A l’heure où les hiboux chantent

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Summary

Un groupe de 6 amis se réunit, mais l'un d'eux manque à l'appel. Ainsi, les 5 autres se retrouvent en plein été dans un gîte, dans un village alpin, situé à quelques mètres d’une forêt. Les amis se posent, défont leurs valises et voient un mot du propriétaire qui leur explique les règles à suivre pour leur séjour. Mais au fur et à mesure, des événements étranges commencent à se produire...

Genre
Thriller
Author
Orlysane
Status
Ongoing
Chapters
5
Rating
5.0 1 review
Age Rating
13+

Johan


J’ai souvent la fâcheuse tendance à regarder dans le vide. Ou plus exactement, à ce qui ressemble au vide, pour qui ne prête pas attention. Moi, je ne vois pas qu’un simple siège de conducteur devant moi. C’est tout un système, toute la main d’œuvre, celle des hommes autrefois, qui est désormais celle des machines industrielles, à qui nous confions les tâches les plus exécrables pour gagner en rapidité. Et cette pensée sur l’évolution, et ce qu’elle traduit de l’état d’esprit de nos sociétés modernes actuelles, me tiraille tant qu’elle me ferait presque oublier les innombrables copies d’étudiants entassées dans ma sacoche de cuir. J’y ai déjà consacré une bonne partie du trajet, pour ne pas dire l’entièreté des deux dernières heures. Je ne peux véritablement plus les supporter pour ce soir. Ces vacances me feront le plus grand bien.

Il est 19h37 ; et malgré la période estivale déjà bien entamée, le ciel commençait à se griser par l’apparition soudaine de nuages gorgés d’eau de pluie. J’esquisse un sourire à cette vue ; j’ai toujours adoré les pluies d’été, je les trouve rafraîchissantes. La voiture ralentit doucement jusqu’à s’arrêter au point mort. Je vais enfin pouvoir me dégourdir un peu les jambes. Je remercie le conducteur, empoigne ma valise et sors du véhicule, ma sacoche en guise de parapluie. J’espérais qu’elle serve à me protéger des gouttes, en vain.

Je reste sans voix devant l’immense maison qui se présente à moi. Elle doit dater du siècle dernier, à en croire par sa vieille bâtisse, ses roches apparentes et le bois qui la compose. Pour autant, elle n’a pas l’air dégradée, au contraire son aspect pittoresque, voire rustique, la rend très charmante. La forêt avoisinante et ses arbres gigantesques ajoutent un certain attrait au tableau.

Je suis surpris que Dan ait choisi cet endroit. Ce doit encore être l’une de ses idées tordues pour faire une fête mémorable qui puisse nous rassembler et renouer les liens du passé, ou ce genre de futilités… Il voit toujours les choses en grand, celui-là. Aucune place pour la mesure. Quel épicurien.

Je m’avance finalement, fais face à la porte, et soulève le couvercle de la lampe à huile située à ma droite haute, comme indiqué dans la réservation. Je m’empare du trousseau et m’empresse de vérifier que les clés, autant que la serrure, ne nous ont pas fait faux bon. J’eus à peine le temps de déverrouiller la lourde porte de bois que j’entendis les pneus d’une voiture crisser sur la route trempée. En me retournant, je vis descendre Lucie, ou Lulu comme nous avons pris l’habitude de la nommer affectueusement, Gabriel, et surtout, la fidèle mascotte du groupe, Luc, le saint-bernard. Cette boule de poil n’était plus toute jeune, mais ça ne l’empêcha pas de s’élancer vers moi, les pattes avant tendues, et manquer de me faire perdre l’équilibre. Il me fait le coup à chaque fois et c’est encore aujourd’hui l’accueil le plus chaleureux que je connaisse. Je plie les genoux pour arriver à sa hauteur. Comme à notre habitude, je lui gratte le derrière des oreilles et lui me fait ses légendaires léchouilles sur le nez. Je me relève, et salue mes amis tout juste abrités sous le porche avec un sourire.

Nous entrons et Lulu commence déjà à s’éparpiller. Gab me fait remarquer du menton les six statuettes de hiboux qui trônent fièrement sur le bord de la fenêtre. Elles me filent la chair de poule, tout comme elles me fascinent en vérité, mais lui ne semble pas partager cet avis. Il a le don pour frôler l’indifférence — ou peut-être est-ce de l’optimisme ? — en tout circonstance. Les immenses ramures placées à la renverse étaient de loin l’aspect esthétique le plus singulier. Je suis surpris de ne pas les avoir remarqué plus tôt. Quelle genre de personne apprécie une déco pareille ?

Nous nous installons tous les deux sur le sofa, fatigués du voyage. Luc nous y rejoint et je le caresse d’une main puis me tourne vers Gabriel. Mais, je dois avouer ne pas trouver quoique ce soit à lui dire, à cet instant. Je ne suis pas de nature très loquace et Gab — autant que Lucie d’ailleurs — semble être un peu ailleurs. Il s’est peut être passé quelque chose entre eux ? Depuis le temps que je les vois se tourner autour… Ce ne serait pas étonnant que ça finisse enfin par aboutir. J’ai beau essayé de détendre l’atmosphère du mieux que je le peux en parlant de diverses idioties, mais rien n’y fait.

Le tonnerre gronde soudain. Il fut d’une force telle, que les murs vibrèrent sous son joug. C’était comme si la foudre s’était abattue sur la toiture de la demeure, s’infiltrant jusque dans ses failles. L’éclair de lumière froide se propagea aussi vite qu’il repartit. Tout s’arrêta promptement lorsque la porte s’ouvrit, dévoilant les silhouettes de Charlotte et Zachary. Je semble être le seul à être encore un peu secoué par l’atmosphère si chargée qui régnait il y a quelques secondes, puisque Charlotte et Lucie se sautèrent dans les bras. Elles ont toujours été proches dans mes souvenirs mais j’ai la sensation que chaque rencontre les rapprochent un peu plus. Elles s’éclipsèrent à l’étage tandis que Zach vint échanger une poignée de main avec nous. Ce type a une approche distante et très formelle aux premiers abords, mais je suis heureux de le revoir. Je n’ai aucun souci à me faire, il se détendra après un verre ou deux, comme d’habitude.

L’horloge indique 20h41, la faim commence à se faire sentir. Je m’empare alors des sacs laissés au sol et les pose sur le comptoir de la cuisine. Zach en déballe le contenu, séparant au passage les ingrédients en plusieurs petits tas organisés. Nous nous sommes tous les trois mis à préparer le repas en discutant de tout et de rien et l’atmosphère s’est détendue. Je dois admettre que ça me fait du bien d’être avec eux. J’avais l’impression de retrouver cette bande de potes insoucieux que nous étions il y a de cela dix ans, ou peut-être même plus. Même si parfois, je ne sais pas si nous sommes encore ces ados naïfs qui ont simplement vieilli, ou si nous sommes devenus des adultes sans âme qui ont juste un passé commun.

Me sortant de ma rêverie, Charlotte débarqua dans la cuisine, tentant une nouvelle fois de joindre Daniel. Son absence ne m’inquiète pas autant que les autres. Il doit probablement avoir oublié le rendez-vous, quand bien même c’est lui qui l’a planifié. A moins qu’il ne se soit encore murgé la veille… Il a toujours été ainsi. D’ailleurs, je ne manqua pas de le préciser aux autres :

« Vous en faites pas, on le connaît, Dan… Soit il a oublié, soit il avait un meilleur plan.

– Oui mais habituellement il prévient. Même si c’est toujours avec des vocaux débiles. Et puis Dan qui ne répond pas au téléphone ? Notre Dan ?

– Tu te fais trop de souci, Charlotte.

– Ouais. Quel étourdi, lui… souffla-t-elle.

– N’empêche, heureusement que j’ai accès à son compte. Je n’aurais jamais pu trouver la clé sans ça. »

Le torrent s’est arrêté comme il est venu : brusquement. C’est étrange, on dirait qu’ici, tout se fait et tout se stoppe d’un coup. Je considère que c’est une chance ; après avoir épongé et séché la table de la terrasse, nous avons pu laisser place au barbecue. J’en ai profité pour amorcer un débat on ne peut plus poignant sur la cuisson idéale de la viande avec Gab et Zach.

Il est 21h26, il ne reste plus que d’infimes restes de notre repas dans nos assiettes. Malgré nos estomacs déjà bien remplis, nous avons entamé le dessert et laissé nos yeux se noyer dans le coucher de soleil. Cette soirée était parfaite jusque là, la pluie abondante mise à part. Mais lorsque le grand sujet “Daniel” fut amené sur la table, je vis Zachary se raidir. La veine de sa tempe se gonfla, remonta sur son front et son teint se rougit. Furieux, il parla d’un rythme effréné comme pour cracher sa haine. Il se tut, quitta subitement le porche pour s’engouffrer dans la cuisine et la nettoyer de fond en comble. Il avait même repoussé la main de sa femme qui avait tenté de le calmer. Je savais qu’il avait tendance à contenir sa rage, mais je ne m’attendais pas à ce qu’il réagisse de manière si virulente. Gabriel qui était très pâle, se leva à son tour, attrapa son sac et monta au premier. Charlotte tremblait et Lucie lui frotta les bras pour la soutenir, elle aussi sous le choc. Moi j’étais dans l’incompréhension plus qu’autre chose. Depuis quand a-t-il des crises de ce genre ?

Il est 22h58, chacun a besoin de s’isoler et moi, rien ne me change plus les idées que la lecture. J’avais visité l’étagère du salon d’un regard, m’attardant sur les quelques ouvrages qu’elle comportait. L’un d’eux avait attiré mon attention et je m’empressa d’aller le cueillir pour le lire sur le patio extérieur, à l’air libre. Ce livre retrace l’histoire du village dans les grandes lignes et l’expansion de son patrimoine historique. Mais c’est une section particulière appelée Le chant des hiboux qui me captive. Depuis quelques siècles, circule une légende sur ces lieux. Le témoignage le plus ancien date du 4 octobre 1766, signé par un certain M.H. Il écrit : “La forêt qui entoure le village et les bruits qui y sont entendus la nuit paralysent les locaux, comme les visiteurs. Ils avertissent quiconque chercherait à y entrer, criant qu’il faut s’armer de prudence pour oser s’y aventurer. Les nuits sont ponctuées du hululement systématique, presque religieux, des oiseaux nocturnes. Ils sont réglés comme des horloges. […]

Et à mesure que je lis, j’entends des sons aigus, rythmés et indicibles se faufiler à mes oreilles. Ils sont comme tordus. C’est comme si les mots que je lisais se dérobaient à moi et que je ne pouvais plus en comprendre le sens. Ma vue se trouble. Je me sens vertigineux, tout tourne inlassablement, je perds pied dans l’espace autour de moi. Je me sens lourd, mes orbites me brûlent et ma langue est terreuse. Qu’est-ce qu’il m’arrive ?

Les sensations déformées empiraient à chaque seconde quand un cri assourdissant me parvenu, me traversant la colonne. Je reconnais cette voix qui m’extirpa de mes frayeurs, c’est celle de Lucie. Je n’ai jamais entendu d’appel au secours plus terrorisant et plus désemparé que celui qu’elle venait de pousser. Je retrouve mes esprits au plus vite et me dirige vers le sentier aux abords de la forêt, là d’où provient le son. Lorsque je l’aperçut enfin, la panique me gagna d’autant plus. Elle rampait au sol, couverte de terre, d’égratignures et de plumes ? Il y avait une lueur anormale dans son regard qui me glaça le sang lorsque j’eus le malheur de le croiser. Il lui était arrivé quelque chose que je ne pouvais même pas imaginer. Son poignet était tordu, probablement disloqué. Plus je la regardais, plus j’étais inquiet. Je ne pouvais pas la laisser là.

Je mis ma peur de côté et m’efforçai de la relever, en plaçant son bras autour de mes épaules. Elle boitait, sa respiration était irrégulière et sifflante. Lorsque que j’atteignis enfin le patio, Charlotte était là, elle aussi ensanglantée, devançant de peu Gabriel. Je n’ai plus les mots.

Qu’est ce qu’il se passe ?