Prologue
La pluie tombait fine et régulière, comme un soupir prolongé du ciel. Hana resta immobile quelques secondes devant la porte de la serre. Ses doigts hésitaient sur la poignée rouillée, cette même poignée qu’elle avait tournée cent fois autrefois — mais aujourd’hui, elle lui semblait étrangère. Ou peut-être que c’était elle, qui l’était devenue.
Elle inspira. L’odeur de la terre mouillée, du lierre rampant sur les murs de pierre, du souvenir, flottait dans l’air.
Elle ouvrit.
À l’intérieur, la lumière était pâle, filtrée par les vitres embuées. Quelques feuilles mortes traînaient au sol. Certaines plantes avaient survécu. D’autres non. Elle reconnut un vieux ficus penché, comme courbé par la fatigue d’avoir trop attendu.
Lentement, Hana s’avança, ses pas résonnant à peine sur le sol humide. Elle passa la main sur une étagère poussiéreuse, laissant une trace comme une cicatrice dans la saleté.
Et c’est là, sans prévenir, que la boule dans sa gorge remonta. Pas de larmes. Juste ce serrement. Celui qu’on connaît quand on revient dans un lieu imprégné de souvenirs teintés de bonheur, mais voilés de tristesse.
La gorge nouée par un sentiment de nostalgie, Hana s’agenouilla devant une plante aux feuilles desséchées.
- Les temps ont été durs pour toi aussi, n’est-ce pas ? souffla-t-elle du bout des lèvres.
Ses doigts tremblaient un peu. Elle les enfonça doucement dans la terre, comme pour vérifier qu’il y avait encore quelque chose de vivant là-dessous.
Elle, aussi, voulait croire qu’il en restait.
Et puis… elle l’entendit. Une porte au fond de la serre. Un pas discret. Quelqu’un était là. Elle se redressa brusquement, son cœur cognant plus vite. Le regard encore voilé d’ombre, de fatigue, de toutes ces choses qu’on ne dit pas.
Un homme sortit lentement de l’ombre, essuyant ses mains pleines de terre sur un vieux torchon. Il s’arrêta en la voyant, visiblement surpris.
- Je pensais que personne ne viendrait aujourd’hui.
La jeune femme ne répondit pas tout de suite. Elle détailla son visage. Un air jeune, mais usé. Comme elle.
- C’est… chez mon grand-père.
- Oh.
Ce fut la seule chose qu’il trouva à dire. La tête baissée, Hana gardait une distance suffisante avec l’homme, sans oser relever la tête pour affronter son regard.
- Il m’a demandé d’entretenir sa serre. Il ne s’en sent plus capable. J’ignorais qu’il avait déjà engagé quelqu’un pour le faire.
- Je ne savais pas que nous serions deux à nous en occuper. Il ne m’avait pas prévenu de ce détail.
Étonnée, Hana releva la tête et leurs yeux se croisèrent. C’est là, à cet instant précis, qu’elle le vit véritablement.
Il avait ce visage qu’on remarque sans trop savoir pourquoi. Pas pour sa beauté — bien qu’il soit beau — mais pour cette étrange mélancolie tranquille qu’il dégageait, comme s’il venait d’un lieu lointain où les gens parlent peu et ressentent fort.
Ses traits étaient fins, délicats, encadrés par des mèches sombres un peu humides de pluie. Son regard — noir, profond — avait cette fixité douce qu’ont ceux qui observent plus qu’ils ne jugent. Un regard calme, mais pas vide. Un regard fatigué de quelque chose, mais incapable de haine.
Sa chemise simple, remontée aux manches, portait des traces de terre séchée. Il avait l’air à sa place dans cette serre, un peu défraîchi lui aussi, comme une plante qu’on aurait oubliée mais qui aurait continué de pousser, discrètement.
Et pourtant, il dégageait une forme de droiture. Un calme solide. Comme s’il avait connu les tempêtes, mais qu’il avait choisi de rester debout.
Étrangement, Hana sentit les battements de son cœur s’accélérer. Comme par crainte qu’il ne l’entende et comme si cela pouvait en atténuer ce bruit assourdissant qu’il faisait, elle s’empressa de détourner son regard. Ses yeux se posèrent automatiquement sur le figuier fatigué et, aussitôt, elle trouva le moyen le plus efficace pour détourner l’attention, rompre le silence étrange qui venait de s’installer et cette gêne silencieuse qui rampait vers elle comme une ennemie discrète.
- Avez-vous les compétences nécessaires pour vous occuper d’une serre ?
Elle l’entendit soupirer et ne put s’empêcher de le regarder à nouveau, tandis qu’il jetait la serviette sur son épaule.
- Je suis le fils d’un horticulteur. J’ai tout appris aux côtés de mon père, j’ai même orienté mes études en ce sens.
- Alors pourquoi toutes les plantes paraissent mortes ?
Un sourire fébrile étira ses lèvres et Hana comprit qu’elle venait probablement de l’offenser.
- J’ai été engagé par votre grand-père il y a deux jours seulement. Je n’ai pas la compétence de résurrection malheureusement. Il faut du temps et de la patience pour que cette serre redevienne ce qu’elle était avant.
- Ça, je le sais bien.
- Et vous ? Vous êtes la petite-fille de Ki-hoon. Qui me dit que vous avez les compétences nécessaires pour vous occuper de cette serre ?
Hana soutint son regard une seconde de trop, consciente qu’il venait de lui retourner sa propre question. Elle n’aimait pas qu’on la mette sur la défensive. Encore moins quand la remarque était juste.
– Je n’en ai peut-être pas, admit-elle. Mais cette serre a été mon refuge pendant toute mon adolescence. J’y ai appris à rempoter, à tailler, à écouter le silence… avec grand-pa’.
Surprise, elle écarquilla les yeux.
- Avec Ki-hoon, se rattrapa-t-elle.
Elle n’avait pas prononcé ce prénom à voix haute depuis des années. Il flotta entre eux comme une poussière ancienne.
– Alors disons que je viens pour apprendre à nouveau, dit-elle doucement.
Il hocha la tête, lentement.
– Dans ce cas, on part avec les mêmes armes.
Et pour la première fois, un vrai sourire passa furtivement sur son visage. Pas une esquive, pas une grimace. Juste un sourire… fatigué mais honnête.
- Il va y avoir du travail, poursuivit-il devant le silence gêné d’Hana. Avez-vous d’autres obligations ? J’aimerais seulement savoir si vous êtes prête à vous consacrer à temps plein à cette tâche.
- Mon grand-père m’a engagée, il me paie pour m’occuper de sa serre. C’est mon travail. Alors oui, je vais m’y consacrer à temps plein.
- Parfait.
Il prit une profonde aspiration, prêt à se détourner, puis son regard se posa à nouveau sur Hana, le doigt levé :
– C’est surprenant, non ? Qu’un grand-père rémunère sa propre petite-fille… Je veux dire, ça cache quelque chose, non ?
Courroucée, Hana gonfla ses joues, serra les poings tandis que son cœur pulsait, mais se retint de justesse de ne pas l’insulter.
- C’est lui qui m’a appelée le premier. Il m’a suppliée. Il m’a promis de me payer pour que je puisse m’en occuper à temps plein, que je ne sois pas prise pour un autre travail. J’ai refusé au départ.
- Mais ? J’imagine qu’il y a un mais. L’appât de l’argent ?
- Pour qui me prenez vous ? Je n’exploite pas mon grand-père !
- Alors quoi ?
- Je n’ai certainement pas à me justifier devant vous.
Elle sentit le picotement dans sa gorge, cette vieille brûlure qu’elle connaissait bien. Mais non. Pas ici. Pas maintenant.
- Encore moins devant quelqu’un qui n’a pas même pris la peine de se présenter, ajouta-t-elle. Je ne sais toujours pas comment vous vous appelez.
- Honneur aux dames.
Hana pinça les lèvres, tandis que la colère bouillait en elle. Puis, le sourire de Joon, son petit garçon, flotta devant ses yeux : son air innocent, son rire si puissant, ses yeux pétillants, et tout ce qu’elle avait traversé pour qu’il garde toute son innocence.
- Hana, finit-elle par lâcher, amère.
- Jisoo.
Un silence s’ensuivit. Ce genre de silence fragile, suspendu, où quelque chose vient de changer — mais aucun des deux ne veut l’admettre.