Prologue
13 juin 2026.
Le marteau du juge s’abat dans un bruit sec, coupant net l’agitation comme une lame tranche la chair. Un silence brutal s’abat sur la salle. Pourtant, derrière les portes massives du tribunal, les échos du tumulte extérieur persistent, sourds, oppressants. La foule gronde. Des voix scandent des slogans, des clameurs montent par vagues, s’écrasent contre les murs de pierre.
À l’intérieur, l’atmosphère est étouffante. La salle d’audience est pleine à craquer. Chaque banc est occupé, chaque recoin dissimule un spectateur avide d’assister à ce qui ressemble moins à un procès qu’à un événement national.
Les policiers, postés le long des murs, restent figés, la main proche de leurs armes, attentifs au moindre mouvement. L’escorte a été renforcée. Pas seulement pour celui qui va être jugé, mais aussi pour celui qui va devoir le défendre.
Les jurés, eux, ne peuvent cacher leur malaise. Certains croisent les bras comme pour se protéger d’une pression invisible, d’autres évitent soigneusement de lever les yeux vers le public. Ils savent. Peu importe le verdict, ce procès ne s’arrêtera pas entre ces murs.
Les journalistes, assis en rang serré, griffonnent déjà sur leurs carnets, certains tapent sur leurs claviers, prêts à faire exploser l’actualité dès l’entrée de celui que tous attendent.
Le juge ajuste ses lunettes, puis lâche d’une voix implacable,
- Faites entrer l’accusé !
Un frisson parcourt l’assemblée.
Les portes s’ouvrent dans un grincement sinistre. Les deux hommes avancent, encadrés par les forces de l’ordre.
Le premier, blanc, marche avec la lenteur étudiée de ceux qui savent qu’on les regarde. Son costume noir, parfaitement ajusté, absorbe la lumière, renforçant l’aura de contrôle qu’il dégage. Son visage est fermé, ses traits impassibles. Il ne vacille pas.
L’autre, noir, avance à ses côtés. Droit. Mais tout en lui trahit la pression. Les traits tirés. La fatigue sculptée sur son visage. Son regard frôle la foule sans jamais s’y attarder, mais il sent les coups qu’on lui porte sans le toucher.
« Le traître. »
« Quel gâchis »
« Regarde-le, il baisse la tête. »
Le bruit des chaises qui grincent, le raclement des gorges, les murmures furieux des premiers rangs… Tout hurle contre lui.
Comme si tout était déjà écrit.
Le juge reprend la parole, sa voix grave résonne sous les hauts plafonds du tribunal,
- Nous sommes réunis aujourd’hui pour faire la lumière sur les circonstances entourant la mort de Mamadou Kamanga, un adolescent de dix-sept ans, décédé lors d’une confrontation d’une violence inouïe.
L’onde de choc est immédiate. Le silence qui suit n’est pas un silence ordinaire. C’est un vide chargé de jugement, de colère retenue, d’attentes dangereuses.
Les jurés se tendent imperceptiblement. Les journalistes redoublent de concentration, notant chaque mot, guettant chaque réaction.
Mais les regards restent braqués sur l’homme noir.
Le juge marque une pause, ajuste ses lunettes, inspire profondément. Puis il lève les yeux.
-Maître, veuillez prendre place.
L’homme avance vers le box des avocats.
Les chuchotements s’arrêtent net. Un vertige de confusion traverse la salle.
Tous avaient déjà jugé cet homme.
Tous l’avaient vu coupable.
Mais il se redresse, pose une main ferme sur la barre, et prononce d’une voix claire, sans trembler,
- Moussa Thiam, avocat.
Et il sait. Il sait que ce procès ne sera jamais celui d’un seul homme.
Il sait que ce n’est pas seulement Jacob Mortis, son client, que l’on juge aujourd’hui.
C’est une société tout entière.
Une société qui l’a déjà condamnée.
Avant même que le premier mot n’ait été prononcé.