MÚKÂSÁTO
Les dieux sont capricieux, oui.
Je n'ai jamais su quand j'ai offensé les miens, ou peut-être que si. Ce qui est sûr, quand ils se sont retournés contre moi, leur courroux était assez grand pour me détruire.
À travers lui. Je ne pourrais le dire autrement. C'est avec lui que tout a commencé.
Ntwâri, cet homme sur qui je n'aurais jamais dû laisser traîner mon regard plus de deux secondes mais surtout de qui j'aurais dû me détourner aussitôt que nos regards se soient croisés.
Mais comme un enfant qui se demande pourquoi on lui interdit d'approcher le feu, j'ai avancé d'un pas et je me suis brûlé les doigts. Toujours sous le charme de cette création qu'on appelle Amour, je n'ai pas reculé et avec le temps, je me suis retrouvée au milieu des flammes. Je m'étais habitué à la sensation, qu'elle faisait alors partie de ma nature, que la perdre aurait été me perdre.
Il y a très longtemps, tout le monde m'appelait Mutési. J'étais la préférée de mon père et comme j'étais fille unique et la benjamine de la famille, mes six grands frères me chérissaient et j'ai grandi habituée à avoir tout ce dont j'avais envie.
Il y a longtemps, je suis allée dans les enceintes de Mukâsáto, la Grande Prêtresse. Cette femme à l'allure imposante, au sourire serein, aux grands yeux perçants, aux cheveux tressés dans de longues nattes et à la peau ridée, cette femme qui prenait soin des corps des Bàámi quand ils quittaient la terre jusqu'à ce qu'ils se réincarnent en pythons, cette femme qui côtoyait chaque jour les feus rois dans leurs nouvelles peaux de serpents imposants, cette femme m'avait impressionnée.
_ Quand je serais grande, je veux devenir comme toi ; m'étais-je écriée.
Que ce qui m'avait le plus intriguée? Son sourire pacifique? Sa posture et son regard qui imposaient le respect? Ou était-ce le destin qui m'appelait? Je ne saurais le dire mais je me rappelle qu'elle s'était retournée vers moi et sans se départir de son sourire, elle avait répliqué:
_ C'est ton destin, de toute façon, jeune fille.
Il y a longtemps, Mukâsáto m'a pris sous son aile et je l'accompagnais partout. Je l'assistais et, dans chaque secret, chaque confidence, j'ai commencé à y prendre part.
Il y a longtemps, j'ai demandé à Mukâsáto pourquoi elle n'avait pas d'enfant et avec son éternel sourire elle m'avait répondu:
_ Souviens-toi, Mutési, tu ne laisseras aucun homme t'approcher et tu ne connaitras aucun homme. Tu resteras vierge et chaste. Tu appartiens au Roi, corps et âme. Toute ta vie appartient au Mwâmi, Roi d'Urūndi. Quand le moment viendra, tu lui promettras loyauté, alliance et vie. Les seuls enfants que tu auras seront ceux des autres. Comme toi pour moi.
Je n'avais rien compris mais j'avais baissé la tête et avais murmuré:
_ Oui, Grande Prêtresse.
Je n'ai jamais compris que j'étais formée pour lui succéder jusqu'au jour où, très vieille, et très malade, Mukâsáto avait posé les mains sur ma tête et m'avait dit:
_ Le moment est venu, ma fille. Va au Roi, et rappelle-toi de tout ce que je t'ai dit. Tu es ma fierté, ma fille. Tu le resteras tant que tu honoreras ton nom, le mien et celui de ton père. Tu seras la fierté du monde tant que tu honoreras le nom du Roi.
Cette nuit, j'eus droit à une grande fête et je fus initiée Grande Prêtresse.
On mangea, on dansa et pour la première fois, je vis le Roi de près. Il posa même sa main sur mon épaule pour me bénir. Depuis ce jour, tout le monde m'appela Mukâsáto.
Comme ma prédécesseure avait dit, ce soir, je venais d'honorer le nom de ma famille, le mien et le sien.
Quelques jours plus tard, elle mourut.
Une lune après, je rencontrai Ntwâri.
C'était lors de la fête d'Umuganuro, la célébration du Nouvel An, quand le roi bénit l'année à venir.
Il était debout, à la droite du Roi et ce fut pendant que je me prosternai devant le Roi que son regard me brûla la nuque. Alors que je me relevai, je ne pus m'empêcher de lui lancer un regard bref mais assez pour être happée dans son monde par ces yeux limpides et doux pour une silhouette aussi grande et imposante que la sienne. À qui la faute? Je croyais savoir quand reculer mais le savais-je? On m'avait dit quand reculer mais ça n'avait pas empêché ma chute. Ce jour-là, Ntwâri ne m'avait pas approché et pourtant, ces yeux m'avaient hantée toute la nuit.
J'ai continué à le rencontrer dans le palais mais on ne s'approchait jamais l'un de l'autre. On se lançait des regards pas plus longs que la rosée sous le soleil. Etrangement, ils étaient assez pour me chambouler. J'aimais cette émotion et j'en crevais quand je passais un jour sans la ressentir. Elle était nouvelle et tout au fond de moi, je la savais interdite. Mais je la voulais. Plus que ma survie. J'ai alors commencé à fréquenter le palais plus souvent que nécessaire, à le guetter, à chercher à le croiser plus souvent, à vouloir que son regard se pose sur moi, surtout que son regard se pose sur moi...
Je ne connaissais pas plus de l'homme que son physique et je n'aurais jamais osé demander. Ah oui! Je savais aussi qu'il était proche du Roi. Je le voyais souvent se rendre ou sortir de ses demeures. Des fois, ils se promenaient dans le palais où jouaient à l'Urubugu ensemble. Il devait être un homme important. Ce n'était pas n'importe qui qui avait le privilège d'être aussi proche du Roi.
Puis un jour, notre relation monta d'un niveau. Il reconnut ma présence par un signe de tête dans ma direction. Je ne pourrais jamais décrire la joie que ce geste me procura. Ce fut à ce moment que je pris conscience que j'avais brisé une de mes promesses, celle de n'appartenir qu'au Roi. Mon cœur ne lui appartenait plus. Il était à ce bel étranger du palais.
Ce jour fut le dernier que je le vis durant toute la saison. J'eus beau visiter le palais chaque jour, il n'était nulle part. Une vingtaine de jours plus tard, je dûs me rendre à l'évidence. Il était parti.
Je m'enfermai dans mes demeures et m'enfonçai dans la préparation des médecines pour me distraire de la nostalgie dans laquelle je succombai.
Le roi accepta mes excuses facilement, d'autant plus que l'armée était allée défendre nos territoires et demanderait des soins quand elle reviendrait.
Quelques jours plus tard, elle nous revint victorieuse et j'envoyais mes guérisseuses s'occuper des ceux qui étaient rentrés blessés.
Un valet vint me dire que j'étais appelée auprès du Roi et je me hâtai à ses côtés. Ce fut par la bouche du Roi que je connus que le Général était blessé. Il m'ordonna de prendre soin de lui, de faire en sorte qu'il guérisse sinon, j'en perdrais la vie. Que le roi fût ainsi agité, je m'attendais au pire.
Pourtant, quand j'arrivai dans les demeures du Général, il n'y était pas et son valet me dit qu'il était allé chasser.
Je ne sus que croire mais si l'homme était assez rigoureux pour aller chasser, son état ne devrait être en rien alarmant.
Je m'excusai pour m'en aller quand une voix m'arrêta.
_ Je m'excuse de vous avoir dérangée, Grande Prêtresse; dit-il. Le Roi a tendance à tout exagérer.
Je me retournai d'un bloc et me noyai dans le regard qui m'avait tant manqué. Il était là, dans l'encadrement de la porte, le bel inconnu du palais. Il tenait par les pattes trois lièvres morts dans une main et une lance pendait sur l'épaule droite. Sa main gauche tenait deux flèches tachées de sang et il était bandé à cette épaule. Je remarquai deux grandes cicatrices sur son torse nu et par la chaleur qui me monta au visage, je pris conscience que je le fixais de façon déplacée.
Je me dépêchai de m'incliner et bredouillai:
_ C'est un honneur pour moi d'être appelée à vous soigner, Général.
Ainsi, l'homme qui hantait mes jours et nuits était général. C'était lui, le général qui avait mené l'armée royale à de grandes victoires pendant des années. J'avais souvent entendu parler de lui. Trop souvent pour savoir combien cet homme était important et respecté dans le pays. Sauf que je ne le croyais pas si jeune. Mes yeux le regardèrent avec un respect nouveau alors que ma poitrine se remplissait d'une émotion fière.
Il tendit le gibier à son valet et se déplaça pour aller s'asseoir sur une natte au coin de la case.
_ Je ne veux pas vous manquer de respect, Grande Prêtresse, mais je crois savoir prendre soin de moi; dit-il en me montrant son bandage.
_ Je comprends; répondis-je le regard toujours bas.
J'avais l'impression d'être un enfant fautif devant un adulte qui s'apprêtait à le gronder.
_ Je ne vais pas vous déranger encore plus, Général; continuai-je.
Je m'inclinai de nouveau pour partir. Il ne semblait pas si prêt de la mort ! Enfin, je l'espérais pour ma tête.
Je me dirigeai vers la sortie quand la voix empressée du général m'arrêta.
_ Mais...si vous n'êtes pas pressée ; dit-il ; j'aimerais que vous jetiez votre regard expert sur la blessure, Grande Prêtresse.
Une émotion chaude m'emplit le corps et quand je relevai les yeux et rencontrai un sourire presque timide de sa part, je sentis le moment où mon cœur vola en éclat.
Ce fut avec des mains tremblantes que je m'agenouillai derrière lui et lui enlevai le bandage. Un hoquet d'horreur m'échappa quand mes yeux se posèrent sur la blessure assez profonde et toujours fraîche que je fus étonnée qu'il arrivât encore à bouger le bras. Je retins de justesse les reproches qui montaient sur mes lèvres et me contentai de dire avec un calme que j'étais loin de ressentir:
_ Si vous continuez à vous négliger ainsi, vous pourrez en perdre votre bras. Il eut un rire bref.
_ Ne vous inquiétez pas, Grande Prêtresse. J'ai connu pire. En plus, j'y avais mis quelques plantes pour la douleur.
Ce fut ainsi que j'approchai pour la première fois cet homme que j'avais depuis toujours admiré et qui encaissait la douleur avec un sourire.
Je pris soin de sa blessure jusqu'à ce qu'il cicatrise et ce fut pendant cette période que mes sentiments pour cet homme se développèrent jusqu'à devenir indispensables.
Avant que je m'en rende compte, j'étais amoureuse de lui. Et pour lui, j'avais brisé toutes mes promesses. Je n'étais plus chaste, plus vierge et plus au Roi. Avec lui, j'entachais l'honneur de ma famille, de ma prédécesseure et du roi, je trahissais la confiance du pays. Mais j'étais heureuse et lui aussi. Rien ne compta plus que son regard posé sur moi, ses mains sur ma peau, son corps collés au mien, ces nuits où nous nous rejoignions dans un coin sombre, qu'il se faufilait chez moi ou que je me glissais chez lui, ces regards et ces sourires discrets, espérions-nous, que nous nous lancions dans des places publiques...
Ma vie ne tournait plus qu'autour de cet homme. Nous nous aimions et savourions chaque instant de notre bonheur jusqu'à ce que les dieux s'en mêlent et qu'une lune passa sans que je saigne.
J'avais beau être naïve, je savais ce que ça signifiait et ce que ça impliquait pour nous ainsi que ma famille si ça venait à se savoir. Je n'avais pas le droit de connaître un homme, moins encore celui de tomber enceinte. J'avais peur et un malheur n'arrive jamais seul. Une guerre éclata et Ntwâri fut appelé pour diriger l'armée au combat.
Je lui parlai de ma grossesse et la façon dont il fut comblé de joie effaça toutes mes peurs et doutes. Il me promit qu'il reviendrait vite et qu'après la victoire, il supplierait le roi de nous laisser nous marier. Le roi serait en colère mais il avait confiance ; me disait-il. Le roi l'aimait et il avait confiance qu'il accepterait. J'allais devoir cacher ma grossesse à tout le monde jusqu'à ce qu'il revienne pour que la nouvelle n'arrive pas aux oreilles du roi par d'autres bouches que la sienne, sinon tout irait bien.
Je le crus et je l'attendis avec l'excitation d'une jeune mariée que je n'étais pas encore.
Pourtant, au bout de deux lunes, il n'était pas encore revenu. Je perdais espoir et mon ventre commençait à s'arrondir.
Un matin, alors qu'on faisait le rituel des sacrifices pour les ancêtres, une vieille femme m'approcha et me demanda audience. Je l'accueillis dans mes demeures et avec des yeux sondeurs, elle me demanda si je n'étais pas enceinte. Je paniquais et rien que par mon visage, elle eut une confirmation à ses doutes.
L'horreur qui se peignit sur son visage reflétait la peur avec laquelle je vivais depuis que j'avais pris conscience de ma grossesse. Elle se rapprocha de moi et se saisit de mon bras à me faire mal :
_ Tu ne pourras pas porter cette grossesse à son terme ; me dit-elle. Tu sais que tu ne le pourras pas. Pourquoi l'as-tu gardé aussi longtemps?
Elle avait peur. Je le sentais dans sa voix et la main qui enserrait mon poignet suait.
_ Tu dois t'en débarrasser ; continue-t-elle.
_ Je ne peux pas; je proteste la voix faible. Je lui ai promis et bientôt... bientôt, il reviendra.
Mais même ma voix manquait de conviction. Le temps avait semé des doutes dans mon cœur et mon espoir était à bout.
_ Pauvre petite idiote; me dit la vieille femme avec pitié. Le Roi te tuera. Et ton fol amant avec. Il vous brûlera ensemble même si l'auteur de... cette infamie était son fils. Tu as trahi le Roi et ta grossesse nous apportera malheur à tous. Les dieux seront furieux parce que tu as entaché ton corps. Personne ne peut te sauver.
J'éclatai en sanglots et elle me laissa pleurer contre son épaule. Quand je repris mon calme, épuisée, elle m'accompagna dans ma chambre et m'aida à m'allonger sur la natte. Elle me laissa et je m'endormis. Quand elle revint au milieu de la nuit, elle me fit boire une potion et resta près de moi.
La vieille femme que je sus par la suite s'appeler Kirézi me dit qu'elle était une amie de ma grand-mère et que par les dieux, elle ne voulait pas que malheur arrive à moi ou à ma famille. Elle devait une vie à mes grands-parents, disait-elle. Des douleurs me contraignirent le ventre et je commençai à saigner. Kirézi resta à mon chevet pendant cinq jours et cinq nuits.
Tout le monde, y compris le Roi, croyait que je m'étais retirée pour prier et supplier les dieux et les ancêtres d'être en notre faveur dans cette guerre qui ne voulait pas finir.
Quand je repris mes forces, les nouvelles qui m'accueillirent m'anéantirent. Ce fut difficilement que l'armée était revenue victorieuse mais le général y était resté. Il avait été gravement blessé pendant la guerre et était tombé sur le chemin de retour.
Le jour même, un autre général fut nommé et je me rendis compte combien nous étions facilement remplaçable aux yeux du roi et comme Kirézi l'avait dit, il n'aurait pas hésité à nous tuer.
On vanta ses conquêtes dans des contes, on chanta sa bravoure sous les cordes d'Inanga et il resta à jamais un héros pour le pays.
Quant à notre amour, il resta secret et inavoué au monde qui nous aurait de toute façon condamnés car Rwūbá Rwā Bígata, le dieu qui maudit, s'en était mêlé depuis un bout de temps, déjà.
Moi, j'avais tout perdu en lui et les dieux avaient repris la vie qu'il avait laissée en moi.
Je m'accrochais aux souvenirs des moments que nous avions partagés et surtout, à ce sentiment que nous avions partagé et qui avait créé la femme que j'étais devenue. Ce sentiment aigre-doux que, de toute façon, j'avais volé parce que depuis le début, je n'y avais pas droit.
Une lune après, une lune que je passais à donner des sacrifices et prier pour apaiser les dieux et leur demander de m'accorder la miséricorde pour l'amour de ma vie qu'ils avaient ôté, mon heure vint.
Une nuit, après que mes attendantes soient allées se coucher, je me préparai du miel empoisonné, tout dû comme on en donnait au Mwami quand le temps sonnait pour lui de céder la place à son héritier, et le soir en allant au lit, j'en vidai le verre et m'allongeai sur la natte.
Espérant de tout cœur que les dieux eussent entendu mes prières et ne furent plus offensés par mes péchés, je fermai les yeux et attendis la mort.
Peut-être que dans l'au-delà je le retrouverai et ensemble, nous trouverons la paix qui nous a été refusée de notre vivant.
Fin.