s’énerver ainsi. Il remarqua que plusieurs personnes les observaient, dérangées ou intriguées.

- Désolé mais tu sais que j’avais pas mal de choses à régler.

- Bien sûr ! Tu veux parler de ton penchant pour l’alcool et de ton incapacité à être productif, je suppose ? Tu pourrais remonter la pente rapidement si tu le voulais et tu le sais !

Damien baissa les yeux, soupira et alluma une cigarette. Il savait qu’elle avait raison. Ils commandèrent àboire, un Perrier pour Louise et un Coca pour lui. Il voulait essayer de prouver à son éditrice qu’il était capable de boire autre chose que de l’alcool. Louise repris plus doucement :

- Tes lecteurs t’attendent. Ne les oublient pas, sinon ils finiront eux aussi par t’oublier.

- Après ce que j’ai fait, ils ne risquent pas de m’oublier… Mais heureusement ils se souviendront de moi grâce à ce scandale! S’esclaffa-t-il.

Damien rit sans conviction en fumant sa cigarette. Il essayait juste de détendre l’atmosphère, et d’ironiser sur son sort. Louise restait impassible :

- Des erreurs de parcours, on en fait tous. Certes, ce qu’il s’est passé est tragique. Mais ne t’auto flagelle pas pour les choix des autres.

Damien ne répondit que par un grognement. Louise enchaina :

-Tu es brillant et tu le sais. Tu écris avec ton cœur et avec ton âme. Il faut que tu retrouves cette flamme. Ton dernier roman était incroyable… enfin pas le dernier, celui d’avant. Bref, tu vois ce que je veux dire. Je compte sur toi et tes admirateurs aussi.

Damien ne sut plus quoi dire, lui pourtant si tranchant et si prompte aux sarcasmes. Il s’avait qu’il devait se ressaisir. Leur conversation dura sur la même ligne encore plusieurs minutes le temps de consommer leurs boissons. Ils partirent ensuite chacun de leur côté. Damien déambula quelques instants dans Paris, passant d’une rue à l’autre de manière aléatoire, réfléchissant aux paroles de Louise.

« Il me faut un électrochoc, se dit-il. Elle a raison. Ce n’est pas en picolant à outrance et en passant mon temps à me morfondre sur mon sort que je vais trouver l’inspiration. »

Sans faire attention il était de retour devant son immeuble. Le facteur était passé. Il récupéra son courrier et rentra chez lui. Alors qu’il jetait son manteau fatigué sur une chaise au hasard, il découvrit une lettre avec un cachet de cire flamboyant. Une flammèche s’alluma en lui. Il sut immédiatement l’origine de ce pli.

« Le voilà mon électrochoc ! »



Debout devant la grande fenêtre du dernier étage d’un grand immeuble à Bruxelles, Sophia regardait l’extérieur nuageux d’un air pensif. Ses cheveux blonds coupés au carré étaient impeccablement coiffés, son tailleur noir, au décolleté plongeant, ne laissait apparaitre aucun pli. Pourtant derrière cette apparence parfaite et assurée, elle ne s’était jamais senti aussi stressée, et ce, depuis plusieurs mois. Elle allait tout perdre, elle le savait. Si elle était de retour dans son ancien bureau, ce n’était que pour régler les derniers détails de la passation au nouveau PDG la société qu’elle avait dirigé pendant des années. Son bureau était parfaitement en ordre, pas un papier ne trainait. Son successeur pourra s’installer à son aise.

Sophia triturait nerveusement son collier en or. Elle sentait sa vie et surtout sa carrière lui échapper. Pas une journée ne passait sans qu’elle soit harcelée par une horde de journalistes assoiffés de scandales. La pluie commença à tomber, et cela n’arrangea en rien son moral. Le dernier entretien qu’elle avait eu avec son avocat le matin-même avait était éprouvant et Sophia sentait qu’elle pouvait craquer, se briser à tout instant.

On frappa doucement à la porte.

- Entrez, dit-elle.

- Madame. Monsieur Delacroix est là.

C’était sa secrétaire. Une femme timide mais d’une serviabilité sans faille.

- Faite-le entrer, ordonna Sophia sans se retourner.

Elle entendit la porte se refermer derrière elle. Une minute passa, puis on frappa à nouveau. Un jeune homme à la stature imposante et au charisme remarquable entra dans le bureau. Sophia s’était retournée, le regard froid et déterminé. Elle serra fermement la main de Monsieur Delacroix en le regardant droit dans les yeux. Malgré la grande taille de ce dernier, elle ne se laissa pas impressionner. Elle ne se départit pas de son air assuré. Hors de question de montrer quelques faiblesses que ce soit, qui plus est, à un homme.

- Madame Van den Berg, la salua-t-il. Ravi de vous rencontrer enfin. Je me doute que cela doit être très dur pour vous. Je ne veux pas vous faire perdre votre temps. Si vous le voulez bien…

Il tendit la main vers les petits fauteuils modernes installés dans la pièce,pour l’inviter à s’asseoir. Sophia sentit les yeux de son interlocuteur se poser discrètement à plusieurs reprises sur sa poitrine généreuse. Elle aimait d’habitude jouer de ses charmes pour obtenir ce qu’elle voulait, mais elle avait bien conscience, qu’ici, elle ne sortirait en aucun cas gagnante de quoi que ce soit.

Tous deux prirent place et commencèrent ce qui sera leur premier et dernier entretien. Ils signèrent quelques documents pour finaliser la passation de pouvoir. La grande carrière de Sophia était maintenant terminée. Ils se serrèrent la main et elle quitta le bureau. Elle ne jeta même pas un dernier regard à ce qui fut comme sa deuxième maison. Sophia avait trop peur de s’effondrer, là, sur le tapis du couloir, devant les employés de la société qui circulaient, se pressant à leurs taches respectives. Elle prit une grande inspiration, et commença à se diriger vers la sortie du bâtiment. Sophia passa devant plusieurs bureaux, croisa plusieurs collaborateurs, ou plutôt ex-collaborateurs, mais elle n’adressa la parole à personne. Elle devait quitter les lieux rapidement. Elle ne voulait pas flancher maintenant.

« Plus que quelques mètres, se dit-elle »

Quand les portes du bâtiment s’ouvrirent, et qu’elle put enfin respirer l’air frais de l’extérieur, elle sentit déjà comme un poids disparaitre de ses épaules. Sophia sortit un parapluie de son petit sac à main et le déplia. Elle prit son courage à deux mains et se retourna une dernière fois vers les locaux de l’entreprise, comme pour rendre un dernier hommage à sa carrière. Bien qu’elle vienne d’une famille aisée, elle avait dû jouer d’intelligence, de stratégies, mais aussi de ses nombreux atouts physiques, pour gravir les échelons. Elle avait dû remonter la pente, après des années de calvaire. Elle avait tout donné pour sa carrière, mais aujourd’hui elle n’avait plus rien. Elle prenait aussi cet instant pour se préparer à quitter l’enceinte sécurisée du lieu et retourner au milieu des rapaces qui devaient certainement l’attendre au dehors.

Soudain les portes d’entrée s’ouvrirent à nouveau, et la secrétaire de Sophia sortit en courant sous la pluie, un paquet de lettre à la main.

- Madame, votre courrier !

- Merci Camille.

- Vous allez nous manquer dans cette entreprise Madame. Je vous souhaite énormément de courage pour la suite, dit la secrétaire.

Sophia savait pertinemment qu’elle disait ça par politesse, car elle n’avait jamais vraiment été appréciée par ses subordonnés, et elle n’avait jamais tenté de l’être.

- Merci beaucoup, dit Sophia impassible. Retournez vite à l’intérieur, vous allez attraper froid.

Camille s’exécuta sans discuter. Sophia regarda les lettres que sa secrétaire venait de lui remettre. Essentiellement des demandes d’interviews, mais cette lettre au sceau rouge l’intrigua. Elle l’ouvrit précautionneusement sous son parapluie et en lu le contenu. Son regard se perdît dans le vide. Elle allait enfin avoir l’occasion d’échapper, même un cours instant, à ce quotidien qui était redevenu un enfer. Elle mit des lunettes de soleil, non pas pour la luminosité mais pour se dissimuler un maximum aux yeux des journalistes, et se dirigea vers son véhicule aux vitres fumées, où son chauffeur l’attendait patiemment.



Seul dans son laboratoire, comme à son habitude, Ibrahim prenait des notes tout en manipulant avec dextérité divers instruments de mesures. Seul les ronronnements des appareils électroniques et le bruit du crayon sur le papier venait briser le silence de la pièce. Il aimait la solitude autant que le calme et il détestait par-dessus tout être interrompu dans son travail. C’est pourquoi la porte de son laboratoire était constamment fermée et que la plupart des autres employés de l’Institut de Recherche sur la Physique Théorique de New York ne le dérangeaient qu’à de très rares occasions. Il avait choisi de travailler dans cet institut renommé, car elle lui laissait une grande liberté dans ses recherches, ce qui lui permettait d’exploiter son potentiel au maximum.

Une dizaine de trophées et récompenses ornaient de-ci de-là la pièce. Plusieurs diplômes étaient accrochés aux murs, ainsi que quelques photos de famille. Ibrahim Haddad avait grandi en parti avec ses parents au Liban, où il était né il y a bientôt cinquante ans. M. et Mme Haddad avait toujours eu de l’ambition pour leur fils, refusant qu’il grandisse et meurt dans ce pays, à l’époque en pleine guerre civile. Alors qu’il n’avait que 10 ans, après de longues démarches administratives, Ibrahim partit vivre chez un oncle qui s’était expatrié aux Etats-Unis. Malgré la différence duniveau d’étude et la barrière de la langue, il était parvenu à s’adapter rapidement, et à la suite à de longues années d’effort, il pu intégrer une université prestigieuse grâce à une bourse et ainsi obtenir son premier diplôme en physique. Il continua ensuite son apprentissage et passa un master en physique théorique qu’il compléta d’un doctorat. Il n’avait plus beaucoup de contacts avec ses parents qui n’en restaient pas moins très fier de lui.

Le portrait d’un jeune homme d’environ 15 ans était posé sur son bureau. Il avait les mêmes yeux sombres que son père. Karim, le fils unique d’Ibrahim avait péri dans un terrible accident un an auparavant. Depuis, Ibrahim s’était d’avantage isolé, avait quitté sa femme, et s’était réfugié dans son travail pour tenter d’échapper à la douleur. Même le peu d’amis qu’il avait, éprouvaient des difficultés à obtenir de ses nouvelles. Il aurait pu donner sa vie pour son fils adoré, et l’avoir perdu aussi brutalement l’avait anéanti. Malgré ses efforts, ses recherches en pâtissaient également.

Toute sa vie Ibrahim avait réussi à tout contrôler, mais cet accident, il n’avait pas pu l’anticiper ni l’éviter. Et cela lui était insupportable. Il ne savait même pas à qui en vouloir. A ce pneu qui avait éclaté, au chauffeur du bus qui n’avait rien pu faire, …ou à lui-même.

Ibrahim posa son crayon et ses épaisses lunettes sur son bureau. Il se frotta les yeux, passa une main dans ses cheveux grisonnants et regarda un instant le portrait de Karim. Une immense tristesse l’envahi. Il sentait les larmes monter à ses yeux, mais il réussit à se ressaisir en se remettant immédiatement au travail, comme à son habitude.

Un léger bruit de papier glissé sous la porte attira son attention. Heureusement que le mystérieux postier n’avait pas frappé à la porte pour lui donner cette lettre, car il aurait été, pour sûr, très mal reçu. Ibrahim était satisfait de constater que plus personne ne venait l’importuner durant son travaux. Il se leva pour aller récupérer son courrier. Il remarqua de suite le sceau écarlate. Après avoir pris connaissance du contenu de l’enveloppe, il se rassit à son bureau.

Il était heureux de pouvoir participer à cette retraite pour plusieurs raisons. La première, trouver le calme et la solitude qui lui faisaient tant de bien. La deuxième, faire des recherches. Il s’avait qu’un ordre mystérieux avait habité ce monastère et qu’ils y avaient mené d’étranges expériences, voire surnaturelles. Ibrahim avait un esprit extrêmement rationnel, et pour lui, rien n’est inexplicable. La science pouvait percer n’importe quels mystères, il en était sûr. La troisième raison était qu’il espérait que cette expérience lui permettrait de travailler sur lui, d’accepter l’accident de son fils, de se pardonner à lui-même, et de pouvoir faire son deuil pour aller de l’avant

Il mit la lettre dans la poche de sa blouse, regarda encore une fois la photo de son fils, et se remit à son labeur.



« Encore dix ! » Se motiva Victor.

Il termina sa série de pompes et se redressa, couvert de sueur. Il ne portait qu’un bas de jogging, le torse nu. Il était d’une stature imposante et très musclé. Il devait ce corps à ses nombreuses années de service dans l’armée roumaine. Bien qu’il ait quitté les rangs depuis un moment maintenant, il avait gardé l’habitude de se tondre les cheveux très courts et de faire du sport tous les jours. Plusieurs cicatrices marquaient son crâne et le haut de son corps. Le plus impressionnant chez lui était cette balafre qui sillonnait sa joue droite, souvenir laissé par un éclat d’obus. Son apparence déjà intimidante était renforcée par ses traits durs et anguleux. Il portait au poignet une vieille montre usée qu’il avait tendance à regarder bien trop souvent.

Son appartement situé dans la ville de Constanta n’était pas vraiment chaleureux. Victor disposait de nombreux appareils de musculation qui prenait le plus gros de l’espace dans le salon. Les différentes pièces étaient décorées sommairement, voire pas du tout. La seule décoration suspendue au mur, était une photographie de son unité. Il avait fait partie d’un groupe d’élite, qui était envoyé pour des missions à haut risques. Sur la photo, il avait environ trente ans, bien moins de cicatrices et était entouré de 3 autres soldats. Tous se tenaient bien droit, l’air sérieux.

Son entrainement journalier fini, Victor alla prendre une douche froide, se vêtit d’un pantalon de treillis et d’un tee-shirt noir. Il retourna ensuite dans la cuisine pour se préparer un repas protéiné. Alors qu’il mangeait debout dans son salon, on sonna à sa porte. Il ouvrit alors à un de ces visages accrochés au mur, un ancien soldat de son unité : Radu Dimitrescu. Il avait pris plus de quinze ans dans la figure, comme Victor, mais il arborait un large sourire.

- Comment tu vas !? S’exclama Radu. Toi tu viens de finir ton sport, tu es tout congestionné !

- Ça va. Viens entre. Tu veux boire quelque chose ? Une bière comme d’habitude ? demanda calmement Victor, sans se départir de son visage inexpressif.

- Avec plaisir, lui répondit son vieil ami.

Victor n’était pas surpris de le voir là car son camarade venait régulièrement le voir pour parler de leurs vieilles histoires de combattants. Leurs années dans l’unité spéciale les avait rapprochés. De plus, ils habitaient à quelques rues de distance, et son ami avait pris l’habitude de venir sans prévenir. Victor lui servit une bière fraiche, tout en posant les restes de son assiette dans la cuisine. Ils s’assirent sur les tas d’altères, dans ce qui servait de salon, entre le tapis de course et la barre de traction.

Comme toujours, ils se ressassèrent les meilleurs de leurs aventures, évitant de parler des plus tragiques. Radu savait que Victor ne s’était pas remis de l’incident qui l’avait ensuite mené à quitter l’armée. Bien que peu blessé physiquement, la douleur psychologique et les remords l’avaient poussé vers une retraite anticipée. A 47 ans, Victor n’avait jamais pu revenir dans la vie active de manière stable, passant d’un petit boulot à un autre, les cauchemars et les traumatismes le suivant partout. Le seul endroit où il se sentait à peu près en sécurité était son domicile. Mais revoir ses anciens camarades lui faisait du bien, et le sortait un peu de sa solitude.

Après deux heures passées à bavarder, Radu prit congé.

- Tiens avant que j’oublie. J’ai ramassé ton courrier en arrivant.

Il lui tendit une seule et unique enveloppe. Elle était faite dans un papier rugueux supportant une écriture fine et gracieuse.

- Merci, mon ami. A très bientôt j’imagine.

Victor esquissa un léger sourire, ce qui sembla presque lui faire mal tellement cela était rare. Lorsqu’il fut de nouveau seul, il regarda l’enveloppe. Il brisa soigneusement le sceau de cire rouge et déplia la lettre se trouvant à l’intérieur avec délicatesse. Avant même de lire ce qu’il y était écrit, il sentit son cœur palpiter d’excitation. Il voyait dans ce papier une chance de trouver enfin le salut et la rédemption. Son dernier espoir de retrouver la paix, de se libérer peut être enfin de ses tourments. C’était la seule lumière qui lui restait, après ces années à boire pour oublier et ses nombreuses séances de psy pour se pardonner. Partir dans un endroit isolé, seul avec lui-même et ses pensées, lui permettrait de travailler sur ses peurs et ses démons. Même s’il ne pouvait pas fuir son passé, il espérait tout de même pouvoir vivre avec.

Il lut les mots inscrit sur le papier :

« Monsieur Victor Iliescu,

Suite à votre inscription, vous avez été tiré au sort. Vous êtes donc invité à participer à la retraite spirituelle au sein de notre Monastère d’Umbră, niché au cœur des Carpates…. »




Sœur Martina priait dans la chapelle d’un petit couvent au cœur de la Toscane. Malgré le mois de novembre bien installé, un doux soleil éclairait les vitraux de la chapelle, projetant des reflets colorés sur les murs de pierres et sur la robe blanche de la religieuse. Il était tôt et elle était seule à prier, les autres sœurs étant toujours au petit déjeuner. Elle décolla ses mains jointes, ouvrit ses grands yeux bleus, fit un signe de croix et se leva.

Elle rejoignit ses sœurs à la cuisine pour manger un peu avant d’entamer les corvées de la matinée. Les repas au couvent se déroulaient toujours dans le silence. Les sœurs débarrassèrent ensuite la table, toujours dans le calme. Sœur Martina appréciait particulièrement la tranquillité de ce lieu, qui tranchait radicalement avec les cris et les hurlements de son passé douloureux. Elle avait rejoint les ordres à 18 ans dans le but de donner un sens à sa vie et de guérir ses blessures avec l’aide de Dieu. Elle avait suivi une formation théologique dans une institution à Rome. On l’avait par plusieurs fois envoyée en mission dans plusieurs pays africains pour venir en aide au plus démunis. Elle était dotée d’un altruisme à toute épreuve, partant de ce principe simple, que son devoir était d’aider qui en avait besoin.

Elle alla s’occuper d’étendre les linges de maison à l’extérieur, profitant de ce beau temps d’automne. Il faisait doux pour la saison, avec un léger vent. D’autres sœurs s’afféraient à entretenir le potager adjacent à la chapelle. D’autres encore nettoyaient la cours du couvent. Chacune s’occupait consciencieusement de sa tâche. Une fois sa corvée finit elle alla aider Sœur Caterina qui tentait tant bien que mal de ramasser les feuilles tombées des arbres et qui s’échappaient de ses bras à cause de la brise qui commençait à s’intensifier.

- Attend je vais te tenir le sac. Dit calmement Sœur Martina.

- Merci, Dieu te bénisse. C’est vraiment compliqué de faire ça avec ce vent.

A deux, la tâche fut bien plus aisée. Après s’être assuré d’avoir bien fermé le sac, Sœur Martina remis en place son voile blanc qui tentait lui aussi de s’échapper. Sœur Caterina était un peu plus jeune et vouait une certaine admiration pour sa sauveuse du jour. Elles s’entendaient très bien et il n’était pas rare de les voir se balader toutes les deux autour du couvent à bavarder de tout et de rien. Sœur Martina voyait en elle une amie à qui elle pouvait facilement se confier. Elle lui faisait penser à sa sœur cadette qu’elle n’avait pas vue depuis des années, chacune ayant pris des chemins très différents.

Comme il restait un peu de temps avant de préparer le repas du midi, elles décidèrent d’aller marcher un peu.

- Comment vas-tu en ce moment ? S’inquiéta Sœur Martina.

- Je vais bien, mais je suis stressée à l’idée de prononcer mes vœux. Je ne sais pas si je suis prête.

Sœur Caterina était novice et n’avait prononcé que ses vœux temporaires. Sœur Martina compris ses craintes, elle avait eu les mêmes. Et même aujourd’hui, bien qu’elle se fût engagée définitivement dans la vie religieuse, elle était encore parfois assaillie par le doute. Elle savait que Dieu mettait les hommes à l’épreuve. Mais comment avait-Il pu vouloir qu’elle en subisse d’aussicruelles ? Dans ses prières, elle cherchait encore désespérément des réponses qui ne venaient pas. Elle se sentait coupable d’avoir de telles pensées, et cette culpabilité ne faisait qu’alimenter ses prières obsessionnelles.

- Ne t’inquiètes pas, tu as encore du temps devant toi. Quand tu seras prête tu le sentiras. N’hésites pas à prier si cela t’aide. D’ailleurs je vais aller prier un peu, tu te joins à moi ?

- Avec plaisir ! s’exclama Sœur Caterina avec enthousiasme.

Alors qu’elles étaient sur le chemin de la chapelle, la mère supérieur Maria leur coupa la route.

- Toujours fourrées toutes les deux à ce que je vois, dit-elle avec un air espiègle.

- Mère Maria, nous nous rendions à la chapelle pour prier, s’excusa presque Sœur Martina, baissant les yeux, n’osant croiser son regard.

- Très bien.Je voulais juste vous remettre un courrier qui vous est destiné.

Mère Maria lui tendait une enveloppe. Sœur Martina remarqua le petit crucifix incrusté dans le cachet de cire. Son cœur se serrât lorsqu’elle la récupéra

- J’imagine que cela fait suite à votre demande d’effectuer une retraite spirituelle en Roumanie ? demanda Mère Maria, avec un petit ton de reproche.

- Oui, répondit timidement Sœur Martina.

- J’espère au moins que vous trouverez ce que vous cherchez. Nous prierons pour vous.

- Merci Révérende Mère.

« J’espère surtout que Dieu me répondra enfin » pensa-t-elle.