La justice empoisonnée 1/3
LA JUSTICE EMPOISONNÉE
Hiver fatal et cieux grinçants. Corbeaux capricieux et larmoyants. Tout a commencé des siècles auparavant. Un matin qui semblait être comme les autres. L’aube d’un nouveau jour, d’une nouvelle histoire, et du premier festival.
Le souffle du vent fait gronder les murs de pierre, similaire à la levée d’une armée, aux bottes de fer écrasant la fragile terre. Au château du Pays, un soldat rompt le silence glacial.
— Monseigneur, voici les couards que vous nous mandâtes d’arrêter.
Deux roturiers ploient le genou face à l’empereur : Charles VII. Fier de porter sa couronne, dévisageant – toisant avec toute son arrogance – ces individus depuis ses plus hautes marches, il élance sa voix dans la salle aux cents échos.
— Il est manifeste que ces vils marauds périront d’une main pourpre, qu’elle soit celle de notre bourreau ou d’un quidam portant nos couleurs. Las sont-ils d’être dérobés, cela va sans dire. Voilà même que l’étonnement me gagne de les voir lever vers moi leur œil insolent, comme si leur mine suffisait à payer leur dette ! Chevaliers !
Interpellés, les gardes en sa compagnie tapent leurs talons au sol, en position d’honneur.
— Voyez donc ces prunelles pleines de perfidie ! Ne ressentez-vous point honte à contempler ces larrons ? Nul doute, ce sont voleurs
— Monseigneur, je–
— Messieurs ? l’interrompt Charles. Qu’ouïssons-nous là ? Ose-t-il ouvrir son avaloir sans permission ?
— Il l’a fait. répond un fidèle.
— Qu’on les jette aux geôles. Je n’ai cure de souiller ma clémence pour de si vils rats. Par ailleurs… Sir Jean.
Un type sort de l’ombre et se précipite jusqu’aux pieds chaussés de luxe du roi.
— Qu’en est-il de la quête des avocats ?
— Monsieur Pierric Delaval s’est montré franc : elle doit périr, hérétique qu’elle est. Toutefois, il n’est point vôtre allié. Bien qu’elle vous ait trahi, jamais ne plaidera-t-il en votre faveur.
— Il y tient, à cette affaire. grommelle le seigneur. J’entends. Il me faut un avocat au plus vite.
— Hélas, Monseigneur… tous vous renient. Quand bien même vous soyez à nostre tête, je crains que nul n’accorde créance à vostre innocence. Après tout, Dame d’Arce vous connaît mieux que quiconque, et son récit fait loi à leurs yeux.
Le serviteur esquisse cependant un sourire. Sa peau s’étire jusqu’à ses oreilles, dévoilant deux rangées de dents jaunies, décalées, et cariées.
— Néanmoins, quelques perles cachées sont prêtes à vous défendre. Trois prétendants s’avancent. .
— Parlez. somme le roi.
— Ce sont avocats égarés, qui servent aveuglément la justice pour quelques écus, fût-ce au profit de clients ne demeurant point fauchés. Honnêtes gens, ils n’auront frayeur de plaider vostre cause. .
— Organisons un tournois.
— Vos désirs sont des ordres, Monseigneur. accepte l’homme en s’inclinant.
— Mon audience se tiendra dans trois mois, reprend Charles. Je veux le plus redoutable d’entre eux. Point ne dois-je échouer.
À quelques lieux d’ici, se tient justement un procès, sur le point de débuter. Les bras croisés, les jambes également, la tête légèrement baissée pour voiler son visage dans la pénombre, un type observe tout le monde depuis ce banc.
— La défense de Monsieur Renaud Gascogne ne s’est-elle toujours pas présentée ? demande un intendant.
— Nenni. déclare son collègue huissier.
— Par ma foi, soupire le premier. Dans peu d’instants sonnera la cloche de l’abbaye. À son retentissement, s’il n’arrive point, l’accusé perdra droit à représentation et sera derechef livré au bûcher.
— A-Alors... c’est une condamnation à mort ? marmonne un paysan plus loin, ayant surpris la conversation.
— Oui, répond un inconnu. On dit que c’est un procès pour meurtre.
La personne assise, scrutant tout autour, demeure immobile. Elle ne fait qu’attendre un signal.
— Au fait, reprend l’huissier, où donc est l’accusation ?
— Il attend à l’intérieur.
— J’ose espérer qu’il s’agit de Maître William Lepontif. Mon amante, clouée au lit, ne peut préparer nul repas, tu en conviendras. Je dois rentrer tôt, et compte sur lui pour clore l’audience sans fioritures.
— C’est bel et bien lui, confirme l’intendant. L’un des meilleurs procureurs siège en nostre cour ce matin.
Sonne enfin la cloche à ces mots.
Il est l’heure d’entrer. L’homme sur le banc se lève et marche jusqu’à l’huissier avec un sourire malicieux.
— Hum, je vous prie d’excuser mon impolitesse... Qui êtes-vous ? l’arrête le responsable.
— L’avocat de Patrick Gérond, déclare-t-il d’un ton froid mais vibrant d’ardeur.
— Au risque de vous offenser, Monsieur, vous vous méprenez sans doute : il s’agit du jugement de Monsieur Renaud Gascogne.
— Ah ! J’y étais presque, ricane la défense. C’est bien mon client.
— Comment ?! s’effare l’huissier. Mais-mais-mais... Je me répète : qui êtes-vous donc ?
— Dans cet impitoyable enfer qu’est la justice, on me nomme Alioni.
Ses yeux étincellent, son poing se ferme, et son ambition flamboyante s’échappe en une aura intimidante. Cet étranger passe devant tous et avance jusqu’à la grande porte où il conclut, avec un demi-sourire :
— Alioni Jaëger.
Il entre sans hésitation dans la pièce où l’avenir de l’accusé est mis en jeu. Le combat décisif est sur le point de commencer. Face à son bureau, le procureur est déjà paré à affronter le novice devant lui. Un sourire fleurit sur ses lèvres rougeoyantes, il est sur le point d’attaquer :
— Mais qui vois-je là ? Encore un inconnu au bataillon, se raille l’accusation.
— Vous ne me connaissez point encore, répond Alioni. Cela est fort naturel : ceux qui se souviennent de leurs défaites n’oublient jamais les visages de leurs bourreaux.
— Vous insinuez donc que vous triompherez, et qu’en sus vous m’humilierez ? Par ma foi, je m’étonne d’un si grossier aplomb.
— Ce ne sont là que vos paroles. Les miennes, moins explicites, vous laissent libre d’en tirer la conclusion qui vous sied, rétorque l’avocat, un sourire au coin des lèvres.
— Jamais n’eus-je affaire à arrogance si mal séante ! Présentez-vous donc, si vostre insolence n’ensevelit pas tout vostre savoir-vivre.
— Alioni Jaëger, fermier étranger, exerçant céans la noble profession d’avocat au Pays.
— Depuis combien de printemps officiez-vous donc ? insiste William.
— Je suis honoré qu’un homme de vostre prestance s’enquière de mon humble personne. Mais, voyez-vous, ces questions d’intimité seraient mieux réservées à une tasse de thé en vostre logis dans lequel j’accepterai volontiers d’être convié. Aujourd’hui, gardons sérieux : une affaire de poids nous requiert.
William redresse alors sa moustache du bout des doigts, la pinçant pour lui donner contenance.
— Soit. Juge, vous pouvez ouvrir l’audience.
Thomas Durand se lève et le public de même. Il s’empare d’un papier posé sur sa table, le lisant à haute voix :
— L’audience est ouverte pour le meurtre de Monsieur Paul Amploi. Accusé, avancez.
Renaud, coopératif, marche en silence jusqu’à la barre.
— T’a-t-on énoncé les faits qui te sont reprochés ?
— Oui, Votre Excellence, répond-il, anxieux.
— Sache qu’en ces lieux tu ne seras autorisé à parler qu’à l’instant où je t’y autoriserai. As-tu compris ?
— Oui, Votre Excellence.
— Parfait. Retourne t’asseoir.
Thomas s’installe dans sa chaise de fer, au dossier sculpté, figurant hommes et femmes en guerre verbale. Des visages soigneusement détaillé, des doigts pointant chaque parti et des bouche tristement étirées pour en entendre les cris silencieux.
— Maître William Lepontif, je vous prie de présenter derechef à la cour vostre déclaration préliminaire.
— Je m’y emploie sans délai, annonce-t-il en dépliant un parchemin roulé. Ce jour, dix-septième de février, aux environs de midi, l’accusé vint nous alerter d’un meurtre commis à l’officine du très regretté Paul Amploi.
Un murmure parcourt aussitôt l’assemblée : le nom évoqué sème le trouble et enfle en brouhaha.
Thomas frappe son bureau de son marteau d’argent, son visage ridé se crispant de colère.
— Silence ! Ou je fais évacuer la salle !
— Notre cher apothicaire était, sans contredit, le plus habile de la cité, reprend William. Il préparait des remèdes introuvables ailleurs, sauvant d’innombrables vies. Il était, n’ayons point crainte de le proclamer, un héros. Or, ce matin même, il fut empoisonné… par celui-là même qui nous avertit de ce crime.
— N’est-ce point étrange, selon vous ? intervient soudain Alioni, d’un ton presque enjoué.
— Je vous demande pardon ? s’étonne son rival, les paupières grandes ouvertes.
— Mon humble, et certes subjectif avis, me porterait à croire qu’à la place de Monsieur Gascogne, je me serais gardé de souffler mot. Voyez-vous, un assassin ne se dénonce jamais. Pourquoi donc mon client serait-il allé quérir la garde sitôt après avoir empoisonné sa victime ?
— Ne soyez point si prompt à vous incliner devant ma performance, réplique le procureur, le regard aiguisé. Nous aborderons ce point en temps voulu.
— Tiens donc... souffle la défense, faussement désinvolte.
William poursuit sa déclaration :
— Une pièce à conviction viendra corroborer nos dires. Je souhaite soumettre à la cour le carnet de notes de la victime, où figure la liste de ses potions.
— Tu en es gracié, tranche le juge, récupérant l’objet qu’il dépose sur le pupitre, bien en vue des deux avocats.
— Monsieur Jaëger, l’interpelle alors l’accusation. J’imagine que vous avez appris nostre langue ?
— Naturellement.
— Puis-je vous prier de lire les premières lignes ?
Alioni se penche légèrement, détaille d’un œil amusé le papier jauni, puis hausse la voix afin que toute l’assemblée l’entende :
« Agnisis : Provoque des brûlures à l’estomac avant de tuer la cible. La victime est reconnaissable grâce aux yeux révulsés et à la gorge contractée. »
— Juge, as-tu reçu un exemplaire du rapport de la mort de Paul Amploi ?
— Je suis en possession d’un bout de papier sur lequel est griffonnée une information capitale. La victime n’avait qu’une toute petite blessure externe. Une pointe de sang sur l’index, précisément. Mais ses yeux étaient simplement rouges, vides, rivés vers l’horizon. Il salivait, également.
— Tu as tout dit. Il avait de la mousse blanche aux commissures des lèvres. L’écume de la mort, la bave d’un brave bercé par la faucheuse aux senteurs de linceul. Ce qui signifie qu’il n’a pas été tué ainsi. Voilà donc les lignes suivantes :
« Ardomis : Provoque la mort instantanée par suffocation rapide, arrêt du cœur et corrosion des organes internes. Les vaisseaux sanguins des globes oculaires explosent et fait saliver la victime. Légère odeur de farine. »
Alioni croise les bras mais reste calme. Il ne s’agit que de l’introduction. Le procès est loin d’être terminé, peu importe ce que son adversaire compte dire. Il jette un coup d’œil au reste du carnet et essaie d’y faire attention. Il y a bon nombre d’informations, il lui sera difficile de tout retenir, alors il garde cet objet à proximité.
« Agnisis : Provoque des brûlures à l’estomac avant de tuer la cible. La victime est reconnaissable grâce aux yeux révulsés et à la gorge contractée.
Ardomis : Provoque la mort instantanée par suffocation rapide, arrêt du cœur et corrosion des organes internes. Les vaisseaux sanguins des globes oculaires explosent et fait saliver la victime. Légère odeur de farine.
Cellicine : Apaise les maux de tête et altère légèrement le goût du patient. Tout ressemblera à de la menthe durant quelques jours.
Ignisis : Fluide orangé et chaud. Mélangé à de l’Ocasis, créer une sorte d’Agnisis plus violente.
Idrahyll : Alcool de plantes qui facilite la cicatrisation des plaies. Provoque une énorme douleur lors de l’application sur la blessure. Inodore.
Laudanum : Solution miracle loin d’être méconnue. Utilisée dans la majeure partie des cas.
Nocturis : Remède contre les variantes de la peste. Provoque hélas la cécité temporaire de la personne. Cela varie entre une heure et douze mois. La victime peut seulement apercevoir la couleur rouge.
Valozam : Antidote pour le Lugnis. À base de Rosace de midi, très efficace mais à boire rapidement. »
— Monsieur Jaëger, reprend William d’une voix grave. Nous accusons Renaud Gascogne d’avoir occis Paul Amploi à l’aide de son propre poison, l’Ardomis.
— Faites donc, concède Alioni en levant les mains, faussement résigné. En ce cas, je réfuterai tout ce qui contreviendra à la raison.
— Puis-je vous poser une question ?
— Je ne pense guère pouvoir vous le refuser, sourit l’avocat.
— Pourquoi le défendez-vous ? gronde le procureur.
— En toute franchise, mon cher... je n’en ai pas la moindre idée.
— COMMENT ?! hurle William en écrasant son poing sur le bureau. Vous raillez ?!
— Ce qui nous distingue de la bête, ce sont les règles et la justice, rétorque l’étranger. Tout homme a droit à une voix, fût-ce la sienne ou celle d’autrui. Mon client m’a imploré. S’il est coupable, la vérité le trahira bien assez tôt. Mais s’il est innocent…
— Assez ! tonne William. Vous n’êtes qu’un pitoyable hâbleur, un beau parleur gonflé d’orgueil. Ici, vos facéties n’auront nul effet !
Alioni hausse les épaules, secoue la tête, et laisse s’échapper un léger ricanement.
— Allons bon... soyez donc plus cynique ! À trop vouloir paraître irréprochable, vous étalez vos travers au grand jour. À commencer... il hésita un bref instant. par vostre moustache.
Face à cette pique, le procureur chancelle, s’accoudant à son bureau comme frappé d’une balle en plein cœur. Le canon de la bouche d’Alioni ne cesse de tirer, implacable. Il n’est peut-être pas si mauvais, songe-t-il. Mais par souci d’honneur, je ne saurais ployer.
— Bien, reprend Thomas d’une voix sévère. William Lepontif, tu as des témoins à faire comparaître, n’est-ce pas ?
— Oui. Deux au total.
— Et pourquoi n’en fus-je point averti ? lance Alioni d’un ton faussement indigné, s’adressant droit à son adversaire.
— Il faut croire que nul n’y vit intérêt, réplique William, sec.
Alors les témoins s’avancent vers le centre de la salle d’audience, pas lents, silence pesant. Il semble qu’aucun d’eux ne désire attirer les regards. La tête rentrée dans leurs épaules, ces individus arrivent à la barre enroulés dans leurs couvertures de timidité.
— Messieurs, présentez-vous, chacun à vostre tour, ordonne l’accusation.
— Porteur d’effluves de bonheur, marchand de couleurs et de suaves senteurs, je me nomme Eden Roncier, humble fleuriste du quartier.
— Tout son contraire : je ne suis qu’un inutile, plongé dans la noirceur du monde et de sa cruauté. Homme au foyer, sans autre don que mes tares. Vincent Monin. Et je suis aveugle.
Une singulière équipe, pense Alioni, pour l’instant en retrait. Mieux vaut les observer : si mon client est innocent, quelqu’un ici, tôt ou tard, se trahira.
— Monsieur Roncier, je te somme de dire à la cour quel fut ton lien avec la victime.
— Je fus son fournisseur attitré, répond-il sans hésitation. Souvent il me mandait des plantes rares, selon son besoin. Ce n’étaient guère commandes régulières, toutefois. La dernière, ce fut la semaine passée. Il désirait des Rosaces de midi.
— Des... quoi ? s’enquiert, curieux, le blondinet de la défense.
— Une fleur magique, foi de fleuriste ! La perception de ses couleurs varie selon la course du soleil. Ainsi le bleu, sous l’ardeur de la nuit, se fait éclat saturé, et à l’ombre... ah, à l’ombre, sa teinte véritable ensorcelle l’œil, comme un songe éphémère.
— Venez-en au fait, coupe William, impatient.
— Eh bien… la Rosace de midi porte à merveille son nom. À l’ordinaire, elle paraît orange, presque insipide. Mais lorsque sonnent les douze coups, elle s’embrase d’un rouge écarlate, fascinant à contempler. Illusion pourtant, car sa couleur véritable demeure toujours rouge : c’est nostre regard imparfait qui se laisse duper.
— Fort bien. À présent que ce cours de botanique est clos, reprend sèchement le procureur, dis-nous ce que tu sais du trépas de maître Paul Amploi.
Le témoin baisse alors la tête. Son souffle ténu forme un petit nuage de brume devant sa bouche. Rien qu’à ouïr son soupir, le public s’en retrouve davantage touché par ce moment de faiblesse. L’avocat pourtant ne cesse de le dévisager par crainte d’entendre des mots qu’il redoute.
— Je vous présente mes plus sincères excuses... mais je ne puis en rien aider la cour. Je n’ai rien vu, rien entendu. Depuis sept jours déjà, point n’ai-je rencontré Paul.
— Pourquoi donc est-il témoin, alors ? intervient Jaëger, un sourcil levé.
— Nous pensions qu’il pourrait nous apporter clarté aux faits, réplique William.
— En revanche, moi, je suis arrivé sur les lieux après l’incident, déclare l’autre.
— Monsieur Monin, sourit le procureur, la cour vous écoute.
C’est à présent que le vrai spectacle débute, comprend Alioni en fermant les yeux un instant, se préparant à croiser le fer avec ce nouveau rival.
— Vous savez… une maladie, certes moins funeste que la peste mais tout de même inquiétante, se propage dans l’eau ces jours-ci. Depuis peu, je tombe malade sitôt que je bois. Alors, j’ai décidé de reprendre un remède chez maître Paul.
— Vous étiez donc déjà allé chez lui ? l’interroge la défense.
— Objection ! tonne William. Pure spéculation !
— J’étais vraiment mal en point, poursuit Vincent sans se démonter. Il fallait que je lui achète cette potion.
— Et quels furent vos symptômes ? questionne Alioni.
— Objection ! Hors de propos.
— J’ai frappé à sa porte, continue le témoin. Je cognais de toutes mes forces, mais nul ne répondait. J’ai attendu... quelques minutes peut-être. Je me disais qu’il était occupé.
— Et qu’avez-vous fait durant ce laps de temps ? relance Alioni, yeux plissés.
— Objection ! s’exclame William, glacial. Atteinte à la vie intime du témoin !
— Après de longues minutes à patienter, à souffrir, j’ai ouvert la porte. C’est là que je vis qu’il était mort. Je paniquai, je tournai en rond... avant de croiser un garde. Je lui annonçai la nouvelle, et il me dit tenir déjà le coupable. Ils m’arrêtèrent pour que je puisse déposer aujourd’hui sur ce que j’avais vu.
Quelque chose chiffonne Jaëger. Il se penche, sourire carnassier aux lèvres.
— Vous dites qu’il était mort ?
— C’est ce que nous disons tous ! coupe William avec agacement. Vous arrive-t-il d’écouter, lorsque l’on parle ?
— Certainement, réplique calmement Alioni.
— Alors posez des questions plus pertinentes, ou passons à autre chose.
— Je regrette, réagit doucement le blond, mais une contradiction me tourmente.
— Aurais-je dit sottise ? s’étonne Vincent.
— C’est à vous d’en juger. Dites-moi : comment avez-vous compris que Paul Amploi était défunt ?
— Je ne saisis point le sens de votre demande.
— Elle me semble pourtant limpide, insiste Alioni.
— Objection ! fulmine William. À quoi jouez-vous, Monsieur Jaëger ? L’accusé empoisonna la victime, puis alla quérir la garde. Lorsque monsieur Monin arriva, il ne pouvait que constater le corps inanimé de l’apothicaire !
Souriant avec malice, Alioni abat ses deux mains sur son bureau, et frappe comme on cloue un cercueil :
— C’est là que tout s’assombrit. Car ce témoin... est aveugle.
— Ah... souffle William, blême.
L’accusateur demeure figé, mais son esprit vacille, happé par un maelstrom de doutes. Il ne regarde personne dans les yeux, mais sait qu’il leur fait face et s’entête à poursuivre leur discussion.
— Pourtant, je vous l’assure, il était blessé ! s’écrie Vincent. Je l’ai bel et bien vu !
— Qu’est-ce que vous contez là ?! s’étrangle la défense. C’est une folie ! Depuis quand êtes-vous plongé dans les ténèbres ?
— Quelques mois, me semble-t-il. Mais je puis encore remarquer certaines choses. Paul était blessé, je l’atteste sans doute.
— C’est vrai, tranche le juge en consultant ses notes. Le rapport en témoigne : atteint à l’index. Nous ignorons par quoi.
Le jeune blond plisse les yeux. Tout cela sonne juste, mais comment ? Aurait-il touché le corps ? Ou bien...
— Vous affirmez n’avoir eu nul contact avec Paul Amploi ? insiste-t-il, implacable.
— Je le jure.
Un silence de plomb tombe. Serait-il coupable ?
— Ce sera tout, conclut William. Monsieur Jaëger, cessez de tourmenter mon témoin !
— En ce cas j’objecte ! claque Alioni. Juge, ne renvoyez point encore cet homme. La vérité se tient là, au bord de nos lèvres !
— Fort bien, répond le magistrat. Mais tu es novice, étranger. Je ne tolérerai perte de temps. Une chance, pas deux.
Alors, Alioni se dresse, le bras tendu comme une épée, son doigt pointant Vincent avec véhémence. Ses sourcils se froncent, ses yeux brillent d’une rage sacrée. Ce n’est plus le même homme, il terrifie l’audience entière.
— Soyez clair ! Avez-vous vu la blessure de vos propres yeux ?
— Non. J’ai seulement aperçu le sang, sur le bureau. Une flaque rouge.
— Comment ?! s’étouffe William, décontenancé.
L’étranger aux boucles d’or s’avance d’un pas. Sa voix s’abat comme un verdict :
— Vincent n’est point aveugle. Il est sous l’effet du Nocturis !
William chancelle, le dos heurtant le mur. Sa bouche s’ouvre, mais aucun mot ne jaillit. Il tremble.
— Que-Que dis-tu ? balbutie Thomas.
Alioni, calme et triomphant :
— Relisez le carnet. Tout y est écrit.
« Nocturis : Remède contre les variantes de la peste. Provoque hélas la cécité temporaire de la personne. Cela varie entre une heure et douze mois. La victime peut seulement apercevoir la couleur rouge. »
— Vincent déclara être tombé malade en buvant, alors qu’un mal, proche de la peste, corrompt nos eaux. Voilà l’unique explication.
— Objection ! beugle l’accusation, rouge de colère. Balivernes et inepties !
— Je n’en suis point convaincu, réplique Alioni toujours serein.
— Vous l’avez dit vous-même, Monsieur Jaëger : votre avis n’est que subjectif.
— Certes.
— Alors qu’importe ! hurle William, frappant du poing.
— Navré de te décevoir, répond le juge, mais ma curiosité m’oblige à prêter oreille à cette hypothèse... fût-ce pour l’examiner davantage.
— Tsss... grince William. Il me faudra donc clore la bouche de la défense, ici et maintenant.
— En avez-vous seulement la force ? le pique Alioni, un sourire aux lèvres.
— Évidemment.
Sa voix s’assombrit, grave et puissante, résonnant comme un glas dans l’assemblée. L’assurance aussi rude qu’un blizzard du procureur vient troubler la sérénité du blond.
— Les gardes, rappelons-le, n’ont relevé nulle trace de sang dans l’officine. La seule chose que l’on trouva sur le bureau fut un liquide orangé, entouré d’éclats de verre. Une potion brisée, à n’en pas douter, de l’Ignisis.
Un bref silence, lourd comme la pierre, s’effondre sur la salle. Il pèse sur les épaules de l’avocat qui déglutit bruyamment, légèrement avachi.
— Le témoin s’est trompé, voilà tout. termine William.
« Ignisis : Fluide orangé et chaud. Mélangé à de l’Ocasis, créer une sorte d’Agnisis plus violente. »
Alioni jette un regard de détresse vers Vincent. Celui-ci, d’une voix tremblante, avoue :
— Peut-être… J’admets qu’en cet instant j’étais fort déboussolé, pensant être tombé sur un cadavre. Avec le tumulte qui résonnait autour de moi, je fus pris de panique et perdis toute raison.
— Le tumulte ? répète le blond, fronçant les sourcils.
— Sérieusement ! s’enrage William. Cessez de sauter sur chaque mot comme un chien sur un os. Il n’est rien de plus lâche que la manie d’un avocat refusant d’admettre sa défaite.
— J’ai interrogé Monsieur Monin, rétorque Alioni d’une voix ferme. J’exige qu’il réponde.
— Qu’il en soit ainsi, accepte le juge, fermant lentement les paupières.
Vincent chancelle, vacille, s’agrippe à la barre de ses mains tremblantes, et finit par murmurer :
— Cette maudite cloche... Je déteste l’entendre tous les jours.
— Veuillez répéter, intime le juge.
— J’ai dit que la cloche sonnait ! Elle n’avait de cesse ! Bong... bong... bong... Je n’entendais qu’elle ! Elle m’assaillait, je perdais tout repère, c’était insupportable, presque infernal !
Un silence plane, lourd et suffocant. Alioni pointe soudain le carnet de ses doigts fins et éclate d’un rire narquois, dévoilant ses dents blanches dans un visage presque cruel :
— Je présente à la cour la plus capitale des pièces à conviction !
— Qu’osez-vous dire ? s’étonne le procureur, pris de court.
— Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs... sa voix se déploie dans la salle comme une lame qui fend l’air. Le procès vient de basculer. Rien, désormais, ne sera plus pareil.
— Vous bluffez, crache William, l’œil noir.
— Voyez donc la dernière potion.
« Valozam : Antidote pour le Lugnis. À base de Rosace de midi, très efficace mais à boire rapidement. »
— Un liquide fait à base de Rosace de midi, mon cher. Vous appelez ceci du bluff ?
— I-Impossible...
— Indiscutablement, reprend Alioni, tout le monde ici connait désormais la propriété particulière de cette fleur. L’œil humain ne peut la voir rouge qu’à midi. Comme vient de l’annoncer Vincent Monin, alors qu’il était sur les lieux du crime, la cloche de l’abbaye ne cessait de sonner. Ce qui ne peut vouloir dire qu’une chose.
— Il était midi. annonce Thomas ébahi.
La foule s’ébranle, et le brouhaha monte comme une marée. Comme un raz-de-marée. Un tsunami de paroles s’amplifiant pour parler plus fort que les autres et se faire entendre.
— Le témoin a vu du rouge, mais ce n’était point le sang de la victime, déclare Alioni en frappant son pupitre. C’était l’antidote, que la pauvre âme tenta sans doute de boire avant de rendre l’âme. Monsieur Lepontif, vous-même avez juré qu’il y avait une flaque orange : or c’est bien ainsi que le commun des mortels perçoit la couleur rouge !
— Vous omettez sciemment un détail, rétorqua l’accusation, les lèvres pincées. Paul Amploi est mort par l’Ardomis. Le Valozam ne guérit que du Lugnis.
— Et si ce n’était là qu’une conclusion hâtive des gardes ? répliqua le blond, confiant. Nous n’avons qu’une liste incomplète. Mais qu’en est-il du Lugnis ? Et si ce poison-là était le véritable meurtrier ?
— Monsieur Jaëger... William gronde, les traits assombris. Sachez que je méprise souverainement votre ton condescendant.
— Vous ne sauriez tout de même balayer d’un revers de main les révélations de ce jour ! s’exclame Alioni. Une coïncidence, ajoutée à une autre coïncidence, finit par peser lourd comme une preuve…
— Assez ! coupe son rival, d’une voix cinglante. Très bien, prenez donc vos conjectures pour des oracles si cela vous chante.
Thomas fait jouer son marteau entre ses doigts, laissant planer le silence.
— Vous avez raison, Monsieur Jaëger, finit-il par dire. Peut-être était-ce bel et bien un antidote. Et après ? Qu’importe ! Cela n’empêche en rien votre client d’avoir empoisonné Paul Amploi. Lugnis ou Ardomis, peu nous chaut.
Alioni en demeure stupéfait. Le sol semble se dérober sous ses pieds. Ce revirement foudroyant annihile ses efforts ; il n’a plus de prise, hormis ce carnet mutilé, incomplet. Tout parait joué.
Il a perdu...