Quand le brouillard s'éloigne
Lorsque Thaumas ouvrit ses yeux aux iris bleues rougis par la fatigue, les dernières écumes de rêve vinrent s’échouer sur les murs suintants de sa pauvre petite cabine. Le décor qui l’entourait, le plafonnier poussiéreux, le lit au matelas dur sur lequel il était allongé, tout lui était parfaitement inconnu. Pour autant, le jeune homme se sentait apaisé, léger, en aucun cas aux prises avec ses pensées négatives qui le rongeaient habituellement. Son regard navigua dans la pièce pour finalement se porter sur une photographie trônant timidement sur un vieux bureau. Dans son cadre, se laissait admirer le portrait d’une pensée à corne, la fleur préférée de ses parents qu’il n’avait pas vu depuis trop longtemps. Lui, avait toujours adoré les cyclamens. Thaumas se dressa en douceur hors de son lit de fortune, les pieds bien ancrés dans le plancher. D’un pas assuré, s’approcha de la sortie, tira la porte et se retrouva face à la proue. Le monde s’offrit alors à lui d’une bien étrange façon : Thaumas était enveloppé dans un épais manteau de brouillard. Il ne pouvait voir clairement qu’à dix mètres de lui. Au-delà, un silence complet. Il percevait à peine son environnement. Pas un sifflement dans les voiles. Pas un clapotement des vagues sur la coque. Le voilier semblait porté par une main divine en direction du seul éclat lumineux dont l’apparition soudaine déchira le voile au loin. Il resta immobile dans son encadrement, fixant cette lumière immobile comme celles des phares antiques. Elle s’amplifiait à mesure que le voilier glissait sur l’eau. Bientôt, Thaumas reconnu le début d’un vieux ponton usé par le temps, éclairé par une rangée de réverbères du XIVe rouillés, qui partait vers l’horizon. Comme animé par une volonté qui n’était pas la sienne, le jeune homme ramassa une corde traînant à ses pieds et avança vers le balcon pour amarrer l’embarcation au poteau destiné. Puis, sereinement, posa pieds à terre.
Après quelques pas qui firent grincer le bois humide du ponton, une légère brise, comme un murmure, caressa sa nuque avant de disparaître aussitôt. Thaumas sentit le voilier repartir dans son dos. Il y adressa un regard furtif. Une ombre de petite taille, aux contours abstraits, se trouvait juste derrière lui sur le pont de l’embarcation et une autre à la barre. Thaumas ne s’en soucia guère et s’aventura davantage au large, bien aidé par les lanternes, tels des guides dans cette nuit de fumée. Sa marche dura un temps qu’il ne pourrait quantifier avant de tomber au pied d’un gigantesque portail de métal, magnifiquement ornementé, couronné, décoré de motifs floraux et de rosaces. Thaumas fut subjugué par la surprenante beauté et la majesté incontestable de cette oeuvre d’art. Tout y était parfaitement à sa place et si bien réalisé que l’ouvrage ne pouvait être humain. Il resta un temps à l’observer, abandonné, son corps presque fixe, ses doigts fins se déplaçant délicatement sur la structure et l’esprit en ébullition. Il était au milieu de nulle part, en aucun lieu mais si parfaitement seul. Finalement, la surprise finit par laisser place à la curiosité. Un trait de caractère que son entourage, très restreint, lui accordait volontiers quand il n’était pas masqué par la morosité qui grandissait en lui depuis quelques temps déjà. A ce moment précis, il ne ressentait nul chagrin, nul désabusement, nul aigreur, accueillant cette solitude comme une invitation, comme une amie. Il ressentait uniquement l’envie irrésistible d’ouvrir cette muraille et de découvrir les mystères qu’elle renfermait. Il ne fallut pas plus qu’une simple poussée pour que le portail s’ouvre à lui, sans bruit. Au même instant, le brouillard s’éloigna pour ne devenir que de la brume au loin, laissant le ciel d’un gris apaisant et sa lune timide prendre place. Les abords d’un splendide jardin hors du temps aux couleurs ternies par la grisaille, parfaitement entretenu, se dessinèrent devant Thaumas lorsqu’il se glissa par l’ouverture. Il ne pouvait en voir les limites. Aucun homme n’aurait pu. Le portail se referma derrière lui. Deux rangées de haies bien fournies dressaient une allée centrale dont l’entrée était marquée par une arche massive en pierre blanche. A cette distance, il ne pouvait distinguer clairement ce qui se trouvait au bout de l’allée végétale. Deux chemins ouverts, délicatement pavés et fleuris de toutes sortes s’échappaient sur les côtés formant comme un trident évasé. Un don, une merveille pour les vertueux, uniquement pour lui. Lui, qui en avait tant visités étant petit.
C’est ainsi que Thaumas, intrigué par sa découverte et poussé par la curiosité, s’engagea dans l’allée centrale pour en découvrir davantage. Le gravier, composition harmonieuse de petites roches blanches et délicatement rosées, craquait à chaque appui sans rompre le silence du jardin. Approchant de l’arche, il put y observer des motifs floraux et célestes gravés. Plus encore, ses colonnes portaient chacune des fragments de miroir dispersés dans lesquels se reflétaient ses yeux lagon, son teint clair, son long cou et sa barbe courte. Au fur et à mesure de sa progression, encadré par les haies de troènes, le calme du lieu perdit de sa légèreté. Il n’entendait que le bruit de sa respiration et du gravier sous ses chaussures dans ce tunnel à ciel ouvert. Il avançait comme une âme solitaire sous un ciel maussade. Toutefois, l’horizon se faisait plus précis à chaque pas et la brume laissait transparaître de plus en plus clairement l’arrivée de l’allée. Son calvaire prit fin lorsqu’il en atteignit le terme et acheva sur une petite place, libre de brume, d’où partaient à nouveau de nombreux autres chemins. En son centre, résidait un carrousel, encadré de deux chênes massifs, qui emprisonna instantanément son attention. Thaumas sentit une vague puissante de mélancolie le submerger. Il était plus petit que celui sur lequel il avait passé des heures étant enfant mais lui reconnaissait bien des ressemblances. Ses couleurs chatoyantes, ses décors peints, ses montures blanches élégantes étaient ternis par ses lumières éteintes, la fine couverte d’eau qui pesait dessus et son immobilisme. Ce manège manquait cruellement de vie pensa-t-il. Soudain, un bruit dans son dos vint rompre le silence, comme si un petit animal avait atterri précipitamment dans les graviers. Une voix flûtée résonna :
Enfin quelqu’un ! Ça fait longtemps que j’attends. C’est toi qui allume le manège ?
Thaumas se retourna, hébété. Aucun mot n’advint. Une telle présence en pareil lieu lui paraissait irréelle. Un garçon frêle, petit, d’une dizaine d’années tout au plus, un cyclamen près du coeur, s’approcha de lui en sautillant, s’arrêta à sa hauteur et le dévisagea.
T’as l’air tout triste Monsieur. dit l’enfant innocemment.
Et toi tu es bien seul. Où sont tes parents ? bredouilla Thaumas de sa voix encore émue.
Je ne sais pas. Je dois les attendre je crois. Tu peux allumer le manège alors ?
Désolé mais je ne sais pas comment faire. Je vais plutôt t’aider à retrouver tes parents. D’accord petit ? répondit-il, retrouvant un peu d’aplomb.
Le garçon donna pour réponse un hochement de tête et un souffle du nez approbateurs avant d’enchaîner :
Par contre, c’est moi qui choisis où on va ! Je m’appelle Achlys et toi ?
Thaumas.
Avant d’entamer leur marche, Achlys, en guise de signe de confiance, mis sa main gauche dans celle de Thaumas. De sa main droite, il pointa le chemin qu’il décida d’emprunter. La marche silencieuse fut très courte avant que le garçon ne parle à nouveau.
Qu’est-ce que tu fais dans la vie ? questionna-t-il.
Un boulot pas terrible, de la paperasse. Mais au moins je ne suis pas à la rue. C’est déjà ça. dit-il en soupirant.
C’était quoi ton rêve ? relança Achlys sans attendre.
Je voulais raconter des histoires. Mais je n’ai ni assez de talent, ni assez de temps car le travail me le vole !
Tu devrais quand même essayer ! Moi je ne sais pas, je veux juste m’amuser. C’est bien non ?
Au plus les minutes s’écoulaient sans succès dans les méandres au plus Thaumas sentait bouillir en lui l’angoisse. Tout en discutant avec Achlys pour donner le change, il observait inlassablement autour de lui et écoutait les alentours, angoissé, à la recherche du moindre signe de vie. Pourtant, durant ce temps il n’avait pu entendre que le clapotis d’un fleuve parcourant le jardin et le chant d’un vent oppressant, puissant comme le souffle d’un taureau, qui s’était éveillé et faisait frissonner les végétaux, témoins de leur déambulation. Achlys avançait devant lui en sautillant, s’enthousiasment de la beauté de ce jardin. Il ne manquait pas de remarques insouciantes qui apaisaient vaguement Thaumas.
Avec mes frères et soeurs, on adore jouer ensemble ! Toi aussi tu as de la famille ?
J’ai des frères et soeurs aussi mais on ne se voit presque jamais maintenant.
Subitement, Thaumas cru discerner une voix par delà une haie. Il se précipita dans sa direction et l’enfant lui emboîta le pas, amusé par cette course improvisée. En empruntant un sentier étroit et sinueux, bordé de parterres de lauriers-roses, ils passèrent sous une petite arche. Le ciel s’assombrit. Des voix ressemblant à des complaintes semblaient s’élever de partout et de nul part à la fois. Plusieurs fois, leur course se termina dans une impasse mais finalement, ils arrivèrent aux abords d’un espace restreint, clôturé par des arbustes d’aubépine, d’où un bruit certain provenait. Un enchaînement de bruits mécaniques heurta l’oreille de Thaumas. Ne voyant rien, ce dernier décida de s’avancer davantage, la boule au ventre. Un silence assourdissant. Soudainement, le coup strident d’une sonnette le fit bondir. Il tourna doucement la tête vers son origine. Une ombre était recroquevillée à un bureau, devant une machine à écrire et des tas de feuilles, retranchée dans un coin, tapie dans la pénombre. Thaumas s’approcha sans assurance, tentant de protéger Achlys, plus curieux qu’apeuré, en le plaçant derrière lui. Les bruits reprirent et se répétèrent comme les notes d’une mélodie oppressante.
- Excusez-moi, nous cherchons les parents du petit. Est-ce que vous pouvez nous aider ?
Aucune réponse. Ils n’étaient plus qu’à quelques pas lorsque l’ombre leva son regard vers eux. Des yeux bleus profonds tachés de sang, cernés par des années d’épuisement et d’angoisse. Un teint pâle, une barbe fournie mal entretenue et un visage émacié porté par un long cou s’échouant sur une cravate mal nouée. Thaumas était pris de stupeur, incapable de bouger. Tremblant de tout son être, le sentiment malsain de se reconnaître en lui. Le sentiment s’intensifia lorsque la silhouette tendit ses mains vers eux et qu’ils découvrirent ses doigts maigres et saignants d’avoir travaillé sans arrêt. Son regard suppliait. Thaumas sentit Achlys frôler sa jambe en passant devant lui. Plein de compassion, il s’approcha de la silhouette. Arrivé à hauteur du bureau, il remarqua que la chaise de l’homme était en réalité un piège de métal contraignant son corps. Il prit une des feuilles et lu à haute voix : « Qui se souviendra du quidam ? De celui qui jamais ne brilla, captif de sa tâche, se noyant dans ses abysses. Le temps ne se fige pas pour l’inutile. Ses parents l’oublieront-ils ?»
C’est très beau. Nous sommes fiers de toi. Tu devrais te reposer maintenant. lui murmura Achlys avec un léger sourire.
Achlys posa délicatement son cyclamen dans la main de l’homme, qui après en avoir senti l’odeur, reprit des couleurs. Libéré de sa cage, se leva et le sourire aux lèvres, disparu dans les dédales du jardin. Un bleuet sorti de terre au pied du bureau. Achlys s’en saisit et le confia à Thaumas, sidéré. Le petit garçon prit le grand par la main et ouvrit la marche.
Thaumas était perdu dans ses pensées, obsédé par le visage de l’homme qui avait pris racine en lui. Son esprit tournoyait comme pris dans une trombe. Dans sa main, il tenait pourtant, délicatement le bleuet. Aussi, il ne prêtait plus attention aux chemins qu’ils empruntaient, ni aux parfums qui les enveloppaient, ni aux bruits qui résonnaient, ni à la brume devenue plus épaisse. Ils passèrent par tant de magnifiques décors sans qu’il le remarque. Un jardin oriental, un autre persan, un verger d’arbres aux fruits d’or… Thaumas ne leva le regard que lorsque Achlys se stoppa devant un petit portail bleu surplombé d’une arche solide sculptée d’une lune. Son voile se dissipa pour laisser apparaître une modeste maison blanchie à la chaux dans une clairière. Le gamin ouvrit le portail sans mal et après quelques pas, ils se retrouvèrent sur le pas de la porte. Achlys frappa. Des sanglots s’échappèrent d’une fenêtre à demi-ouverte. Achlys tourna la poignée et ouvrit, n’attendant aucune invitation. Le grincement de la porte fit réagir l’un des habitants qui tourna la tête vers lui depuis le séjour. Ce dernier resta comme pétrifié car, devant lui, se présentaient ses parents, de profil mais surtout et c’était impensable : l’intérieur de sa propre maison. Sa mère, amaigrie, pleurait dans les bras de son père qui le fixait de son regard gris cernés de chagrin. Ils étaient là, statiques, dans un salon qui ne devrait pas pouvoir se présenter à ses yeux. Le petit garçon fit un pas en arrière. Devant cette scène, Thaumas décida de refermer la porte. Des larmes coulaient sur les joues de l’enfant mettant à mal l’insouciance dont il avait fait preuve jusque là. Thaumas mit genoux à terre pour être à sa hauteur et s’adressa à Achlys d’une voix rassurante.
Raconte-moi tout. Pourquoi pleures-tu ? ces mots résonnèrent dans l’esprit d’Achlys.
J’ai peur.
Qu’est-ce qui te fait peur ?
La mort. J’ai une maladie rare. Le médecin dit que ça va aller mais j’ai tellement peur ! Ici je respire bien mais dehors j’ai de l’eau dans les poumons. Je ne veux pas en parler à mes parents parce que je ne veux pas les rendre encore plus tristes et en colère à cause de ma maladie. Ils ont déjà tellement de problèmes. Je fais semblant tous les jours d’aller bien mais j’ai tellement peur !
Tu sais bien que tes parents t’aiment, tu peux tout leur dire. Ne te renferme pas ! J’ai fait cette erreur, je n’ai pas osé parler de mes peurs et maintenant je le regrette. Elles m’ont empêché d’avancer. Mais tu m’as aidé comme le monsieur tout à l’heure. C’est normal d’avoir peur.
Je peux vraiment tout leur dire ?
Bien sûr ! ils n’attendent que ça ! lui affirma-t-il les yeux embrumés mais le sourire aux lèvres. Prend la fleur avec toi, elles te vont si bien.
Thaumas mit le bleuet dans la poche d’Achlys, près de son coeur et lui promit d’accomplir son rêve. Thaumas ouvrit la porte et Achlys courut se jeter dans les bras de ses parents. Thaumas referma la porte sur cet instant fragile et reprit son chemin, seul dans un jardin chatoyant. A force de marche, il advint à un portail marquant la fin du jardin. Il le franchit sans peine. Thaumas eut le sentiment de faire un bond en lui-même.
Un point dans la nuit s’illumina et dans son silence résonna la mélodie délicate d’une danse, entre feuille et encre, sous le regard des Muses.